Personnages. Un huissier au XVe siècle
Dans la série "Personnages", Entre-Temps s'intéresse aux femmes et aux hommes rencontrés au détour d'une recherche, à celles et ceux qui, une fois croisés dans un texte, une image, un objet... nous emboîtent le pas. Qu'il s'agisse d'un individu, ou de deux, ou de tout un groupe, ce ne sont plus simplement des noms, des personnes, mais des personnages, qui jouent un rôle (ou à qui on fait jouer un rôle) et qu'on n'oublie pas. Avec Élisabeth Schmit, on s'arrête au pas d'une porte, ou plutôt d'un huis, et on pose le regard sur un drôle de petit bonhomme aux yeux fermés.

C’est un petit homme. Assis, coiffé d’un bonnet, il est vêtu d’une robe bleue d’où dépassent des manches rouges. Ses mains sont ouvertes, ses yeux semblent clos. Notre regard y verrait presque un enfant, dans le coin d’une cour de récréation, juché sur un banc et roulant entre ses mains un bâton : c’est ce bâton, pourtant, mais aussi (surtout) le trousseau de clés posé à côté de lui qui signalent toute son importance et son pouvoir. C’est un huissier.

C’est aussi sa position qui nous l’indique : dans l’image, et dans la scène que celle-ci « présentifie », étant entendu que l’image médiévale ne saurait être réduite à une re-présentation de la réalité sensible ou à une illustration, mais doit plutôt être pensée comme une présentification efficace, une image opérante qui rend présente à nos yeux le visible comme l’invisible, le passé et le futur comme le présent, le rêve comme la réalité (sur les images médiévales, voir avant tout J. Baschet, L’iconographie médiévale, 2008). Ici, l’huissier garde l’image, dont la pointe du bâton touche précisément le bord inférieur, et il garde le parc, cet espace clos, délimité par des panneaux de bois et fermé d’une porte à proximité de laquelle il est assis. Placé entre nous et la scène à l’intérieur du parc, muni de son bâton et de ses clés, on ne sait s’il nous tient à distance ou si, au contraire, il pourrait nous inviter à entrer. Peut-être les deux.
Le gardien d’une scène de justice ?
Ce qui fait d’abord l’huissier, quel que soit le contexte dans lequel il évolue, c’est évidemment l’huis, c’est-à-dire la porte. On trouve ainsi, au Moyen Âge, des huissiers dit d’armes, affectés à la garde de la chambre du prince ; mais aussi des huissiers de salle, attachés plus largement à un hôtel princier ; des huissiers du trésor ; et bien sûr des huissiers de justice, aux portes des tribunaux et salles d’audience.
Notre huissier, ici, est au croisement de plusieurs de ces contextes, tant la scène dont il est le gardien est loin d’être univoque. Sa présence en bordure de parc, la présence même de ce parc confèrent à la scène une tonalité judiciaire, en tout cas pour l’historienne de la justice que je suis (ne serait-ce qu’une déformation professionnelle ?). La disposition des personnages placés de part et d’autre du roi trônant, dont l’habillement signale leur état de laïcs à sa droite, et de clercs à sa gauche, est par exemple celle des juges du parlement de Paris, la cour souveraine du royaume de France. Leur position d’écoute active, les yeux levés vers le roi, les mains parfois mobiles, évoquent l’écoute et la discussion ou délibération.
D’autres éléments, pourtant, détrompent cette lecture. La présence de deux personnages, au pied du roi, un homme d’armes tenant une imposante épée, et un chancelier, tenant un rouleau. Deux conseillers naturels du roi : s’agirait-il d’une scène de conseil, ou d’une assemblée politique ? Et puis il y a ce moine, de dos, agenouillé aux pieds du souverain et lui tendant un manuscrit. Il s’agit donc (aussi) d’une scène de dédicace.

