Reprises
Textes, archives, photographies d'art. Tous s'entrelacent et dialoguent dans Reprises d'Alejandro Erbetta, pour proposer – et questionner – le récit d'une histoire familiale de migrations, entre Europe et Argentine, en allers-retours. Pour Entre-Temps, l'auteur nous entraîne dans son enquête et ses interrogations sur l'identité, la mémoire et l'imaginaire.

Dans mon livre d’artiste intitulé Reprises, j’ai essayé pour la première fois de trouver des réponses à mes questionnements sur mes origines familiales mais aussi sur mon identité, en tant qu’étranger ayant traversé les frontières en sens inverse par rapport à la trajectoire de mes ancêtres. Je suis devenu une personne vivant dans un nouveau pays, et la condition de migrant était pour moi paradoxale : d’une part, elle représentait une difficulté et, de l’autre, une opportunité en termes de création artistique et de trajectoire existentielle.
L’idée de transposer mes expériences de vie dans mon œuvre ont été l’une de mes préoccupations essentielles dans Reprises, et sa motivation première était de reconstruire mon histoire familiale. Il s’agit d’un ensemble constitué d’images-textes qui revêt la forme d’une fiction familiale, en retraçant l’itinéraire de mes arrière-grands-parents entre l’Italie et l’Argentine, autour de 1885, en convoquant tout à la fois des documents historiques, des archives familiales, et des photographies que j’ai réalisées en parcourant cet itinéraire, plus d’un siècle plus tard. Mais peut-on revenir aux origines familiales perdues ? Si le passé est dépassé et transformé, comment faire pour le retrouver ? La photographie, à elle seule, peut-elle nous aider à retrouver ou à recréer le lien avec ces origines ?

Origine du projet
Le titre du livre est inspiré du roman La Reprise du philosophe danois Søren A. Kierkegaard (1843). Ce concept de reprise n’est pas à comprendre comme une répétition du passé mais plutôt comme une réinterprétation. Il ne s’agit donc pas d’aller vers le passé à des fins nostalgiques, mais dans le but de construire un avenir. L’idée de m’approprier de façon personnelle le passé m’intéressait particulièrement car les récits de mon cercle familial sont marqués par les manques, l’inconnu, les mystères d’un passé déjà lointain et disparu. Restaurer ce passé était, pour moi, une manière de déconstruire une histoire, pour la réinterpréter et la construire à nouveau, mais aussi pour reconstruire ma propre identité.
Mon expérience migratoire m’a donné accès à une nouvelle culture, en France, et m’a permis de porter des points de vue différents sur mon histoire et sur celle de ma famille, en Argentine. Du point de vue artistique, utiliser des images familiales et des archives, en plus de mes propres photographies, m’a permis d’établir un dialogue entre différentes échelles : mon passé individuel mais aussi un passé familial et collectif. La condition migratoire est devenue un élément important dans mon travail car c’est à partir d’elle que j’ai commencé à m’interroger sur mes origines familiales et sur ma propre vie. En effet, j’ai eu l’impression que, d’une certaine manière, l’histoire de ma famille se répétait : un siècle et quatre générations après mes ancêtres italiens qui avaient migré vers l’Argentine, je suis moi-même retourné en Europe, sur leur terre d’origine. Mais était-ce la terre de mes origines ? Et s’agissait-il d’une répétition de l’histoire ?

Ce voyage sur la terre de mes ancêtres m’a donné l’idée que ce travail artistique devait être imprégné de réel et d’imaginaire même si le point de départ du projet s’ancrait bien dans la réalité. Comme dans un roman historique, je suis parti des traces existantes pour les réinterpréter. Mon histoire familiale était impossible à reconstituer et à raconter véritablement : ce passé était déjà lointain, dépassé, et il regorgeait de manques, de secrets et d’inconnu. Le retour faisait énigme, et le voyage en Italie éveillait en moi une profonde curiosité, suscitant mon imaginaire. Parcourir cette zone me connectait de manière virtuelle à ce passé que je voulais évoquer à travers mes images et mes textes. La géographie me semblait chargée d’histoire et marquée par le passage du temps.

