Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

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Sur plage ou à emporter : nos conseils de lecture estivaux

Et voilà, c'est l'été. Avant de fermer ses portes, la rédaction vous livre ses traditionnels conseils de lecture. Romans, essais, enquête, recherche, bédé ; à lire en bord de plage, sur les sentiers de montagne ou ailleurs. Alors, bon été et bonnes lectures, on se retrouve à la rentrée !

ESSAI – Sophie Cras, L’œil capitaliste. Musées, commerce et colonisation, Paris, Flammarion, 2026, 290 p. 

Avec L’œil capitaliste, Sophie Cras propose de jeter un autre regard sur les musées que nous aurons le loisir de visiter cet été. L’historienne de l’art propose de plonger dans la « science des marchandises » (chapitre premier) qui donne naissance au développement, dans toute l’Europe et l’Amérique du Nord, de musées commerciaux au tournant des XIXe et XXe siècles. Partant de l’exemple de la Bourse de commerce à Paris, aujourd’hui exposition d’art repensé pour exposer les collections d’art contemporain de François Pinault, elle étudie ces expositions d’objets d’une grande diversité qui accompagnent l’accélération des flux commerciaux à la fin du XIXe siècle. Collections – souvent dissonantes – de bocaux, d’échantillons, d’artefacts techniques et d’images plus ou moins pittoresques, ces musées commerciaux n’ont pas vocation à ériger les objets exposés en œuvres d’art mais à exercer « l’œil » des commerçants et des producteurs des pays industrialisés. Sophie Cras montre la dimension profondément coloniale de ces musées d’échantillons, qui certes nourrissent l’imaginaire exotique sur les territoires extra-européens, mais surtout renseignent sur des marchés potentiels. Cette documentation matérielle mobilise les cinq sens, dans une muséographie complexe et didactique. En nous donnant à voir ce « monde de marchandises », l’ouvrage de Sophie Cras nous incite à regarder en face les savoirs, et les rapports de force, issus de la mondialisation économique. 

Marie-Laure Archambault-Küch

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RECHERCHE – Marie Derrien et Mathilde Rossigneux-Meheust, Dernières folies. Vieillesse et santé mentale (XIXe-XXe siècle), Éditions du Seuil, 2026, 306 p.

Il est des livres nécessaires. Celui de Marie Derrien et Mathilde Rossigneux-Meheust, Dernières folies, est de ceux-là. Comment nos sociétés ont appréhendé les troubles psychiques qui affectent les personnes âgées au cours des XIXe et XXe siècles, c’est la question difficile dont se sont saisies les deux historiennes. Par une enquête dans la bibliothèque médicale, les archives des institutions spécialisées mais aussi dans celles de la justice, elles montrent que ces situations n’ont jamais cessé depuis l’émergence de la psychiatrie de hanter les savoirs et les pratiques. Vieilles et vieux fous ont fait l’objet de multiples regards et de travaux, tant ces individus posaient problèmes dans les familles, dans les asiles ou dans les hospices. Est-ce cela finir sa vie ? Ouvrage grave, Dernières folies n’en est pas moins riche de développements sur des initiatives prises, comme celle des « Cantou » à la fin des année 1970, ces véritables contre-espaces sensibles où il s’agissait d’abord d’écouter, d’apaiser, de consoler, d’embrasser et de cajoler », bref de « démédicaliser la vieillesse ».

Philippe Artières

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ESSAI – Pierre-Olivier Dittmar, L’invention de l’animal. Essai d’anthropologie médiévale, Paris, Gallimard, 2026, 488 p.

