Radio Pleine Lune : pirater les ondes
Cachée hier dans les montagnes, aujourd'hui dans les archives d'un périodique militant lesbien : une radio pirate féministe, Radio Pleine Lune. Partant de la double-page qui en faisait l'annonce en 1981, une double-page pleine de textes, d'images et d'enthousiasmes radiophoniques, Camille Senoble fait résonner l'histoire de la création d'un espace de parole et d'expression libres avec les enjeux actuels de monopolisation des médias.

Le numéro zéro de CLIT 007, le Concentré lesbien irrésistiblement toxique est publié en juillet 1981 par certaines des militantes du groupe lesbien politique genevois Vanille/Fraise. Composée d’une vingtaine de pages, le périodique aborde de nombreux sujets, tous en lien avec le lesbianisme politique : des articles sur des événements militants comme le Congrès des lesbiennes à Turin, sur les pratiques d’autodéfense ou encore une double-page dédiée à une radio féministe pirate, du nom de Radio Pleine Lune.
C’est à cette double-page que nous nous intéressons. Il s’agit plus précisément d’une annonce pour l’émission de Radio Pleine Lune « SAPPHO REVIENT : Cosette ou la vraie vie d’une lesbienne sans famille ». La page de gauche est saturée par les informations ; le texte dactylographié et les images se superposent. La présentation de la radio et de ses enjeux politiques est disséminée sur l’entièreté de la page, découpée rapidement aux ciseaux et collée sur deux paysages reproduits dans une mauvaise qualité d’impression. L’annonce est illustrée par une chaîne de montagnes et un chalet, sur lequel est dessinée une antenne de radio. Plus bas sur la page, des barres d’immeubles, dont l’image a été renversée/mise à l’envers, se greffent au paysage montagneux. Une autre antenne est également ajoutée à la main à l’un des bâtiments. Le caractère très graphique de cette photocopie, où les nuances de gris se perdent et les contrastes s’affolent, rend quelque peu difficile la lecture de la page. Un appareil radio vient compléter l’annonce, apposé en bas à droite.
C’est en défrichant CLIT 007 à l’automne 2024, à la recherche de photographies pour ma thèse, que j’ai trouvé cette double page. Lors d’un voyage à Genève quelques mois plus tard pour rencontrer quelques-unes des militantes de Vanille/Fraise, je suis à nouveau tombé·e sur des archives de Radio Pleine Lune dans les Archives contestataires. Si je m’intéresse davantage à CLIT 007 pour étudier la pratique du glanage iconographique, l’idée d’une radio pirate féministe a piqué ma curiosité. Cette archive est entrée pour moi en résonance, une résonance qui se poursuit aujourd’hui, avec les nombreux débats que suscitent les médias ces dernières années et le risque de monopole qu’ils encourent.
La radio pirate féministe : « un petit acte de liberté et d’amour »
Le chalet reproduit dans CLIT 007 représente l’endroit depuis lequel sont diffusées les premières émissions de Radio Pleine Lune. Celle-ci est créée au début des années 1980 par des militantes du groupe féministe genevois l’Insoumise alors que les dissensions politiques et théoriques se multiplient et causent l’essoufflement de la lutte en Suisse. En opposition au monopole de l’État suisse et de la Société suisse de radiodiffusion et télévision, les militantes de Radio Pleine Lune participent à l’essor de la pratique pirate. Pour que leurs émissions ne soient pas brouillées par la police suisse et les PTT (Postes, téléphones, télégraphes) qui fournissent le matériel de détection des ondes pirates autant que pour en assurer une bonne diffusion, elles décident d’émettre depuis les hauteurs de Genève, sur le mont Salève à partir de 1981. Le titre choisi est empreint d’humour féministe et fait référence au cycle menstruel et à la pleine lune, dont la fréquence est de quatre semaines. Radio Pleine Lune est d’abord diffusée un mercredi sur quatre sur les ondes de Radio Zones, les émissions durant une vingtaine de minutes pour éviter leur brouillage. En novembre 1981, le gouvernement de François Mitterrand adopte la libéralisation des bandes FM et rapidement les radios s’installent alors en France pour déjouer le brouillage des ondes et diffuser jusqu’en Suisse leurs émissions. C’est notamment le cas de Radio Zones, créée par des Genevois·es, qui héberge Radio Pleine Lune. Si au début, la radio féministe n’était distribuée qu’un mercredi sur quatre, au fil du temps et du succès qu’elle rencontre les émissions sont diffusées hebdomadairement pendant trois heures, de 17h à 20h. Les thématiques abordées sont variées mais relèvent toujours du féminisme et du quotidien de la vie des femmes : les questions de santé et le rapport au pouvoir médical, le travail, les mobilisations féministes, le lesbianisme politique ou encore les mouvements d’autodéfense. Les militantes accordent une importance particulière aux récits banals ou anecdotiques car elles considèrent le fait divers et le privé comme un véritable fait politique, révélant trop souvent toute la violence du patriarcat.