Sortons de l’image, rejoignons le texte : oui, c’est bien de cela qu’il s’agit. Nous sommes au croisement de trois siècles. Le XIIIe siècle d’abord, au milieu duquel un frère franciscain, Barthélemi l’Anglais, rédige son De proprietatibus rerum (Des propriétés des choses), encyclopédie parmi les plus diffusées du Moyen Âge. Le dernier tiers du XIVe siècle ensuite, date à laquelle le roi Charles V, réputé pour sa sagesse et sa culture, fait traduire parmi d’autres l’encyclopédie de Barthélemi du latin vers le français, traduction qui donne elle-même lieu à de nombreuses copies. Il commande cette traduction à un frère augustin, Jean Corbechon, qui l’achève et la dédie au roi en 1372 (Bernard Ribémont, Le livre des propriétés des choses. Une encyclopédie au XIVe siècle, 1999). Le second XVe siècle, enfin : une copie de cette traduction est réalisée dans les années 1460-1477 pour un prince, Tanneguy du Chastel, dans laquelle cette miniature à l’huissier est insérée. Elle nous montre Jean, offrant sa traduction au commanditaire, Charles V, le « tres hault et tres puissant prince » évoqué dans la première ligne. Par ricochet, notre homme d’armes devient Bertrand Du Guesclin, célèbre pour avoir participé à une phase de reconquête du royaume de France au cours de l’interminable Guerre de Cent ans. Roi sage, donc, mais aussi roi victorieux.
Pourquoi ceindre cette scène de dédicace d’un parc judiciaire, et pourquoi y placer un huissier ? Parce que l’on pense que l’enlumineur s’est inspiré d’une image autrement plus célèbre, celle du lit de justice de Vendôme, peinte par Fouquet quelques années plus tôt, et qui donne à voir le procès éminemment politique du duc d’Alençon sous le règne de Charles VII, petit-fils de Charles V, point de fuite de l’image (voir F. Mercier, « Un spectaculaire trompe-l’œil rituel », 2012, et P. Prétou, « Le Lit de justice de Vendôme, par Jean Fouquet : une allégorie de l’État royal comme fontaine de justice », 2024). Roi sage donc, roi victorieux aussi, et roi justicier enfin.

La résonance est cependant un peu trouble : la composition de l’image, la disposition en diagonale du parc, la position du roi, les tentures fleurdelysées et notre huissier, en vigie, voilà qui résonne en effet avec la belle peinture de Fouquet. Mais la scène toute entière, à l’instar de notre huissier assis, en constitue une sorte de variante tranquille. Pas de foule, pas de main fermement posée sur l’épaule d’un importun, un roi plus proche, la tête inclinée. Comme à l’écoute. Et l’huissier, assis, les clés posées et non portées à la ceinture, son bâton léger entre les mains.


Le maître des circulations
À la fin du Moyen Âge, les tâches qui incombent à l’huissier de justice en font un personnage central et, pourrait-on même dire, le maître de l’espace judiciaire. Maître de l’espace sonore d’abord, car il appelle et annonce le nom des justiciables qui se succèdent devant les juges : il est donc l’ordonnateur de la succession des audiences. Il doit aussi maintenir le calme, et préserver les audiences de toute agitation intempestive. Maître des circulations effectives ensuite, puisqu’il contrôle la circulation des justiciables dans les différentes salles du tribunal, ouvre et ferme les portes, et garde l’espace dévolu au jugement. Parfois, il exécute en dehors du tribunal les décisions de la cour, assigne ou informe les justiciables. Ici, il est peut-être la clé d’une circulation d’un siècle l’autre, d’un roi l’autre, d’un modèle. Roi sage, roi victorieux, roi justicier.
Au regard de l’importance de ces tâches, les huissiers de justice sont pourtant souvent invisibilisés. On pourrait facilement l’oublier, et je les ai moi-même longtemps laissés en marge de mes recherches sur les pratiques judiciaires tardo-médiévales. Mais dès lors que j’ai essayé de penser concrètement l’espace du jugement, pris garde aux interstices, à l’enchaînement pratique et à la matérialité de l’audience, à l’expérience vécue des acteurs du processus judiciaire dans son ensemble ; dès lors que j’ai tenté de circuler en historienne dans cet espace, en parcourant les archives, l’importance de leur présence, quoiqu’un peu fuyante sur le plan documentaire, m’est apparue. Restituer cette importance implique de reconstituer leur action entre les lignes des procès-verbaux d’audience, de la pister dans les quelques ordonnances qui organisent et réglementent leur fonction ou leur rémunération. Et puis rarement, comme ici, on les aperçoit en marge de l’iconographie judiciaire. Une discrète occasion, ici saisie, de les remettre au centre.