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Le chant des accusées : du procès verbal au verbe chanté – Épisode 2 : l'écho déformé des paroles féminines

Commande de l’Académie du festival d’Aix-en-Provence, "Le chant des accusées", cycle de mélodies d’Arthur Lavandier, est composé d’après des archives de procès de femmes jugées en la chambre criminelle du parlement de Paris au XVIIe siècle. Il est l’aboutissement d’une réflexion historienne, textuelle et artistique menée par le compositeur en collaboration avec Aurélien Peter, doctorant en histoire moderne. Pour Entre-Temps, tous deux reviennent sur cette expérience partagée, sur les réflexions et les questionnements qu’elle a suscités chez eux et par rapport à leurs pratiques respectives. Dans ce deuxième épisode, Aurélien Peter revient sur l'écho déformé des voix féminines que l'étude attentive des archives criminelles permet de faire surgir.

Retrouvez ici le premier épisode : « Je mourrai innocente »

 

Des voix de femmes partiellement enregistrées dans les archives parlementaires

Les paroles prononcées au cours de l’époque dite moderne sont aussi fascinantes que difficiles à capter ; et ce problème est encore plus sensible en ce qui concerne celles des femmes, souvent laissées de côté dans des écrits alors essentiellement produits par des hommes. De ce fait, au sein de la paroi insonorisante que forment les écrits masculins, les archives judiciaires ont souvent paru être des solutions de continuité, des espaces ouverts à l’écho des paroles féminines[1]. Ces feuilles de papier-chiffon ou, plus rarement, de parchemin, ces feuilles isolées, reliées en cahier ou en registre, conservent des témoignages, des déclarations de femmes ; elles permettent leur étude ou leur transmission.

Du fait de l’axe de mes recherches, nous avons extrait la matière textuelle qu’Arthur pourrait ensuite mettre en musique à partir des archives produites au XVIIe siècle au parlement de Paris, la plus importante institution judiciaire du royaume – mais pas forcément la plus représentative –, sise sur l’île de la Cité à Paris. Cependant, rappelons-le dès à présent, ces archives donnent à voir des femmes en négatif, prises en charge par des institutions judiciaires ou de police : il s’agit là de témoignages contraints sur des existences qui souvent ne cherchaient pas à se donner à entendre ou à lire. Ce biais est d’ailleurs de nos jours au centre des préoccupations de certaines communautés qui tendent à mettre de côté les archives dites de la répression pour se concentrer sur la recherche d’autres traces, plus positives, d’existences collectives ou individuelles[2].

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Le parlement de Paris, sur l’île de la cité, et l’étendue de son ressort, de son autorité, à l’époque moderne

Alors comment avons-nous déterminé le type de paroles transcrites que nous voulions retenir ? Les archives du parlement de Paris forment une masse volumineuse et il est bien difficile de pénétrer cette « forteresse de papier[3] ». Mais dans les documents de la chambre de la Tournelle – la chambre criminelle –, où sont pris en charge les procès qui concernent les crimes les plus graves, les interrogatoires des accusés, hommes et femmes, ont été conservés avec attention. D’une part, le personnel judiciaire de cette chambre du Parlement semble soucieux de garder la trace de paroles qui peuvent favoriser ou empêcher la torture, la mort d’un individu. D’autre part, et alors que le volume général des archives de procès civils dépasse de loin celui des archives de procès criminels, les interrogatoires contenus dans ces dernières ont été bien mieux préservés que les autres au fil des siècles, à cause du spectacle de la justice qu’ils donnent à lire. Nous avons par ailleurs convenu avec Arthur que les procès criminels résonneraient plus immédiatement que les procès civils aux oreilles des spectateurs, quand bien même ils sont moins représentatifs du quotidien judiciaire.

