Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

Façonner

Portraits d'archivistes (par les étudiant·e·s). Archiver la lutte contre le VIH, avec Morgane Vanehuin

Nouvel épisode de notre série consacrée aux portraits de celles et de ceux qui, partout, travaillent à rendre disponibles et exploitables les archives, avec une variation : dans le prolongement de l'expérience pédagogique de "L'histoire sous vitrine", Tristan Martine a proposé à ses étudiant·e·s de réaliser des entretiens d'archivistes. Aujourd'hui, nous posons la focale sur le travail de Morgane Vanehuin, archiviste au sein de l'association AIDES.

En collaboration avec ma collègue Marie Derrien et les étudiant.e.s de l’IUT B de Tourcoing (2023-2024), puis uniquement avec mes étudiant.e.s du Master d’Histoire de l’Université de Lille depuis 2024, nous avons investi le projet « L’histoire sous vitrine » en proposant des analyses de vitrines très différentes, d’un « jardin-vitrine » au Centre belge de la bande dessinée à un taxi de la Marne, en passant par la Dame de Renancourt, une statuette du Paléolithique supérieur. Cette collaboration fructueuse avec Entre-Temps a réjoui nos étudiant.e.s, et l’idée est rapidement venue de proposer une seconde série d’articles, d’un registre différent, reflétant les profils de nos masterant.e.s. 

En effet, si la majorité des étudiant.e.s qui suivaient le séminaire « Usages publics de l’histoire » que j’animais ces dernières années étaient inscrit.e.s dans le parcours Recherche du Master d’Histoire, certain.e.s relevaient du parcours Archives, qui forme aux métiers de la collecte, du classement, de la conservation et de la valorisation des archives. J’ai donc échangé avec Aurélien Peter, qui dirigeait alors la rédaction d’Entre-Temps. Le projet « L’histoire sous vitrine » avait donné un prolongement pédagogique à une démarche initialement conçue par des historien.ne.s pour Entre-Temps. De la même manière, nous avons décidé de proposer une variation pédagogique de la série « Portraits d’archivistes », qui explore, au fil d’entretiens, le quotidien du métier d’archiviste. 

Guide des questions pour les étudiant·e·s
Calendrier de l’exercice

La première question a été de savoir quel.le.s archivistes interroger. La plupart des étudiant.e.s de l’Université de Lille ayant, à un moment ou à un autre, fréquenté les archives départementales de leur département d’origine, le risque était de ne proposer que des portraits d’archivistes travaillant dans ce type d’institutions. Sans le leur interdire, j’ai donc demandé aux étudiant.e.s de chercher à interroger des archivistes exerçant dans des institutions plus diverses : structures privées ou associatives, centres d’archives situés à l’étranger, etc. Matthieu de Oliveira, responsable du Master Archives, a fourni un annuaire indiquant le nom, l’institution et les coordonnées de l’ensemble des étudiant.e.s passé.e.s par ce master depuis 2006. Les étudiant.e.s de 2025-2026 ont ainsi eu accès à un large répertoire de professionnel.le.s travaillant dans des structures extrêmement variées. 

Tristan Martine

Entretien avec Morgane Vanehuin, archiviste à AIDES (par Isaac Antonini, Amaël Ternoy et Sara Ziouani)

Crédit (ainsi que pour les autres photos) : Morgane Vanehuin

Isaac Antonini, Amaël Ternoy, Sara Ziouani : Quel est le statut juridique de votre centre d’archives ? Quels sont les financements de celui-ci ?

Morgane Vanehuin : Il ne s’agit pas d’un centre d’archives mais d’une association loi 1901 de lutte contre le VIH/SIDA, les hépatites virales et les IST, reconnue d’utilité publique en 1990. Créée en 1984, alors que le nombre de morts liés à l’épidémie est en pleine augmentation en France, AIDES dispose aujourd’hui d’environ 50 % de financements publics, dans le cadre principalement d’appels à projets, donc très fléchés. La seconde moitié provient de financements privés. Ma mission, en tant qu’archiviste, est financée par les fonds privés de l’association, ce qui nous laisse davantage de liberté bien qu’il y ait une nécessité de transparence et des contrôles réguliers.

Q : Pouvez-vous nous présenter vos fonds ? Sont-ils uniquement sous format papier ?

M. V. : Nous conservons beaucoup de papiers, mais aussi divers objets. Je suis actuellement en train de me former davantage au sujet du numérique que nous conservons également pour dépasser la simple gestion “papier”, et ainsi aider les militants dans leur travail quotidien.

Certaines typologies peuvent sembler originales par rapport à ce que les archivistes ont l’habitude de manipuler : la semaine dernière, lors d’un récolement dans un centre d’accueil, d’accompagnement et de réduction des risques pour les usagers de drogues, j’ai pu trouver du matériel de réduction des risques dont des seringues stériles et d’autres éléments inutilisés depuis 25 ans. Tout ceci participe à la notion d’archives et implique des questionnements de conservation à long terme. J’ai aussi des collections de préservatifs par exemple, beaucoup d’affiches, de la documentation ou des documents assez explicites en matière d’usage de drogues ou de sexualité. On ne peut pas travailler à AIDES si l’on est gêné par ces sujets de société. On ne force pas les personnes à s’y confronter, mais en tant qu’archiviste je rencontre nécessairement des documents qui s’y rapportent.