Avec L’Invention de l’animal, Pierre-Olivier Dittmar signe un ouvrage magistral, publié dans la « Bibliothèque illustrée des histoires » des éditions Gallimard, une collection qui rend justice à la fois aux images, essentielles au sujet, et à une tradition historiographique féconde, celle de l’anthropologie historique, développée notamment par Jacques Le Goff puis Jean-Claude Schmitt. Les livres importants – ceux qui modifient le temps et l’intelligence entre le Moyen Âge et nous, c’est-à-dire entre nous et nous-mêmes – doivent être signalés au porte-voix. Pierre-Olivier Dittmar montre qu’au Moyen Âge, l’animal n’existe pas encore. On vit entouré de renards, de poules, de chevaux. L’animal, comme catégorie, s’invente progressivement à cette époque, avec les conséquences que l’on sait : souvent érigé en contre-modèle de l’humanité, il soutient un dualisme qui structure encore les rapports ambivalents, d’attachement autant que d’exploitation, que nous entretenons avec les animaux. 

Mais l’histoire de s’arrête pas là. À la coupure externe entre l’humain et l’animal se superpose une frontière intérieure : l’humain se voit doté d’une part animale. Une « bestialité » à contenir, discipliner, soigner. « Je suis pour moi-même une foule. J’ai avec moi les bêtes sauvages… », écrit un moine du XIIe siècle, méditant sur la solitude. L’histoire de l’inconscient s’initie dans ce Moyen Âge tout intérieur. À la manière de Carlo Ginzburg, récemment disparu, Pierre-Olivier Dittmar suit, dossier par dossier, les idées étonnantes, les gestes ordinaires et les formes de sensibilité qui composent les mondes médiévaux et la première modernité.

Gil Bartholeyns

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ROMAN – Dario Ferrari, La récréation est finie, Paris, Édition du sous-sol, 2025, 148 p.

C’est par chance que Marcello, étudiant en littérature à l’université de Pise, obtient une bourse de doctorat sur un sujet qu’il n’a pas choisi. La mission que lui remet son omnipotent directeur de recherche est d’explorer l’œuvre et la vie de l’énigmatique Tito Sella, ancien membre d’un dérivé des brigades rouges version Toscane rurale, les Ravachols. Marcello n’est pas le doctorant passionné et brillant que l’on trouve dans de nombreux romans ; il est désabusé, conscient de sa propre banalité et des violences symboliques du milieu de la recherche universitaire. Marcello, ou plutôt l’auteur, Dario Ferrari, lui-même ancien doctorant, bénéficie néanmoins d’un sens aiguisé de l’ironie qui permet à son personnage d’aborder le monde dans lequel il évolue avec le sourire. Un monde que l’auteur prend d’ailleurs un malin plaisir à mettre en contraste avec les années 1970 et l’engagement sacrificiel du mystérieux Tito Sella. Le lecteur est donc transporté de l’étouffante chaleur des années de plomb italiennes aux couloirs ombragés de la BNF à Paris. Faux roman d’apprentissage, où l’irrévérence du personnage tranche avec l’austérité du monde universitaire, ce récit a également pour lui d’être une enquête historique fictive qui tient en haleine le lecteur. 

D’abord publié aux prestigieuses éditions Sellerio de Palerme, l’ouvrage de Ferrari bénéficie désormais d’une traduction française aux Éditions du sous-sol, un synonyme de fraîcheur en ces temps de canicule, même si cela ne nous empêche pas de le recommander chaudement.

Valentin Barrier

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ESSAI – Bernard Lahire, Savoir ou périr, Paris, Éditions du Seuil, 2025, 96 p.

C’est un essai percutant que nous propose Bernard Lahire. En moins de 100 pages, il y explique pourquoi les humains font de la science ; en quoi cette pratique de production de connaissance leur permet de survivre ; dans quelle mesure la transmission de cette connaissance est tout aussi indispensable que sa production ; et enfin, le risque que notre société court à délaisser (au mieux) ou à détruire (au pire) les outils et les institutions qui permettent ces processus de production et de transmission.

Ce livre peut servir de porte d’entrée à celles et ceux qui ne comprennent pas ou ne connaissent pas les enjeux qui entourent l’organisation ou le financement des systèmes d’enseignement et de recherche. Il peut aussi offrir un nouvel élan ou du réconfort aux professionnels de la transmission ou de la productions scientifique désabusés ou épuisés. La marque d’un texte d’intervention tout à la fois clair et efficace.