Parmi les archives criminelles du Parlement qui contiennent des paroles transcrites, j’ai rapidement écarté les dossiers d’information – c’est-à-dire d’instruction criminelle. Ils sont parfois trop volumineux, parfois trop épars ; labyrinthiques, toujours. Nous nous sommes donc intéressés aux plumitifs d’audience, aux procès-verbaux de question et d’exécution et aux minutes d’arrêts de jugement. Dans les registres plumitifs sont inscrits, pour chaque jour d’audience, les noms des conseillers présents et les décisions votées par ceux-ci. Mais les principaux commis au greffe y notent aussi les interrogatoires préalables aux arrêts, dirigés par un conseiller rapporteur, et les assortissent de quelques précisions sur les accusés (que l’on retrouve au début de chaque mélodie). Les procès-verbaux de question gardent la trace des interrogatoires conduits sous la torture, au moyen de brodequins qui enserrent les articulations ou d’eau versée ; ceux d’exécution contiennent les dernières paroles prononcées en la chapelle de la conciergerie ou sur la place publique par les condamnées, avant que leur peine – pas forcément capitale – ne soit exécutée. Les minutes d’arrêts de jugement rédigés contiennent l’historique du procès et la décision de la cour. Certaines rapportent parfois des paroles considérées comme criminelles – des injures, des faux témoignages… – pour conserver ainsi la trace écrite du crime sonore, qui est ensuite enregistrée, mise au propre dans d’épais registres de parchemin.

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Les différentes étapes scripturaires du procès de Jeanne Patard, en août 1604 (Archives nationales : X2A 936, 11 août 1604 ; X2B 1330, 13 août 1604 ; X2B 220, 13 août 1604)

 

Autour de figures de criminelles et d’étranges archives

Ensuite, nous avons procédé à une observation flottante à travers le « stock » des interrogatoires et des arrêts que j’avais déjà dépouillés, selon deux axes. Le premier a consisté à montrer comment le personnel judiciaire du parlement construit des figures de femmes criminelles. Même si les archives judiciaires laissent plus que d’autres « voir la voix[4] » des femmes, ces dernières sont peu nombreuses, au XVIIe siècle, à passer les portes du Parlement pour y être jugées par les conseillers de la chambre criminelle. Et bien souvent ces femmes sont alors acquittées ou condamnées à des peines relativement légères au vu de l’arsenal répressif. La justice royale est une justice faite pour les hommes par les hommes. Il faut vraiment que le crime apparaisse immonde et avéré à ceux-ci pour qu’ils soumettent une femme à la question ou la condamnent à être « pendue et estranglée ». Outre que les conseillers du Parlement affirment vouloir tempérer en appel les jugements des tribunaux de première instance pour tous les accusés, ils semblent vouloir préserver la femme et ce qu’elle représente à l’époque, son personnage : faible et donc irresponsable, mais porteur d’enfants et donc essentiel à la société.

Dans certains cas pourtant, les conseillers focalisent leur attention sur les femmes et n’hésitent pas à les juger sévèrement[5]. « Recel de grossesse » – équivalant à l’infanticide –, sorcellerie, empoisonnement, vie scandaleuse : voilà des crimes par lesquels elles seraient attirées ; voilà des crimes pour lesquels la condamnation peut être exemplaire. La femme qui est réputée atteinte et convaincue d’avoir recelé sa grossesse et tué son nourrisson a commis là un crime « très énorme et exécrable[6] ». Un édit royal de 1556 la condamne au dernier supplice pour avoir ainsi contrevenu à l’ordre des choses et à sa nature procréatrice. La sorcière quant à elle, souvent femme veuve, marginale, devient un archétype de l’individu à exclure de la société par la mort. De la sorte, les communautés locales, fragilisées par les troubles et les guerres de religion du XVIe siècle, trouvent un moyen de panser leurs plaies, de s’assainir, de se ressouder. Des femmes en font les frais. Enfin, si les crimes d’injures publiques, de la parole, de vie scandaleuse sont moins sévèrement punis, ils seraient aisément commis par les femmes, à la langue et aux mœurs supposées intrinsèquement trop légères. Ainsi apparaissent des figures de femmes criminelles, dessinées par ceux qui les accusent, les jugent et les condamnent. Les cas que nous avons retenus pour la composition du cycle de mélodies sont un feuilletage de ce qui s’observe régulièrement dans les archives – des condamnations relativement légères – mais aussi de situation plus tragiques et de figures de criminelles que construisent la société et le personnel judiciaire de l’époque.

