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« Napoléon aurait adoré avoir une armée de monstres ». Entretien avec Jean-Baptiste Bourgois, auteur de la bande dessinée « Napoléon doit mourir » (Sarbacane, 2020)

Dans sa bande dessinée Napoléon doit mourir, parue en 2020 aux éditions Sarbacane, Jean-Baptiste Bourgois met en scène le général Armand de Caulaincourt et son rôle auprès de Napoléon, dans un cheminement où l'on croise des héros, des monstres et des revenants. L’occasion pour lui de jouer avec l’histoire pour en tirer un récit à mi-chemin entre le récit d’aventure historique et le conte initiatique fantastique...

L’illustration et la bande dessinée entre public jeunesse et lectorat adulte

Margot Renard : Pour commencer cet entretien, pourriez-vous d’abord rappeler votre parcours ?

Jean-Baptiste Bourgois : J’ai d’abord fait un Bac général puis une formation de graphiste à l’École Supérieure d’Arts et de Communication de Cambrai, puis un master en littérature jeunesse à l’université d’Artois. Certains professeurs étaient très sensibles à la bande dessinée et portaient un graphisme « engagé » hérité des années 1980, comme Grapus. Ensuite, je me suis lancé en freelance et j’ai fait un peu de presse dans un magazine anglais qui n’existe plus, Palladium, qui me donnait une liberté totale pour illustrer les articles. Puis j’ai fait de l’édition jeunesse pour Helium, qui appartient à Actes Sud, et différents éditeurs. 

M. R. : Pourquoi vous être orienté vers le livre jeunesse ? 

J-B. B. : Mon professeur d’illustration aux Beaux-Arts de Cambrai, Gilles Bachelet, m’a fait découvrir la littérature jeunesse. Je voulais plutôt faire de la bande dessinée ou de l’animation à mon entrée à l’École. Mais la littérature jeunesse est le domaine qui, graphiquement, donne le plus de liberté – plus encore que dans la bande dessinée. On peut vraiment expérimenter dans la création graphique, le texte et le rapport texte-image. Même la façon dont sont structurés les éditeurs laisse plus de marge de manœuvre aux auteurs. Il existe une sorte de poétique du support, une manière de voir l’objet livre qui diffère de la bande dessinée. Je pense que c’est lié à l’histoire très riche de la littérature jeunesse au XXe siècle. Et certains éditeurs ont des parcours intéressants en France, dans ce domaine, avec des expériences en livre d’art. Cela ouvre les possibilités. 

M. R. : Votre bande dessinée Napoléon doit mourir, parue chez Sarbacane en 2020, peut-elle être lue à la fois par la jeunesse et par un lectorat adulte ? 

J-B. B. : Quand je travaille sur un projet, je veux d’abord écrire un bon livre. Je sais qu’il va sortir dans telle ou telle collection, chez tel éditeur, ce qui oriente mon écriture et mon dessin, notamment en fonction de l’âge des lecteurs et des lectrices. Mais je ne le conçois pas différemment pour les adultes ou pour les enfants, parce que j’applique un critère d’exigence et de qualité qui, pour moi, est le même. Je sais que Napoléon doit mourir a été lu par des lecteurs relativement jeunes, que j’ai rencontrés dans les salons, alors qu’ils ne sont pas la cible de l’éditeur puisque le livre est sorti dans la collection adulte. Mais dans les librairies, le lectorat est de plus en plus jeune, avec un gros lectorat « young adult ». À l’inverse, un livre que j’ai illustré, Violette Hurlevent et le jardin sauvage (avec Paul Martin, 2019), a aussi été lu par des adultes. 

Raconter l’histoire (mythifiée) d’Armand de Caulaincourt

M. R. : Napoléon doit mourir raconte l’histoire du général Armand de Caulaincourt, qui fut diplomate et aide de camp de Napoléon. Pourquoi avoir choisi de raconter son histoire ?