Louise Gentil

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BANDE DESSINÉE – Jean Leveugle, avec Emmanuelle Vagnon, Geographia. L’odyssée cartographique de Ptolémée, Paris, Futuropolis/Bibliothèque nationale de France, 2024, 160 p.

« Histoire-géographie » : depuis le XIXe siècle au moins, c’est ainsi qu’en France, on conçoit l’enseignement de ces deux disciplines. Un drôle de couple, qui fait pourtant sens de bien des manières. Une fois n’est pas coutume, Geographia(2024) le rappelle encore. L’auteur Jean Leveugle a produit, avec l’aide de l’historienne Emmanuelle Vagnon, cette belle bande dessinée issue d’une co-édition entre Futuropolis et la Bibliothèque nationale de France – un autre drôle de couple, plus récent celui-là, qui dit la vogue du partage des sciences et de la vulgarisation par la bande dessinée.

Arrivé sur l’Anti-Terre, sorte de paradis où vivent celles et ceux dont l’histoire a retenu les noms, Claude Ptolémée s’aperçoit avec horreur qu’il ne détient pas le titre de meilleur géographe de l’Antiquité latine ; son rival, Marin de Tyr, occupe cette place convoitée. Qu’à cela ne tienne, Ptolémée s’embarque dans un voyage à travers les Citépoques (Bagdad représentant les VIIe-Xe siècles ap. n. è. ; Cambaluc, les VIIe-XVe siècles ; Anvers, le XVIe siècle…)  pour interroger les géographes sur leur usage de ses travaux et évaluer la postérité de sa Géographie. Le voyage est semé d’embûches et prétexte, pour les auteurices, à un voyage dans l’histoire des cartes et des conceptions du monde, visible et invisible, connu et fantasmé. Avec pour conclusion que nous, humains du XXIe siècle bardés de technologies, avons porté la science de la cartographie à son aboutissement le plus minutieux, mais perdu au passage un peu de l’enchantement qui faisait des cartes des images vivantes et souvent incertaines du monde, de ses modes de compréhension et d’ordonnancement.

Pour les curieux du sujet et selon un usage désormais établi, un cahier rédigé par l’historienne Emmanuelle Vagnon complète le récit, comprenant des reproductions de cartes, une chronologie et un retour sur certains points de l’ouvrage. Le récit dessiné, cependant, est si riche et l’humour si bien dosé, qu’il nous en apprend déjà beaucoup sur l’histoire étonnante des pratiques, des circulations et des transmissions des savoirs cartographiques au fil des siècles.

Margot Renard

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ROMAN – Toby Lloyd, La Famille Rosenthal, Paris, Gallimard, 2026, 368 p.

Il paraît que La Famille Rosenthal fait le portrait d’une famille dysfonctionnelle. Mais au fond, qu’est-ce qu’une famille dysfonctionnelle ? On se demande parfois, de nos jours et à lire la définition du Larousse (« Dysfonctionnel : Se dit de quelque chose, particulier d’un système de relations, d’une structure – familiale, sociale –, dont le fonctionnement est problématique : Être élevé dans une famille dysfonctionnelle. »), si toute famille ne l’est pas, à un degré ou à un autre, à un moment ou à un autre. Il me semble qu’on peut en effet dire que la famille Rosenthal est dysfonctionnelle, probablement à un degré assez élevé, ou même franchement aigu. Mais au fond c’est seulement parce que, comme toute famille (ou comme toute famille dysfonctionnelle donc), elle se veut un refuge face à un monde extérieur effrayant, et à une société dont le fonctionnement est, lui aussi, « problématique » (et dont l’histoire est, elle aussi, « problématique »). Mais le monde extérieur, si effrayant soit-il, n’est-il pas justement ce qui doit nous libérer de la famille ? On ne s’étonnera pas que ses membres, terrifiés, se débattent dans cet infini paradoxe. Car comment dès lors se sauver soi-même, et (ou ?) ceux que l’on aime ?