Alors qu’à cette période l’information circule principalement par le biais de l’imprimé, objet essentiel des mouvements militants, la radio se révèle être un outil adéquat pour la cause féministe. En effet, il est question pour les militantes de sortir du silence ; les journalistes prennent ouvertement la parole et la donnent également à d’autres femmes, permettant une vaste circulation des idées féministes (Fiona Prieur, « Du privé au politique : les émissions de Radio Pleine Lune comme espace du dicible féministe », 2025). La pratique de l’oralité est fondamentale dans le féminisme : l’histoire et son écriture étant le fait des hommes, il s’agit pour elles de sortir de ces carcans formels et d’alimenter une histoire alternative et antipatriarcale. La fluidité de la parole s’oppose alors au caractère souvent strict de l’écrit, qui entrave les témoignages et empêche certaines femmes de s’exprimer sur leur vécu et leurs idées. À la page 6 du numéro zéro de CLIT 007, le potentiel de la radio est abordé comme étant un véritable outil pour la lutte féministe :
Pourquoi la radio ? La radio c’est propre, pas cher, ça change de la ronéo : pas de tâches d’encre, pas de facture, pas d’invendus. C’est spatial, aérien… Ça se déploie sur tout le territoire, ça nous fait sortir des endroits enfumés et découvrir « nos toits et nos montagnes ». C’est populaire, quoiqu’en disent les esprits chagrins : « personne n’écoute ou sauf le ghetto ». Imaginez, vous tournez un bouton et toute la ville peut vous entendre. C’est éphémère, ça ne remplace pas l’imprimé, mais il y a beaucoup de paperasse que personne ne lit vraiment. La radio pirate c’est un petit acte de liberté et d’amour qui rappelle que plein de gens se bagarrent partout.
Le fantasme d’une diffusion vaste et d’une accessibilité presque totale aux informations grâce à la radio est prégnant dans la page de CLIT 007.
Pour les féministes de Radio Pleine Lune, la pratique pirate de la radio implique inévitablement un apprentissage autodidacte. Entre l’acquisition de l’émetteur en 1978 et la première émission en 1981, ces trois années ont été pour elles un moment de formation et d’expérimentation. La déprofessionnalisation et la déspécialisation sont caractéristiques de la pensée autogestionnaire et des mouvements militants, dans lesquels le do it yourself (DIY) est une pratique répandue et fréquente. L’oralité et le DIY semblent alors aller de pair dans le cas de Radio Pleine Lune. En effet, la prise de parole est spontanée et ponctuée d’hésitations, de corrections, de phrases incomplètes, de changements soudains de sujet ou de retour à un élément abordé précédemment… Des extraits musicaux ou autres sons viennent également s’immiscer dans les émissions. Le 24 juin 1981, au cours de « Des femmes prostituées racontent », la chanson des Rolling Stones Satisfaction côtoie celle de Kostas Papadopoulos Zorba The Greek ou encore Je cherche un millionnaire de Mistinguett et Léo Kock, tandis que les travailleuses du sexe discutent entre elles et témoignent. Cela ajoute alors une forme de légèreté dans l’émission et en dynamise les différents moments. Cette forme de bricolage sonore rappelle la mise en page de CLIT 007, caractéristique de l’économie visuelle du périodique : les illustrations sont pour la plupart glanées ou volées, le découpage et le collage sont les maîtres-mots lors de l’assemblage de la maquette et la déspécialisation des militantes en fait un journal dont l’esthétique et le graphisme sont instinctifs et directs. C’est le cas de la page 6 : la mauvaise qualité d’impression des images choisies – et très certainement glanées – en efface les nuances, les rendant alors difficiles à discerner et à reconnaître. Cela en fait également des éléments graphiques très texturés, ce qui crée un certain dynamisme, alors renforcé par la dispersion du texte et sa découpe irrégulière. La page est saturée par les informations, ce qui rend plus difficile leur lecture.