Rolando Castelli, le conteur d’une mémoire vivante
On trouve dans le livre quelques photographies familiales autrefois dispersées. Elles sont accompagnées d’un récit fragmentaire d’un ancien membre de ma famille, aujourd’hui disparu, Rolando Castelli. Ces clichés constituent eux aussi des petits fragments d’espace-temps qui donnent accès, en pointillés, à l’histoire familiale.
Rolando Castelli, fils d’Ernestina Erbetta, était l’un des cousins lointains de mon grand-père Antonio. Mon père m’a parlé de lui quand j’ai commencé mes investigations sur mes ancêtres familiaux, car il était l’un des derniers descendants de la famille à pouvoir me dire quelque chose de notre histoire. J’ai décidé de commencer par l’histoire de mes arrière-grands-parents d’origine italienne, Antonio et Luisa, qui seraient arrivés en Argentine en 1885 avec les premiers immigrants. Quelques jours après que mon père m’avait évoqué son nom, j’ai rendu visite à Rolando Castelli dans son appartement. Fragments dissociés, photographies d’albums de famille, souvenirs confus, épisodes dispersés… Castelli me racontait l’histoire de la famille avec l’imprécision due à son âge. Mais ses anecdotes étaient riches en images et s’imprégnaient dans ma mémoire comme des vagues venues d’un temps lointain.
La photographie fait rêver et elle œuvre pour l’imaginaire. François Soulages, dans son Esthétique de la photographie, souligne justement que ces fragments photographiques constituent un « trou dans le continu du visible qui nous fait basculer dans un autre espace ». Sans autre contexte que lui-même, le cliché appelle à de multiples interprétations, comme une « trace énigmatique qui nous fait rêver ». Les photographies de famille détenues par Rolando Castelli portaient l’inscription de sa main, de sa parole vivante, et montraient les visages de certains membres de ma famille que je n’ai jamais connus. Tels des fantômes qui émergent d’un temps lointain, elles me révélaient ces visages étrangers et pourtant familiaux. Comme dans un bain révélateur, ils apparaissaient depuis la nuit des temps, depuis l’oubli. C’est comme s’ils venaient de loin, et comme si Castelli, à travers ses récits, me faisait éprouver des sensations liées à ces personnages, à ces spectres du passé. Les absents, toujours présents d’une certaine manière, m’ont ensuite accompagné dans mes voyages sur les territoires de mes ancêtres.
La rencontre avec Rolando Castelli fut donc décisive pour mes recherches, car c’est à partir de certaines photographies de famille qu’il m’a données que mon imaginaire s’est mis en branle, et que ce processus est devenu l’un des moteurs principaux de ce travail. Les récits de Castelli donnaient une nouvelle puissance à ces photos de famille, et me révélaient beaucoup de choses qui n’étaient pas de l’ordre du visible, mais qui étaient pourtant bel et bien là. Comment ?


Entre l’ici et l’ailleurs, entre le présent et le passé, les paroles de Castelli partaient de la matérialité des photographies pour évoquer un passé lointain puis revenir à notre présent, dans un mouvement de constant aller-retour, d’entremêlement des temporalités. Castelli se faisait le témoin vivant, le passeur et le conteur de la mémoire familiale, jusque-là partiellement perdue. Les annotations qui accompagnaient les photographies pouvaient redonner vie à certains fragments récupérés du passé. Car lui avait vécu l’histoire familiale, et en avait entendu parler. Il m’évoquait, par exemple, des régions d’où seraient venus mes arrières grands-parents en Italie, ce qui à mon tour me faisait rêver. Les images matérielles contenaient d’autres images, elles virtuelles, mille possibilités qui se projetaient vers un temps flottant. La mémoire de Castelli était certes fragmentaire, mais ses morceaux de récits-souvenirs riches d’images s’imprégnaient dans ma mémoire comme des vagues venues d’un temps lointain.
J’apprenais donc, à travers les propos de Castelli, les conflits qui avaient opposé les membres lointains de ma famille, les secrets, les non-dits. Cette parole, composée de souvenirs dispersés, devenait pour moi semblable à des photographies ; précises, mais entourées d’inconnu, comme un hors-champ. Comment recomposer ces pièces entre elles, ces souvenirs personnels qui allaient se mêler ensuite à ceux d’autres membres de la famille ? J’avais en ma possession quelques photographies, d’éventuels lieux en Italie, des récits plus ou moins précis, des hypothèses contradictoires, et des nouvelles pistes à suivre. Il fallut donc trouver un fil conducteur entre tous les éléments et traverser le vide qui les entourait. La conversation avec Castelli était propice à des allers-retours entre la mémoire et l’imaginaire, et c’est à partir de là s’est élaborée ma manière de procéder, afin de recréer à mon tour une histoire. Si Castelli m’avait fait revivre le passé familial d’une part, il me projetait vers l’avenir de l’autre, en m’indiquant de nouvelles portes à ouvrir pour mes recherches.

