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Le photographe, l'usine et le professeur

Enseignant au lycée professionnel Édouard Gand d’Amiens, Louis Teyssedou a initié, à la veille du premier confinement, un projet pédagogique autour de l'ancienne usine Cosserat, en périphérie de la ville. Après l'aventure du livre que ses élèves ont réalisé autour de l'histoire de cette usine, il nous raconte aujourd'hui l'exposition qui a vu le jour suite à la découverte d'un fonds de photographies datant de la Première Guerre mondiale.

Les usines Cosserat étaient des établissements où régnait le secret industriel. Une des conséquences de ce silence : l’absence chronique de photographies de gens au travail.

Lors d’un premier projet pédagogique sur ce patrimoine industriel – dont le premier article publié sur Entre-Temps racontait la genèse –, la redécouverte du fonds Berthelé a permis de rompre ce silence et d’entamer un nouveau projet avec une autre classe d’élèves de lycée professionnel.

Les photographies de Raoul Berthelé

Raoul Berthelé est un chimiste français engagé dans le premier conflit mondial dès août 1914. Les premiers mois de sa guerre sont silencieux en termes de photographie. Il commence à raconter son expérience guerrière au printemps 1915, époque à laquelle débute son fonds photographique. Officier d’administration de l’ambulance 15 du 16e corps d’armée, il est en cantonnement à Saleux depuis novembre 1914. Saleux est une petite ville industrielle à quelques kilomètres d’Amiens. La 15/16 s’est installée dans un orphelinat abandonné[1] pour installer un hôpital destiné aux mutilés volontaires puis aux soldats atteints de typhoïdes. Elle stocke ses véhicules hippomobiles dans les bâtiments de l’usine Poiret, usine voisine de l’usine Cosserat.

Raoul Berthelé reste à Saleux jusqu’en août 1915. Il a le temps de déambuler dans les rues d’Amiens lors de cette période relativement calme.
Lors de ces quelques mois, il réalise entre 400 et 500 clichés de son expérience guerrière. Cette période amiénoise est relativement calme et elle lui permet de faire des clichés que nous pouvons diviser en trois catégories :

  • des clichés de reporter de guerre

Raoul Berthelé documente sa guerre et ne manque pas d’immortaliser des événements qu’il juge marquants. Surpris par un défilé de prisonniers allemands dans les rues d’Amiens, il en fait 12 clichés. Ce nombre de 12 est important car il correspond au nombre de plaques que pouvait contenir le chargeur de son appareil photo.

Amiens. 8 juin 1915. Prisonniers_allemands (officiers) - Fonds_Berthelé
Amiens. 8 juin 1915. Prisonniers allemands (officiers) – Fonds Faucher-Berthelé / Archives Municipales de Toulouse
  • des clichés à visée ethnographique

Disciple d’Albert Kahn, Berthelé est un homme du Sud (Montpellier) qui est projeté en Picardie. Nul doute que la rencontre entre cet homme lettré, fils de l’archiviste Joseph Berthelé, et le monde paysan et ouvrier du Nord a dû susciter quelques surprises.

Un hortillon - Amiens 1915
Un hortillon – Amiens 1915 – Fonds Faucher-Berthelé / Archives Municipales de Toulouse

Raoul Berthelé, dans un souci de documentation, a pris des visages et des figures du monde des travailleurs.

Irène D. Ouvrière Cosserat - 1915
Irène D. Ouvrière Cosserat – 1915 – Fonds Faucher-Berthelé / Archives Municipales de Toulouse

Officier catholique, Raoul Berthelé a également été interpellé par la vie religieuse amiénoise et les destructions des édifices religieux par les armées du Kaiser.

Cathédrale - Amiens 1915
Cathédrale – Amiens 1915 – Fonds Faucher-Berthelé / Archives Municipales de Toulouse
  • des clichés d’ordre privé

Raoul Berthelé a pris de nombreuses photographies de ses camarades (des officiers du Sud, comme lui) et de sa compagne.

Forêt de Wailly près de Saleux. Maison de charbonnier - Fonds Berthelé
Forêt de Wailly près de Saleux. Maison de charbonnier – Fonds Faucher-Berthelé / Archives Municipales de Toulouse

Tous ces clichés sont conservés par les Archives Municipales de Toulouse. Mort en décembre 1918, Raoul Berthelé n’a pu faire de ses 3000 photographies un musée comme il le souhaitait. Il a, jusqu’à la fin de la guerre, continué à prendre en photo sa guerre et à légender méticuleusement chaque cliché. Une bonne partie de ces clichés sont des plaques stéréoscopiques[2].

Béatrix, sa petite sœur, les a confiées aux Archives Municipales de Toulouse en 1978. Ces plaques ont été inventoriées par des étudiants de l’université de Toulouse Le Mirail, en particulier par Julie Maisonhaute[3]. Elles ont également déjà fait l’objet d’un livre de Rémy Cazals[4]. Elles ont ensuite été mises en ligne grâce aux Archives Municipales de Toulouse sur leur site Internet[5] et sur Wikimedia Commons dans le cadre d’un partenariat avec Wikimédia France.

Chaque plaque stéréoscopique est soigneusement légendée. Raoul Berthelé a daté et annoté chacune d’entre elles, ce qui permet de retrouver les acteurs      de cette histoire “au ras du sol”[6] et de mieux comprendre la vie de l’arrière-front en  reconstituant le puzzle.