De la radio pirate aux radios indépendantes locales
Cette page de CLIT 007 et la pratique pirate de la radio entrent en résonance avec la situation actuelle des radios indépendantes locales françaises. Si l’une est clandestine et l’autre légale et reçoit des financements publics, elles s’illustrent toutes deux par leur caractère presque systématiquement bénévole. Dans un article publié dans Le Monde le 30 novembre 2025, Charles de Laubier revient sur la précarité des radios indépendantes locales, dont plusieurs ont mis la clé sous la porte depuis quelques années pour des raisons financières, malgré le Fonds de soutien à l’expression radiophonique (FSER). Le FSER est alloué par le ministère de la Culture depuis 1982 et représente en moyenne 40% des ressources des radios locales et associatives. Le projet de loi de finances 2026, qui a été transmis en octobre 2025 à l’Assemblée nationale, avait pour mesure de réduire ce fonds presque de moitié, passant de 35,3 millions d’euros en 2025 à 19,6 millions d’euros en 2026 et qui aurait alors fragilisé ce « tissu de petits médias » (Charles Laubier). Cela a entraîné une mobilisation de la part de la Confédération nationale des radios associatives mais aussi de la part d’élu·es de différents partis politiques avec, par exemple, 15 amendements déposés par le Sénat. Une tribune a également été lancée par le Syndicat national des radios libres, intitulée « Le budget du silence », dans laquelle les auteur·rices demandent « que la parole, la culture et l’esprit critique soient reconnus comme des investissements publics vitaux » et présentent la radio libre et associative comme un instrument démocratique primordial. Alors que le secteur des médias et de la communication est devenu la proie des milliardaires, dont l’idéologie politique s’ancre souvent dans un même projet que celui de l’extrême-droite – pensons à l’empire médiatique de Vincent Bolloré – les radios indépendantes locales peuvent être envisagées, pour certaines, comme des outils de lutte contre la désinformation et pour la liberté d’expression. Bien que la mobilisation ait empêché cette coupure budgétaire drastique pour 2026, les radios continuent d’évoluer dans une économie précaire.
De 1981 à 1999, Radio Pleine Lune a participé activement à la lutte féministe, d’un point de vue tant local que national et ses animatrices se sont attachées, comme l’explique Géraldine Beck, « à analyser et montrer le rôle et la place des femmes dans les évènements, ainsi que la façon dont ceux-ci les affectent, spécifiquement » (dans « “Le mouvement des femmes comme racine et horizon“ : pratiques de la radio par le mouvement féministe genevois », 2025). D’autres radios ou émissions ont participé à créer des « espace[s] du dicible » au féminisme (Fiona Prieur, art. cité), comme Les Nanas radioteuses ou Les Répondeuses, le système de répondeur mis en place par certaines militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) de 1977 à 1984.
Si aujourd’hui il existe toujours des radios féministes – comme le réseau d’émissions Radiorageuses, créé en 2009 et toujours actif, qui alimente la lutte contre le patriarcat mais aussi contre l’homophobie, la transphobie et le racisme – le format du podcast semble être le dispositif privilégié par les militant·es. Bien qu’il ne s’agisse plus d’émettre des émissions pirates et clandestines, le podcast ne demande que peu de moyens et de matériels. Il permet de diffuser à une échelle plus vaste les combats militants, avec parfois une économie sonore relevant du bricolage. En avril 2023 est diffusé le troisième épisode du podcast Destination Vieillistan par Aurèle Cuttat et Christine Gonzalez sur les vieillesses lesbiennes et queer, dans lequel iels invitent les « tatas pirates » – des militantes lesbiennes politiques genevoises qui ont animé de 1990 à 1992 « Radio Canicule », l’une des émissions de Radio Pleine Lune. Les anecdotes et récits racontés par ces femmes permettent de retracer une histoire de la radio, qui s’inscrit alors dans une histoire politique et militante plus vaste. Le podcast aujourd’hui « prolonge les usages féministes des technologies numériques comme outils de résistance et d’expression dans l’espace public » comme le rappelle Dimitra Laurence Larochelle.
Le caractère clandestin tant de CLIT 007 que de Radio Pleine Lune pourrait alors évoquer les prémices de l’appropriation féministe de ces technologies. En effet, la double page publiée dans le numéro 0 semble être tant une publicité pour la radio pirate qu’une invitation aux lecteur·rices à s’emparer de cette pratique et participer à la création hertzienne de savoirs féministes.
Pour aller plus loin :
Une partie des numéros de CLIT 007 sont disponibles en ligne. La collection complète est à retrouver aux Archives recherches cultures lesbiennes de Paris ou aux Archives contestataires de Genève.
Entre-Temps propose par ailleurs une série de Résonances, où, dans un mouvement inverse, des historiennes et historiens évoquent en quoi l’actualité a fait vibrer en elles et en eux le souvenir d’une archive.