J-B. B. : J’ai été intrigué par ce personnage quand je l’ai découvert, surtout par le contraste entre lui et ce que je percevais à l’époque de Napoléon. Caulaincourt apparaît comme un personnage très raisonnable, très loyal, doté d’une sorte de vertu ; mais presque trop beau, trop propre. Je me suis questionné : comment a-t-il pu suivre Napoléon jusqu’au bout ? Il a été l’un de ses plus fidèles. Qu’est-ce que la vertu ? Est-ce qu’il n’y avait pas une forme de bêtise et de naïveté de sa part ? Il m’évoquait la figure du héros grec, plus que celle du super-héros américain. J’ai aussi trouvé une source (mais je n’ai pas pu la retrouver pour cet entretien) dans laquelle il était écrit qu’il était très chanceux et n’avait jamais été blessé. Il y a un autre texte d’époque qui le présente comme très beau et touché par la grâce. C’est ce qui m’a donné l’idée d’en faire un personnage invincible, mais à qui l’invincibilité apporterait beaucoup de malheur. J’ai voulu imaginer à quel point le manque de faiblesse pouvait désoler un homme. De là est aussi venu le côté un peu plaintif de mon personnage, que je trouvais amusant. 

M. R. : Comment avez-vous découvert Caulaincourt, exactement ?

J-B. B. : Peut-être quand j’étais étudiant, je ne sais plus. En tout cas, je sais que des années avant de faire l’album, j’avais fait quelques dessins de Caulaincourt dans un carnet, que j’avais montrés à mon ancien professeur, Gilles Bachelet. Il m’avait dit que c’était une idée que je devrais poursuivre. Je me souviens aussi que j’avais aussi fait une visite dans un musée, où il y avait un sabre qui lui appartenait1. Et puis, c’est resté de côté, comme souvent. J’ai aussi un ami qui vient d’une famille de militaires très ancienne et qui est assez passionné par l’histoire de l’armée. Peut-être qu’il m’a contaminé un peu, je ne sais pas ! Mais ce n’est pas une passion de ma part pour l’histoire ou pour Napoléon. La recherche historique, l’armée, ce ne sont pas du tout des sujets présents dans mon milieu familial.

M. R. : Comment avez-vous travaillé avec et autour de cette matière historique ? Précisons qu’en préambule du livre, l’éditeur Frédéric Lavabre (Sarbacane) et vous-même avez ajouté une mise en garde précisant que ce récit est le fruit de l’imagination. Vous n’étiez donc pas spécialement attaché à une réalité historique, contrairement à beaucoup d’auteurs contemporains qui tentent de produire des « fictions vraies », qui cherchent une vérité de l’histoire tout en travaillant la part de l’imaginaire. Ce, même si votre récit est émaillé de références à des œuvres d’époque, comme le Portrait de Napoléon par Jacques-Louis David, peint en 1812.

J-B. B. : Mon médium premier est l’image, d’autant plus qu’une grosse partie de mon éducation vient de là. Toutefois, en ce moment je fais aussi une thèse sur l’influence des illustrateurs français sur les dessinateurs de presse américains des années 1930-1960 [à l’université de Tours], donc mon rapport au texte, aux études littéraires, est aussi important. Mais ma formation, mon éducation, c’est l’image. J’ai été marqué par mes premières visites au musée quand j’étais enfant, et la plupart du temps seul. Pour ce livre, mes recherches historiques m’ont servi à placer un contexte et un décor au récit. Je me suis documenté par l’image autant que par le texte. Mon ouvrage de référence a été En traîneau avec l’empereur, les mémoires que Caulaincourt a écrits juste après l’échec de la campagne de Russie. Pendant quatorze jours, Napoléon a voyagé avec lui pour retourner en France, sous le nom de Caulaincourt d’ailleurs, pour rester incognito. J’ai travaillé la matière historique pour donner une crédibilité graphique et textuelle à mon récit, mais j’ai aussi joué avec cette matière, pour voir jusqu’où je pouvais la modifier. D’une manière générale, je me documente assez volontiers sur mes sujets, c’est une partie de l’intérêt que j’ai pour mon travail. Travailler un sujet qui n’est pas le mien me permet de me l’approprier le temps d’un livre. 