En ce qui concerne l’autre axe, et comme je l’écrivais précédemment, c’est nos réactions face aux archives ou à leur lecture qui ont guidé notre sélection. Il s’est agi de rendre compte de toute la gamme d’étonnement, de sidération, de sentiment d’étrangeté que ces interrogatoires pouvaient générer. Les archives manuscrites, et tout particulièrement judiciaires, forment un terreau fertile pour que sourdent chez leurs lecteurs et leurs lectrices quelques gerbes d’émotion. Certaines décisions des magistrats peuvent sembler aberrantes aujourd’hui, telle la condamnation à mort de Jeanne Patard pour sorcellerie. Dans ces documents apparaissent ici des contestations de l’injustice ; là, des histoires sordides ; régulièrement de la violence, en partie inhérente au système judiciaire : ces événements, effets de réel couchés sur le papier de la justice, accrochent le regard et touchent l’esprit. Ils provoquent un « sentiment naïf mais profond de déchirer un voile[7] » sur des vies quotidiennes qui ne cherchaient pas à se raconter. Et puis, et plus généralement, un procès-verbal d’interrogatoire du xviie siècle est un étrange objet. Le papier-chiffon rugueux tache un peu les doigts et dégage une odeur pénétrante. Certaines techniques d’écriture, comme la notation figurée des peines (« 99_Signe_Pendu » ou plus simplement « + » pour une condamnation à mort ; « Ǝ » pour une mise à la question, par exemple), mettent en valeur la gestion très administrative de la violence judiciaire. L’écriture en cursive gothique et les abréviations utilisées couvrent la forme des mots ; le style indirect (« a dict que… »), la prise de notes à la volée, le choix des greffiers ou de leurs commis de résumer ici le propos, là de le citer intégralement, en couvrent le sens.

En effet, au parlement de Paris à l’époque moderne, le personnel judiciaire de la chambre criminelle modèle avec fermeté les interrogatoires des justiciables, hommes et femmes, qui y sont entendus. Après que les questions des conseillers ont orienté la direction des réponses, ces dernières suivent le chemin que borne le sillon des plumes des principaux commis au greffe. Selon le type d’interrogatoire, selon le thème abordé, selon celui qui transcrit la parole du justiciable, cette parole est contractée ou bien étalée sur le papier des interrogatoires. Ainsi alternent des « énoncés prêts à écrire » et des « éclats de parole vive[8] », au gré des choix opérés par les scripteurs et sans qu’il soit toujours bien facile de les distinguer. Alors ces discours sont-ils des témoignages fragiles mais précieux du quotidien d’une société, des stratégies de défense face à un système judiciaire inquisitoire, ou encore le reflet des imaginaires du personnel judiciaire ? Après discussions avec Arthur, nous avons choisi de ne pas trancher mais au contraire d’essayer de faire passer dans le cycle toute la complexité de ces archives, toute leur étrangeté.

 

Six procès aux fondements du Chant des accusées

De tout cela, que reste-t-il ? Deux interrogatoires de femmes diffamées d’être sorcières encadrent le cycle de mélodies. Les conseillers du Parlement se montrent souvent sceptiques face aux accusations de sorcellerie[9]. Ils allègent alors les peines ; c’est le cas pour Renée Rioland (1.). Cependant, jusqu’à la fin des années 1600, ils n’hésitent pas à condamner à mort certaines accusées de ce crime, dont Jeanne Patard (6.). Dans la première mélodie, le style indirect du dialogue entre les juges et l’accusée a été conservé, de telle sorte que l’on ne sait plus si les bizarreries de certaines phrases proviennent de l’accusée ou de la prise de notes à la volée. Pour Jeanne Patard, comme je le disais dans l’épisode précédent, la transformation textuelle a été très forte, afin de mettre en valeur la difficulté, voire l’impossibilité pour nous, aujourd’hui, de comprendre cette condamnation.

Deux autres mélodies signifient cette fois l’importance de l’enfantement dans la prise en charge de la criminalité féminine au XVIIe siècle. Plus que la sorcellerie, c’est le recel de grossesse qui inquiète les conseillers du Parlement, et Guillemette Rochereau est condamnée au dernier supplice pour ce crime (2.). Nous avons conservé une phrase, dans laquelle elle tente de justifier la mort de son nourrisson. En revanche, le statut de mère favorise souvent la complaisance des conseillers à l’égard des accusées, mais des exceptions existent. Condamnée en première instance à être fouettée pour avoir commis plusieurs vols répétés, Anne Brumeau est finalement « pendue et étranglée », comme le rappelle le titre de la mélodie (4.). Les conseillers estiment que ses récidives doivent être exemplairement punies et restent sourds à l’ultime supplication de la condamnée. Par l’évocation du lien entre les femmes et leurs enfants, elle a cherché, en vain, à activer chez les conseillers l’image de la puissance maternelle qui protège pourtant de nombreuses femmes de leur sévérité. Ce cas a été trouvé dans le très beau et complet catalogue de l’exposition Présumées coupables. Il y est indiqué qu’il s’agit d’un cas d’infanticide et la transcription faite de l’écriture de Pierre Drouet, l’un des principaux commis au greffe dans les années 1640, est « qu’il faut juger plus doucement les pauvres femmes accouchées de leur enfant. Or non seulement, il s’agit d’un cas de vol avec récidives, mais au vu des graphies des -s et des -h du commis-greffier, celui-ci a écrit non pas « accouchées » mais « accause » (à cause). Nous avons toutefois gardé la transcription du catalogue, ce qui permet finalement de montrer comment les attentes des lecteurs face aux archives transforment celles-ci, les spectacularisent, et ce d’autant plus que la paléographie voile la forme des mots.

