Créer

La vie tourmentée de l'espion Peter K : dans l'épaisseur d'une carte postale

Entre-Temps propose cette année un jeu d'écriture biographique participative. Comme point de départ, un document d'archives anonyme retraçant, sous la forme d'une brochure, le parcours de Peter K, espion entre la RDA et la France dans les années 1950-1960. Le but du jeu : constituer sur ce personnage énigmatique un dossier documentaire, un carton d’archives dont seule la première pièce – la brochure – sera authentique. Cette semaine, l'historien Bertrand Tillier dévoile, dans l'épaisseur d'une carte postale, la première pièce de cette enquête collective.

Retrouvez ici la brochure et les règles du jeu

Courriel de L. à P., en date du 10 mai 2020, 10h37

Cher,

Tu ne devineras jamais ce qu’à la faveur du confinement je viens de découvrir dans les archives de l’éditeur de cartes postales, que je viens d’ordonner et de lire plus attentivement que je n’avais pu le faire jusque-là. Tu te souviens que je les avais acquises chez un brocanteur qui les avait lui-même récupérées en toute discrétion, m’avait-il dit, dans les bennes d’une déchetterie où tout avait été déversé à la hâte, en cartons éventrés, sans doute suite à la liquidation de l’entreprise. Après deux mois passés dans ces papiers où tout tourne autour de la carte postale, je mesure combien cet objet est devenu désuet. Désormais, on s’envoie de moins en moins de cartes postales, ou alors de manière numérique et dématérialisée, et il faut se rendre à l’évidence : les selfies l’ont emporté, qui sont des représentations narcissiques in situ.

Quand nous avions regardé ma trouvaille ensemble, je t’avais dit que je ne savais trop quoi en faire, ni même pourquoi j’avais acheté tout ça. J’ai continué ce que nous avions entrepris lors de ton dernier passage : ouvrir les dossiers fatigués, feuilleter les liasses de bons de commandes, détailler le contenu de sous-chemises aux couleurs passées, étaler le tout au sol en petits tas. Je me suis vite rendu compte que les archives commerciales d’une société ont, quoiqu’on en dise, quelque chose d’un peu aride. Du coup, je me suis laissé surprendre par des paperolles hétéroclites qui s’étaient glissées dans ce vrac de piles et pochettes de documents comptables des années 1960 à 1980. Il y en a de toutes sortes qui truffent les correspondances, les listes d’envois postaux et les carnets de commandes de buralistes de la France entière. C’est aussi par cette macédoine que les archives sont vivantes. Figure-toi que mon attention a été attirée par un de ces nombreux carnets gris de l’épaisseur duquel dépassait, à la page du bordereau de commande n° 42, une carte postale sur laquelle un article découpé dans la presse, sans titre, ni date, ni référence, a été collé. En voilà la retranscription ; ça ressemble à un entretien accordé à un journaliste par un avocat :

[…] le juge avait demandé à M. Kranick comment il transmettait aux services secrets de la République démocratique allemande les informations recueillies en France sur l’OTAN. Mon client, qui n’était pas disert d’ordinaire, avait étrangement consenti à répondre avec précision à cette question, en expliquant que tous les documents susceptibles d’intéresser les services est-allemands étaient d’abord dactylographiés par sa femme, Renée Lévin, et qu’ils les micro-photographiaient ensuite à l’aide d’un matériel qu’on avait retrouvé au domicile du couple. La technique était délicate, mais si on était un peu habile, on pouvait facilement obtenir douze vues microphotographiques sur un disque de pellicule de 1,5 centimètre de diamètre. Ensuite, il suffisait de découper soigneusement chaque vue pour la ramener à une dimension de l’ordre du millimètre, ce qui permet une maniabilité suffisante tout en gardant des possibilités illimitées de camouflage sous un timbre, dans l’épaisseur d’une carte postale, un coin d’enveloppe, etc. Il avait ajouté, en guise de conclusion : C’est un procédé à peu près inviolable et qui permet la transmission facile des rapports qui peuvent être abondants. Pour ma part, je me suis toujours demandé si M. Kra- […]

Celui qui a découpé ce bout d’article à la hâte – les traits de coupe des ciseaux sont nets mais approximatifs – n’a pas jugé bon de retenir la suite. Je te précise qu’au crayon rouge, des mots ont été soulignés : dans l’épaisseur d’une carte postale. Ce fragment d’article m’a tout de suite interloqué, collé au milieu d’une carte postale représentant une vue aérienne du Barrage de Panessière (Nièvre). La manière dont on a plaqué cette découpure sur le motif même empêche d’apprécier pleinement le sujet de la carte – un ouvrage de 340 m. de longueur et 52 m. de hauteur, avec un lac de 540 ha. et 83 millions de m3 d’eau –, que j’ai pu voir en consultant un site de vente en ligne très couru par la communauté mondialisée des cartophiles. Sur le bordereau n° 42, on peut lire, cette commande rédigée à la main :

Commande 61-0042
Suite courrier du 14 janvier 1961, de Mme Lévin, Paris, Poste restante, Bureau 118, rue d’Amsterdam, Paris 8e
500 ex. – Saint-Vith, Vue aérienne La Laiterie – réf. A c 71-83 A
500 ex. – Saint-Coulomb, vue aérienne Camping de la Touesse – réf. A 35.263.00.0.2131
500 ex. – Saint-Avold, vue aérienne Mémorial et cimetière américain – réf. 3.00.00.2564
500 ex. – Saint-Ouen-l’Aumône, Le parc « Le Nôtre », vue aérienne – réf. A Ci 553-68
Attention, demande spécifique cliente = imprimer séparément vues recto & cartes légendées verso sur supports grammage réduit 50 %
À livrer tel quel.

Je n’y ai d’abord prêté aucune attention particulière – tu sais, c’est la sempiternelle question avec les cartes postales : le message épistolaire est-il lié ou non au sujet de l’image ? – mais au verso de la carte, de la même petite écriture serrée que celle du bordereau, on peut lire ces quelques lignes qui sont sans doute celles, rétrospectives, de l’éditeur :

En lisant cet article 6 ans plus tard, je comprends que Mme Lévin, dont nous avions reçu cette étrange commande en 1961, était la femme de cet homme sympathique au fort accent allemand, venu nous rendre visite quelques mois plus tôt dans nos locaux. Il m’avait expliqué son projet de lancer sa propre maison de cartes postales en Suisse, spécialisée dans les vues aériennes. Devant son enthousiasme d’entrepreneur débutant, j’avais répondu à toutes ses questions. Il semblait s’y connaître en photo. Le volet aviation ne l’intéressait pas trop, mais il était très très curieux sur les techniques d’impression. Il devait nous envoyer ses premières cartes dès leur fabrication. Nous n’en avons plus jamais eu de nouvelles. Nous n’avions cru qu’à moitié à son histoire. Avec le comptable, pour rigoler, on l’avait surnommé « l’espion qui aimait les cartes postales ».

Insensée cette histoire, n’est-ce pas ? J’ai failli ne pas y croire.

Amitiés

L.

Publié le 8 décembre 2020
Tous les contenus de la rubrique "Créer"