M. R. : Avez-vous considéré l’idée d’indiquer les références bibliographiques et iconographiques dans le livre ? 

J-B. B. : On s’est posé la question avec l’éditeur Frédéric Laval. Mais on a finalement choisi d’ajouter le préambule indiquant que le récit était imaginaire. Beaucoup de gens s’intéressent avec passion au mythe napoléonien, donc il fallait désamorcer certaines attentes. En ajoutant une bibliographie, le livre aurait tendu vers l’ouvrage historique, ce qui n’était pas le but recherché et aurait envoyé un message contradictoire aux lecteurs et aux lectrices. En général, je prends note des sources dans mes carnets, parfois je refais une liste bibliographique au propre pour mieux m’y retrouver. Mais je ne l’ai pas fait pour ce livre, même si j’ai pris d’autres notes et fait des dessins d’après des objets d’époque, des séries de sabres, par exemple. Un auteur de bande dessinée documentaire comme Joe Sacco effectue un travail super, mais beaucoup d’autres se cassent un peu la figure. Cependant, ce ne sont pas des récits dans lesquels je trouve mon plaisir de lecteur, et je considère aussi qu’il y en a suffisamment, surtout en ce moment. Pour beaucoup aujourd’hui, le récit devrait recevoir une espèce de tampon d’approbation disant c’est vraiment arrivé. C’est l’inverse de ce qui me plaît dans la matière littéraire. Et avec les récits que je produis, je suis à ma place, c’est-à-dire que je ne suis pas historien mais auteur, j’utilise l’histoire comme bon me semble.

M. R. : Comment ce récit mi-historique mi-fantastique sur Napoléon a-t-il été reçu ?

J-B. B. : Ça a été difficile parfois, car avec ce livre j’ai touché un public spécifique, celui des passionnés de Napoléon. Sur certains salons, des lecteurs venaient me dire : « Pourquoi avez-vous fait ça ? Mais vous ne vous rendez pas compte ! C’est Napoléon, quand même ». Je m’attendais à recevoir des réactions de ce type, mais pas autant, ni avec autant de ferveur. J’ai souvent eu l’impression d’une espèce de mécompréhension de l’histoire – d’ailleurs ces remarques ne viennent jamais d’historiens. J’ai le bon souvenir d’un salon où j’étais assis à côté d’un conservateur de musée spécialiste de Napoléon : on avait beaucoup ri. Il était lui-même assez choqué des remarques que certaines personnes pouvaient faire. Mais je pense que c’est le rapport au mythe. Spécialement concernant Napoléon, il y a beaucoup d’effets de croyance et de rigidité, c’est comme si on ne pouvait pas toucher à cette figure sacrée. C’est intéressant à remarquer. 

M. R. : En effet votre bande dessinée joue avec la vérité historique. Ainsi Caulaincourt semble invincible et Napoléon affronte des monstres, faisant ainsi basculer le récit dans le genre fantastique. Pourquoi avoir fait intervenir des monstres ?

J-B. B. : À cause du monstre anglais ! En France, le mythe napoléonien a été construit par la propagande. Cela m’amusait de travailler l’autre image de Napoléon, donnée par la propagande anglaise : celle d’un homme obsessionnel et paranoïaque, qui craignait le monstre anglais – il n’avait pas totalement tort d’ailleurs. Mes carnets montrent qu’au départ je ne dessinais qu’un seul monstre, ce monstre anglais. Puis je me suis dit que Napoléon aurait adoré avoir une armée de monstres à sa disposition pour tout conquérir. Jusqu’où serait-il allé ? On a l’impression que ses conquêtes n’auraient pas eu de fin, si cela avait été possible. Je trouvais donc qu’il y avait une analogie entre les monstres et la Grande Armée, avec cette idée d’un grignotage territorial sans fin. Donc je me suis dit : si je lui donnais cette armée de monstres, qu’en ferait-il ? Irait-il trop loin ? Le titre de cette bande dessinée Napoléon doit mourir évoque cela : il va trop loin, donc il doit mourir. Quoi qu’il en soit, à partir du moment où je basculais dans le fantastique, je m’autorisais tout. C’est pour cela que produire une fiction travaillant l’histoire m’intéresse autant. 