Q : Quelles sont les conditions matérielles de conservation de vos fonds ?

M. V. : Actuellement, nous avons cinq caves d’archives pour les fonds physiques, à Pantin. Celles-ci ne présentent pas des conditions optimales pour la conservation d’archives, même si grâce à l’achat de matériel adéquat, on constate une amélioration notamment en termes de contrôle de l’humidité. J’ai des moyens limités, ancrés dans une réalité qui n’est pas celle des institutions archivistiques et patrimoniales classiques. Dans la pratique, « on fait ce qu’on peut avec ce qu’on a ». De même, sur le numérique, l’association ne possède pas de système d’archivage électronique mais des réflexions sont menées sur l’utilisation des serveurs ou sur la conservation des documents électroniques à plus long terme.

Un des locaux de conservation d’archives au siège de AIDES

Q : Combien de personnes travaillent dans votre institution ? Combien d’archivistes ? Quel rapport avez-vous avec les autres professionnels de l’association ?

M. V. : Nous sommes un peu moins de 500 salariés et autant de bénévoles, mais je suis la seule archiviste. Je dois me positionner comme l’experte sur tout le périmètre de gestion documentaire en général, ce qui implique une forte autonomie, une obligation de monter régulièrement en compétences et de m’informer sur le traitement de toute la chaîne archivistique. Cela peut poser problème dans la mesure où certaines demandes sont chronophages, ce qui nécessite que je sache jongler avec les urgences. Mais généralement, les militants sont assez compréhensifs !

Q : Comment se structurent vos fonds ? Comment se passe le travail de collecte ?

M. V. : Les fonds sont le reflet de l’histoire de l’association. Nous conservons d’abord les fonds de l’époque où AIDES était une fédération, puis ceux des comités locaux, qui sont devenus les fonds des lieux de mobilisation, se trouvant un peu partout en France métropolitaine ainsi que dans les Caraïbes. Je collecte également des dons de militants actuels ou d’anciens militants, et les fonds des services du siège. Mon travail consiste notamment à comprendre l’historique de conservation des documents par rapport à l’évolution de l’association et à être attentive à ces transformations. Quand j’effectue une mission de classement par exemple, je dois faire en sorte de ne pas coller un mot qui serait trop contemporain sur une réalité qui ne l’est pas.

Q : Avez-vous des missions de médiation ou de valorisation ? Comment évolue la valorisation de vos fonds à la fois dans vos murs et sur internet ?

M. V. : Les missions de médiation, de valorisation, c’est un petit peu la partie émergée de l’iceberg. Comme de fait il n’y a pas d’obligation juridique de collecte des archives privées, j’utilise la valorisation comme une sorte de levier pour montrer que mon service existe et que si certaines personnes ont envie de donner leurs archives ou que certains lieux de mobilisation ont des besoins, je suis présente. Cela fait exister la fonction et ça, c’est important. J’ai aussi une rubrique permanente dans Remaides, le journal de l’association, qui fonctionne très bien et qui me permet de faire du lien avec des personnes extérieures à l’association.

En dehors de mon travail d’archiviste à AIDES, je suis intervenue à plusieurs reprises, et j’interviens encore, au centre d’archives LGBT+, à Paris. J’ai mis en place des ateliers participatifs de découverte du métier d’archiviste pour confronter les personnes à la matérialité des fonds d’archives. C’est à la fois de la sensibilisation au métier et un moment de convivialité et de découverte d’un fonds d’archives, avec parfois le producteur du fonds qui est présent et qui nous parle de ses documents. Ce moment-là est assez fort.

Exposition à l’occasion des 40 ans de l’association AIDES

Q : Quels types de publics sont concernés par vos fonds ? Qui peut les consulter et selon quelles modalités ?

M. V. : Le premier public, ce sont les militants de AIDES. Je suis également contactée par des universitaires et des archivistes et travaille souvent avec l’Association des archivistes français (AAF), pour laquelle j’ai eu la chance d’intervenir en tant que coautrice d’un guide.

Les publics sont ancrés dans des réalités propres à chacun : les militants aiment les documents qui vont créer un lien avec leur réalité, leurs problématiques d’action, d’usagers, d’accès aux droits… Les chercheurs s’intéressent davantage aux documents administratifs. Si des archives présentent des données à caractère personnel, nous appliquons le délai de 50 ans de non-accessibilité, délai pouvant être levé dans le cas d’une demande de dérogation. Nous avons tendance à accepter ces demandes, notamment dans le cadre de recherches universitaires, d’autant que l’association a toujours été assez proche des milieux académiques : elle a été fondée par le sociologue Daniel Defert, compagnon de Michel Foucault, décédé du SIDA en 1984. De mon point de vue, c’est assez complémentaire en termes de publics et d’usages. Les militants sont du côté de la mémoire, les universitaires plutôt dans une forme de construction intellectuelle.