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« Ladicte Brumeau a dict qu’elle supplie la Cour de juger plus doulcement les pauvres femmes accause de leur enfant ». Procès-verbal d’exécution d’Anne Brumeau par le principal commis au greffe criminel Pierre Drouet. Archives nationales (A. n.) : X2B 1331, 19 janvier 1640

Intercalées entre ces chants tragiques, les paroles prêtées à Barbe Bataille et à Marie Macé détonnent. Si elles sont condamnées pour leurs crimes, les peines sont assez légères, plus conformes à l’attitude généralement adoptée par les conseillers vis-à-vis des femmes qui comparaissent devant eux. Barbe Bataille (3.) est construite autour des injures que cette femme est soupçonnée d’avoir prononcées (« à la fin elle l’appela Madame la Putain », ce que le magistrat rapporteur lui « remontre ». On voit là comment la parole des femmes est doublement médiatisée : par les juges qui posent la question puis par les commis-greffiers qui la transcrivent. Même principe dans De la messe au bordel il n’y a qu’un pas (5.) : le titre contient tout le texte de la mélodie, rapporté dans une minute d’arrêt afin de garder la trace du blasphème pour lequel Marie Macé est condamnée. Les paroles de ces deux mélodies peuvent prêter à sourire. Mais il ne faut pas oublier l’inquiétude que peut provoquer chez les accusées l’arrivée en la chambre criminelle du Parlement, quelle que soit l’issue du procès. Beaucoup passent par les geôles de la conciergerie avant d’être présentées aux conseillers. Ceux-ci les écoutent, puis décident de leur sort, de continuer ou d’arrêter leur vie, dans les salles d’une institution judiciaire où les marques du pouvoir des hommes et de la majesté royale sont multiples et visibles, impressionnantes.

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Le Chant des accusées pour voix aiguë et piano d’Arthur Lavandier

D’après les archives de procès de femmes jugées en la chambre criminelle du parlement de Paris au XVIIe siècle

1. Ôter le sort

2. Le mal d’enfant

3. Barbe Bataille

4. Pendue et étranglée

5. De la messe au bordel, il n’y a qu’un pas

6. Diable diable diable foudre foudre tempête

[1] Arlette Farge, Le goût de l’archive, Paris, Éd. du Seuil, 1997 (id., 1989), p. 43.

[2] Queer Week, « Sam Bourcier : La fièvre des archives », Furies, 24 février 2020, 40 minutes.

[3] David Feutry, Robes de fer et plumes de papier. Logiques institutionnelles et pratiques politiques du parlement de Paris au xviiie siècle. 1715-1790, Paris, Institut universitaire Varenne, 2013 p. 21.

[4] Louis Marin, De la représentation, Paris, Gallimard, 1994, p. 330.

[5] Voir Loïc Cadiet & al. (éd.), Figures de femmes criminelles. De l’Antiquité à nos jours, Paris, Éd. de la Sorbonne, 2010 ; Claude Gauvard (dir.), Présumées coupables : Les grands procès faits aux femmes, Paris, Archives nationales, 2016.

[6] Isambert, Decrusy, Armet (éd.), Recueil général des anciennes lois françaises, depuis l’an 420 jusqu’à la révolution de 1789, t. XIII, 1546-1559, Paris, Belin-Leprieur, Verdière, 1828, p. 471-472.

[7] Arlette Farge, Le goût de l’archive…, op. cit., p. 14-15.

[8] Arlette Farge, Essai pour une histoire des voix au dix-huitième siècle, Montrouge, Bayard, 2009, p. 209.

[9] Les numéros qui suivent renvoient aux différentes mélodies : voir le programme ci-dessus.

Retrouvez ici le troisième épisode : « Chanter l’archive »

Publié le 19 mai 2020