Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

Façonner

L'histoire sous vitrine. Vi(e)trine

Dans un musée, dans un métro, dans un resto ou tout simplement dans son salon, l’histoire se donne aussi à voir sous vitrine ou comme une vitrine. Dans cette série, il s’agit d’explorer les motifs d’une écriture exposée de l’histoire, à partir de la photo prise d’un de ces espaces devant lesquels on s'arrête. Aujourd'hui, on part à la renverse, pour jeter un coup d'oeil vers l'extérieur.

© Philippe Artières.

Le bâtiment va être rendu après-demain, lundi 1er décembre 2025, à son propriétaire pour que les travaux commencent. Pendant des dizaines d’années, ces immeubles furent le siège de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), ils vont bientôt devenir des logements, des équipements collectifs et des commerces. Pendant plus deux ans face à l’Hôtel-Dieu, le long de la Seine, ils ont été transformés en locaux provisoires pour une centaine d’associations. Désormais ils sont vides comme cette vitrine, à l’angle de la rue Saint-Martin et du quai de l’Hôtel de ville. Elle a accueilli des peintures, des sculptures, des photographies exposés par certains de ces derniers occupants. 

Cet après-midi et désormais pour toujours la vitrine est vide. on la nettoie mais personne ne nous voit : il me semble que la vitrine s’est soudain inversée. C’est nous qui regardons. Elle est pleine de la ville, pleine de la vie urbaine. Je songe aux remarques de Walter Benjamin et à ce qu’il a écrit sur les vitrines des magasins comme miroir de l’espace urbain au XIXe siècle. Cet après-midi d’hiver ou presque, un groupe de jeunes gens stationne derrière la vitre. Il m’empêche de voir la Conciergerie, la flèche de la Sainte-Chapelle, le Tribunal administratif et l’Hôtel-Dieu. Ces passants immobiles m’empêchent d’admirer la ville-monument sous ce soleil. Ils me privent de ma carte postale. Ils font écran.

Ma frustration disparaît vite. La vitre neutralise leur voix, elle m’interdit de les entendre. Ces filles et ces garçons sont silencieux, mais restent leur corps, les mouvements de chacun, les expressions de leur visage singulier. Je les observe, fasciné ; quelques centimètres me séparent d’eux et j’éprouve à les contempler une émotion comparable à celle qu’il m’arrive de ressentir devant une photographie ou un document d’archives : je suis soudain témoin d’un instant de vie. 

Les deux ilots qui furent le siège de l’AP-HP, bordant la rive droite de la Seine face à l’Hôtel-Dieu, 2024. © Géoportail.
Publié le 28 janvier 2026
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