Q : Pourquoi avoir voulu devenir archiviste ? Et quelles formations académiques, études ou formations continues, avez-vous suivies ?

M. V. : J’ai fait une licence d’histoire puis un master en valorisation de projets culturels à l’Université catholique de Lille. Je suis ensuite entrée dans la promotion 2019 du Master archives de Lille. J’ai choisi d’être archiviste car je voulais un métier avec des compétences techniques reconnues, dans un contexte personnel très difficile. C’était une stratégie individuelle de distinction sociale, une volonté de développer des compétences techniques dans une formation qui avait une certaine reconnaissance, pour essayer de m’en sortir. Dans l’idéal, j’aurais aimé travailler en tant que chercheuse, mais il y a très peu de places. Je voulais prendre mon indépendance et je pense qu’au vu de mon parcours académique, il était pertinent de devenir archiviste.

Q : Pourquoi avoir postulé à AIDES ?

M. V. : C’était mon stage de deuxième année de Master. Ça s’est fait de manière assez évidente : la personne qui était ma tutrice à l’époque a souhaité retourner dans sa région natale et j’ai directement enchaîné mon stage avec un CDI. J’ai choisi AIDES parce que je connaissais l’association depuis un certain temps, et je voulais travailler dans une structure portant des valeurs avec lesquelles je suis en accord. D’autant que je ne voulais pas forcément travailler dans le service public où j’avais eu des expériences parfois assez négatives, notamment d’homophobie. Je trouvais qu’il y avait un décalage entre la posture attendue des fonctionnaires et ce que j’avais connu. Pour moi, il était important de rester dans le milieu militant. Pour l’instant, je m’y sens bien et je compte y rester.

Q : À quoi ressemble votre journée type ? Quelles compétences sont mobilisées au quotidien ?

M. V. : J’ai plusieurs journées types, en fonction des dossiers et des urgences à gérer. En ce moment, je travaille sur la préparation des éliminations de l’année 2026 et des futurs dépôts aux Archives nationales, ainsi qu’un travail de collecte dans le cadre de la fermeture de certains lieux de mobilisation. Je dois jongler avec ces trois gros dossiers. Certains jours, je vais passer quelques heures dans les caves pour préparer les éliminations, tout en me tenant informée des déménagements, des fermetures. La semaine dernière, je suis passée dans deux différents lieux de mobilisation pour faire le point sur les archives physiques des militant·es et leurs besoins : c’est une gestion des priorités permanente pour faire en sorte de ne pas être en difficulté.

C’est ce qui est intéressant dans cette structure : je touche à tout, je m’intéresse à toutes les missions possibles. C’est formateur et en même temps, certains soirs, on est content de se reposer !

Q : Avez-vous déjà rencontré des difficultés durant votre carrière ?

M. V. : La première année a été très difficile. Honnêtement, si AIDES n’était pas une association qui m’intéressait, je ne serais pas restée car je me suis retrouvée à devoir gérer un kilomètre linéaire d’archives avec des tableaux de gestion pas forcément à jour, parfois contradictoires et avec des méthodes utilisées par les précédents archivistes qui étaient difficiles à appliquer. Je ne peux pas transposer dans AIDES la méthode de travail des collègues du public, donc c’est à moi d’inventer de nouvelles procédures, de les adapter à la réalité du terrain d’archives privées gérées par une structure privée. J’ai surtout eu beaucoup de difficultés pour savoir quelles missions prioriser. Aujourd’hui, c’est un système de « rouages » qui fonctionne bien.

Q : Pourriez-vous nous citer un document qui vous a touché plus particulièrement dans votre carrière ? Un document qui aurait servi à un projet récent ?

M. V. : Il y en a un en particulier qui est le résultat d’une recherche-action menée en 1992-1993 qui revenait sur la réalité quotidienne des publics transféminins à Paris. C’est un document que j’ai trouvé extrêmement fort, qui m’a beaucoup touchée personnellement et qui m’a fait me dire que, trente ans en arrière, je n’aurais probablement pas été archiviste. Il a permis une réflexion sur l’identification des personnes transgenres dans les archives, ce qui a fait l’objet de deux articles, dans Remaides n° 122 et Archivistes ! n° 148, sur le rôle de l’archiviste dans l’identification, l’invisibilisation ou la visibilisation de certains publics minoritaires.

Plus généralement, je fais souvent face à des témoignages, des lettres, des rapports d’activité avec des extraits de vie quotidienne. Ce sont des existences souvent marquées par une forme de détresse, de la violence parfois. Il existe des documents plus agréables, mais il faut avoir le cœur bien accroché et ne pas se montrer trop sensible. Personnellement, je m’en sors en gardant une attitude professionnelle, une posture d’archiviste avec un certain recul, qui analyse ces documents comme l’on pourrait analyser n’importe quelle archive. De mon point de vue, l’émotion n’empêche pas le traitement correct et professionnel du document : il s’agit presque d’une forme de dissociation.

Brochures de AIDES Lyon Rhône-Alpes, et AIDES Lyon Rhône-Ain
Publié le 27 octobre 2026
Tous les contenus de la rubrique "Façonner"