À partir du peu de photographies qui restaient, j’ai commencé un travail approfondi d’investigation et de construction mémorielle et narrative sur mon histoire familiale, entre l’imaginaire et le témoignage, la réalité et la fiction, la mémoire et l’oubli, la présence et l’absence. À partir de fragments décontextualisés, j’ai voulu recréer ma propre histoire, et questionner celle des origines. Était-ce légitime ? Les souvenirs partiels et confus, le manque d’informations précises sur l’histoire familiale, et le nombre restreint de photographies de l’album de famille m’ont fait réfléchir dès le début de ce projet aux difficultés que j’allais éprouver pour élaborer un récit chronologique et linéaire de l’histoire. Alors, comment raconter une histoire fragmentée ?
L’enquête
Mon travail s’est divisé en plusieurs étapes. La première a été celle de mes voyages sur le territoire supposé de mes ancêtres, où j’ai photographié les paysages, les lieux et les espaces de mes déambulations. Les prises de vues se sont ensuite superposées dans un montage, afin de créer une diachronie au sein du livre. En parallèle, j’ai récolté les photographies que je pouvais retrouver dans mon propre album familial, mais aussi dans ceux d’autres membres de la famille. Ces photographies, en tant que supports de mémoires affectives, étaient à leur tour des sources d’émotions et de récits supplémentaires. Si elles évoquaient une histoire privée, elles donnaient aussi à voir une société et sa culture.
J’ai également mené des recherches au sein de plusieurs organismes (l’Archivo General de la Nacion à Buenos Aires), dont certains spécialisés sur l’immigration en Amérique-latine (Centre d’études migratoires latino-américaines à Buenos Aires), mais aussi aux Archives historiques de Gênes en Italie, et ailleurs. À travers une iconographie et une documentation issues d’archives, mon but était de mettre en relation les histoires individuelles et l’histoire collective, vers laquelle mon travail s’est élargi. Les archives qui ont par la suite intégré ma série photographique ont été choisies parce qu’elles étaient représentatives d’une partie de mes recherches iconographiques à l’Archivo General de la Nacion, en Argentine. Je cherchais tout spécifiquement des images portant sur l’immigration européenne entre 1880 et 1920, et j’avais identifié plusieurs thématiques afin de tenter de reconstruire les parcours possibles des immigrés italiens vers l’Argentine, parmi lesquels pouvaient se trouver mes ancêtres


Les photographies que j’ai retrouvés dans les archives publiques présentaient un double intérêt : d’une part elles avaient une valeur documentaire et historique, elles attestaient d’un moment de l’histoire de mon pays. D’autre part, elles avaient aussi une valeur poétique, et évoquaient pour moi l’imaginaire du passé et de la mémoire. Les recherches que j’ai menées tendaient à faire revivre le parcours probable que mes aïeux avaient suivi, à travers cet imaginaire, à travers ces photographies montrant l’ancien hôtel des immigrés, les dortoirs communs, les salles à manger, les groupes d’immigrés à leur arrivée sur le port de Buenos Aires, les attentes à la douane, etc. : un florilège de tout ce qu’ils avaient dû traverser lorsqu’ils avaient débarqué sur cette terre inconnue. En contemplant les images, je me projetais en elles, imaginais que, parmi ces foules, pouvaient se trouver mes arrière-grands-parents. Était-ce mon imagination qui me jouait des tours ? Probablement. Mais mes ancêtres aussi ont dû arriver sur ce même port, fatigués après un si long voyage. D’une certaine manière, inexplicable pour moi, ces photographies d’anonymes me renvoyaient à ma propre histoire.
Le montage
Dans Reprises, j’ai donc essayé d’établir ce dialogue entre le passé et le présent, en superposant ces temporalités qui en forment une nouvelle, plus complexe et peu attachée à la chronologie. Mon objectif était de créer une dialectique entre toutes ces images de natures différentes : les images privées, telles les photographies de ma famille, coexistent dans l’espace du livre avec les archives publiques, les photos documentaires et mes propres photographies. Il s’agit donc d’une création où se mêlent l’intime et l’étranger, qui questionne aussi la photographie d’auteur par le biais de la réutilisation et de l’appropriation d’images faites par autrui (que cet opérateur soit connu ou inconnu). Il s’agit donc d’un déplacement du « sans-art » à l’« art » dont parle François Soulages dans son ouvrage. Il s’appuie sur une citation de Jean-Claude Lemagny, qui explique qu’une photographie « peut être considérée sous l’angle du document ou sous l’angle de l’œuvre d’art ». Dans mon travail, j’ai essayé de transposer des images, sans prétention artistique, comme les archives ou les photos de famille, au sein d’un espace artistique que j’étais en train de créer. À partir de ce déplacement, on passe d’un registre documentaire à une « photographie interrogation – énigme » ; devant un mystère et non plus face à une certitude. L’artiste ré-interprète, réinvente et recrée ainsi des images à partir de photographies déjà existantes.