Élisabeth Schmit

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ESSAI – Frantz Olivié, ÉditionParis, Anamosa, 2026, 120 p.

Consacrer un conseil de lecture à un ouvrage dénonçant une surproduction de livres a peut-être quelque chose de comique, voire d’imprudent. Cet exercice de la critique et du compte-rendu, l’auteur nous en parle. Me voilà, regardeuse regardée ; une de ces boussoles décrites par Frantz Olivié, qui tentent cahin-caha de guider lectrices et lecteurs à travers cette masse incongrue de livres produits chaque année. Le chiffre surprend en effet : « 50 000 titres, tous genres confondus », rappelle l’auteur. Derrière cette abondante production, un triste paysage : environ 30 000 tonnes de livres passent au pilon. Alors, à quoi bon tenter de vous guider ?

L’auteur invite pourtant à renouer avec le livre et sa douce matérialité. De cet objet qui « n’est pas seulement une marchandise », il fait l’éloge. Il démonte minutieusement chaque pièce de cette machine infernale, pour retrouver l’objet dans toute son étrangeté. Face à la triste course éditoriale pour le neuf, il oppose la recherche salvatrice de la nouveauté. Si le conformisme fait résonner son chant des sirènes, il le rappelle, le risque (financier) est intrinsèque au métier d’éditeur. L’auteur réinscrit le geste éditorial dans un rapport au temps long, face à l’immédiateté d’un conforme – certes confortable –, mais voué à créer de l’éphémère. Du système dit « des offices » à la numérisation du livre, en passant par la mutation technique de l’impression, Frantz Olivié montre les travers d’un monde éditorial qui court à sa propre perte. Miroir vertigineux d’une modernité qui a perdu ses « antimodernes » dirait Antoine Compagnon, miroir d’un monde qui a perdu les modernes qui le sont « à contrecœur ».

Aline Bieth

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ENQUÊTE – Loïc Wacquant, Voyage au pays des boxeurs. Woodlawn Boys Club, Paris, La Découverte, 2022, 256 p. 

S’il est ici question de « voyage », on pourrait aussi parler d’une véritable immersion : celle qui a amené l’auteur à la fin des années 1980 au cœur du South Side de Chicago et du Woodlawn Boys Club. En revenant sur cette expérience ethnographique tirée de sa thèse, déjà restituée dans Corps et âme (2000), Loïc Wacquant dresse, textes, photos et témoignages à l’appui, le tableau d’une communauté et d’une pratique, dépouillées des mythes et des grands récits qui entourent la boxe. Cette dernière – qui ne se résume pas au corps-à-corps avec les autres mais avec soi-même – n’est pas uniquement un objet pour le sociologue, qui s’y est lui-même pleinement enrôlé, mais un engouement qu’il retrace jusqu’à ses premiers combats. 

Dans ce beau livre, l’art martial est raconté, montré et décrit dans sa dimension charnelle, sociale et même dévotionnelle. Une relation au monde, au corps et aux autres que Loïc Wacquant partage avec une affection réelle, et même, avec reconnaissance. 

Timothée Brunet-Lefèvre

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ANTHOLOGIE & BEAU-LIVRE – Entre-Temps : l’histoire publique en revue, Éditions du Collège de France, 2025, 344 p.

Été comme hiver, en toute occasion, Entre-Temps : l’histoire publique en revue peut être commandé chez votre libraire préféré – peut-être même l’a-t-elle ou l’a-t-il en rayon –, ou directement depuis le site des Éditions du Collège de France. Retour en textes et en images sur sept années de réflexions et de publications d’une revue qui met au centre les expériences d’écriture, de création et de transmission relatives à l’histoire.

Publié le 23 juin 2026
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