Les 1ère Bac Pro Animation Enfance et Personne Âgée

La classe de 1ère Bac Pro mention « Animation Enfance et Personne Âgée » a, dans son programme d’histoire, deux thèmes obligatoires dont celui des deux guerres mondiales. Dans le cadre de la transformation de la voie professionnelle, ils doivent réaliser un chef-d’œuvre. Ce dernier est une « réalisation, collective ou individuelle », qui vous permet d’ « exprimer des talents » en lien avec votre futur métier, et aussi de « montrer et de valoriser vos compétences »[7].

Ces clichés, libres de droit et dont la communication a été largement facilitée par le service Iconographie des Archives Municipales de Toulouse, sont donc apparus comme le support idéal d’un chef-d’œuvre reposant sur le programme d’histoire. Clichés totalement inconnus des Amiénois, leur exclusivité a rapidement intéressé les élèves.

Raoul Berthelé a pratiqué la photographie avant le conflit car sa famille disposait d’appareils. L’acte photographique n’est donc pas quelque chose de nouveau pour lui et il réalise des cadrages soignés, explicites et qui suscite l’attention de celui qui les regarde. En 2022, ses portraits d’ouvrières ou ses reportages permettent d’expliquer aisément les notions du programme. Éclairant le territoire vécu des élèves et son histoire, ces clichés sont autant de clefs d’explication de l’histoire de la ville et de son présent.

L’exposition

Futurs animatrices et futurs animateurs, les élèves de cette classe sont donc partis de ces quelques photos pour proposer un projet d’exposition, qui a ouvert ses portes au public du 22 février au 1er avril 2022 au centre culturel Léo Lagrange d’Amiens.

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Ilèna, élève de 1ere Bac Pro Animation Enfance et Personnes Âgées, devant une photographie de Berthelé. Photographie de Louis Teyssedou

Les clichés conservés aux Archives de Toulouse étaient des agrandissements papiers de plaques stéréoscopiques qui avaient des dimensions particulières (25×65 cm). Grâce à l’aide d’un personnel technique du lycée, des cadres sur-mesure en bois ont été réalisés et ont été peints.

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Yaelle, élève de 1ere Bac Pro Animation Enfance et Personnes Âgées, restaure des cadres. Photographie de Louis Teyssedou

Grâce à l’aide du CLEM Patrimoine[8] et du Stéréo Club Français, des anaglyphes[9] ont pu être réalisés à partir des plaques. Imprimés gracieusement par l’entreprise CIT Dessaint, ces anaglyphes permettent de recréer l’effet 3D de plaques stéréoscopiques et donc d’ajouter une plus-value notable à ce travail de valorisation.
Le centre culturel Léo Lagrange d’Amiens a permis aux élèves de venir en amont pour faire l’accrochage de l’exposition.

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Meelyne accroche des cadres. Photographie de Louis Teyssedou

Lors du vernissage, ils ont accueilli une classe de CM1 pour un temps de médiation culturelle. Les descendants de Raoul Berthelé et de son ami Paul Descoings (aviateur français, proche de Raoul Berthelé) sont venus assister au vernissage. Ces descendants ont pu, grâce au travail des élèves et au nombre conséquent de visiteurs, découvrir le rôle important de ces photographies.

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Élèves de 3e (collège Béranger / Péronne) qui travaillent sur un document de médiation écrit par les élèves de bac pro AEPA. Photographie de Louis Teyssedou

Cette première exposition permet de sensibiliser les élèves à une histoire qui est aussi une pratique sociale. Ces clichés, aux degrés de lecture différents, ont constitué et constituent un support permettant d’allier, sur le même territoire des élèves de première bac pro avec des élèves du premier degré et surtout avec la Ville. Ce travail permet à ces élèves d’être au centre du questionnement culturel de la Cité.
Il permet aussi de faire voyager les élèves avec les photographies. Grâce au service éducatif de l’Historial de la Grande Guerre (Péronne), les élèves ont pu installer leur exposition dans ce musée et faire de la médiation auprès d’une classe de SEGPA et de deux classes de troisième du collège de Péronne.

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Mathéo, élève de 1ere Bac Pro Animation Enfance et Personnes Âgées, accroche des anaglyphes dans le cadre de l’exposition temporaire à l’Historial de la Grande Guerre (Péronne). Photographie de Louis Teyssedou

L’exposition a aussi permis d’unir le travail des lycéens à celui d’une étudiante en arts de l’Université Picardie Jules Verne qui a recréé un casque stéréoscopique avec un revêtement en velours Cosserat.

Cette première exposition n’est qu’une étape supplémentaire dans ce projet autour de l’Usine Cosserat, dont les ramifications sont étonnantes et plurielles et dont nous rendons compte, sur Entre-Temps.

[1] JMO Service de Santé d’Étape / IIe Armée

[2]  Une plaque stéréoscopique se compose de deux photographies positives jumelles non identiques, destinées à reproduire l’effet 3D.

[3] Notice Raoul Berthelé par Rémy Cazals / Site Internet Crid 1418

[4] ​​1914-1918 Images de l’arrière-front. Raoul Berthelé, lieutenant et photographe, ouvrage préparé par Rémy Cazals, préface de Geneviève Dreyfus-Armand, Toulouse, Privat, 2008, 128 p.

[5] https://www.archives.toulouse.fr/

[6] « L’histoire au ras du sol », préface à Giovanni Levi, Le Pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du xviie siècle, trad. M. Aymard, Paris, Gallimard, 1989, p. i‑xxxiii.

[7] Bulletin officiel n°41 du 29 octobre 2020

[8] https://clempatrimoine.com/

[9] Les anaglyphes sont composées de deux images prises du même objet avec un léger décalage. Avec l’ajout d’un filtre rouge et d’un filtre cyan, ces images peuvent être vues en 3D.

 

Publié le 24 mai 2022
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