Ce type de montage ne cherche donc pas à établir une vérité historique. Les récits exposés sont ceux d’une histoire particulière, d’une « micro-histoire » qui peut, peut-être, nous faire voir et comprendre autrement les récits de l’« Histoire ». L’autobiographie et l’historiographie deviennent alors une matière propice à l’imaginaire, et l’intrusion de cet imaginaire révèle les lacunes et les failles qui subsistent entre le vécu et le récit. Dans mon travail notamment, les textes écrits au cours de mes déplacements et les images de différentes natures (voyages, archives, familles) suggèrent la discontinuité de ces parcours géographiques et temporels. Élaborée à partir de temporalités hétérogènes et complexes, cette œuvre tente d’exprimer une relation invisible avec les ancêtres ou les anonymes oubliées de notre histoire. Elle devient donc un espace-temps suspendu et réactualisé, et se situe au-delà d’un temps linéaire. Elle construit un ensemble d’images et de textes qui prétend édifier un monde parallèle et imaginaire.
Conclusion
Dans son ouvrage Réflexions sur l’exil, Edward Said explique que l’exilé consacre la majeure partie de sa vie à « compenser une perte qui l’a désorienté en se créant un nouvel univers à maîtriser ». Cela s’applique entre autres au migrant qui rêve de revenir dans son pays natal, et effectue à distance des allers-retours (parfois imaginaires) entre son pays de résidence et son pays d’origine, entre le présent et le passé, entre sa propre histoire et celle de ses ancêtres. Said reprend la pensée de Georg Lukács dans sa théorie sur le roman, dans laquelle il développe l’idée que cette forme littéraire est « issue de l’irréalité de l’ambition et du fantasme, comme expérience de l’exil transcendantal ». L’auteur explique que les récits classiques sont l’émanation de cultures établies, où les identités étaient, d’une certaine manière, stables et la vie prévisible. Le roman européen, par contre, serait ancré dans une expérience inverse, celle d’une société changeante, dans laquelle le héros cherche à construire un nouvel univers qui, d’une certaine façon, ressemble à celui qu’il a quitté. Le genre littéraire du roman existerait en vertu de l’existence éventuelle d’autres mondes, d’alternatives pour les vagabonds et les exilés. Comment évoquer ces mondes imaginaires, comment les habiter aujourd’hui ?

Dans mon travail artistique, toutes ces tentatives pour constituer un territoire propre, un imaginaire, un lieu mémoriel narratif m’ont accompagné dans mon itinéraire, mes déplacements, mes délocalisations. Ma propre condition de dépaysement a été mise au service de l’art et du partage. L’intégration à une nouvelle culture et l’apprentissage d’une nouvelle langue m’a donné un point de vue singulier par rapport à ma propre histoire et à ma propre culture d’origine. Edward Said explique que les environnements nouveaux et anciens sont des éléments « marquants réels et s’établissent en contrepoint l’un et l’autre ». Dans ce processus d’affirmation individuelle, j’ai construit ainsi une identité qui n’a pas une seule racine, mais plusieurs. Une identité plurielle qui s’est formée au sein des stratifications issues des diverses cultures assimilées par ma conscience.
Donald Winnicott considère pour sa part l’héritage culturel comme le prolongement entre l’individu et son environnement. L’utilisation de l’« espace potentiel » serait en relation avec un « espace entre-deux », entre le moi et le non-moi, entre l’intérieur et l’extérieur. L’immigrant, explique-il, a besoin d’un « espace potentiel » qui lui sert de lieu et de transition entre le pays maternel et le nouveau monde externe : cet espace-potentiel offre la possibilité de vivre la migration comme un jeu, avec tout le sérieux et les implications que cela comporte. Mon œuvre artistique est née de ce besoin de reconstruire ma propre histoire, à la fois celle de ma famille et celle d’un migrant, mais également de la nécessité d’intégrer dans l’espace artistique plusieurs mondes séparés par la distance géographique et temporelle, mêlant reconstruction d’histoires et imaginaire, vie et art. Il s’agit de la possibilité d’aménager, en tant qu’artiste et en tant qu’homme, un territoire imaginaire que je ne quitte pas lors de mes déplacements.