M. R. : Cette époque des campagnes napoléoniennes voit aussi l’émergence de la guerre moderne, telle qu’elle a été étudiée par David Bell dans La première guerre totale. L’Europe de Napoléon et la naissance de la guerre moderne(2010). Pour lui, c’est à ce moment qu’apparaît une conception de la guerre comme annihilation totale de l’ennemi, qui remplace une conception aristocratique de la guerre héritée du XVIIIe siècle, qui concevait l’existence de limites morales à ne pas dépasser et qui prônait une forme de respect mutuel entre ennemis. Caulaincourt était l’héritier de cette conception aristocratique. 

J-B. B. : Oui, et cette armée de monstres est très parlante pour exprimer cette évolution. Il me semble qu’il y avait une forme de joie et de « bullying » [intimidation, harcèlement] dans la pratique de la guerre chez Napoléon. Pour lui, le monstre est un soldat idéal, il n’y a plus de notion d’honneur, de morale. C’est assez frappant d’ailleurs de voir que beaucoup de militaires de l’entourage de Napoléon avaient comme Caulaincourt cette vertu dans l’horreur, paradoxale mais se rattachant aussi à une certaine idée de respect et d’humanité. L’autre parallèle que je ferais avec la notion de guerre moderne est que Napoléon est un maître de la logistique de l’armée et du chiffre implacable, or dans ces calculs, l’honneur ne rapporte pas grand-chose. Il a donné une efficacité terrible à l’armée, ne serait-ce qu’en termes d’effectifs. 

M. R. : La manière dont vous avez structuré votre narration est aussi intéressante : le livre présente d’abord l’enfance extraordinaire de Caulaincourt, puis arrive une page de titre (qui ne se situe donc pas au début du livre comme on pourrait l’attendre mais plusieurs pages plus loin), et enfin l’histoire de Caulaincourt et Napoléon. Pourquoi avoir structuré le récit ainsi ? 

J-B. B. : Je suis très admiratif de toutes les formes que le livre peut prendre, c’est un objet presque sacré pour moi. Souvent, les idées narratives viennent d’une idée formelle – ici je voulais une double page d’ouverture sur le titre du livre. Qu’est-ce qu’il y aurait avant et après cette double page ? J’avais besoin que le lecteur réalise peu à peu que Caulaincourt est invincible, ce qui faisait un prologue parfait avant la page de titre. Chez Sarbacane, ils sont très preneurs de ce genre d’idées. Je ne suis pas certain que ça serait passé aussi facilement chez tous les éditeurs. 

M. R. : Vous avez aussi mis l’accent sur la parcourabilité de la page et de l’espace représenté, dans lequel tous les personnages se déplacent en permanence. Le rythme du récit est trépidant et ne s’interrompt jamais.

J-B. B. : Caulaincourt est tout le temps en train de marcher, généralement de la gauche vers la droite dans le sens occidental de lecture, parce qu’en campagne militaire on avance en permanence. Il y a tout ce jeu autour des personnages qui marchent, qui avancent avec nous, les lecteurs, qui avançons dans le récit. La manière dont je dessine est relativement minimaliste, et ce dessin est tout le temps en mouvement. Cela influence forcément le type de récit que je produis, et le rend assez frénétique. Je me suis aussi amusé avec cette idée d’un récit qui ne s’arrête jamais, car Napoléon était lui-même frénétique. En l’espace de dix ans, il a accompli énormément de choses, et il entraîne dans son sillage des généraux, des maréchaux, qui eux-mêmes sont frénétiques. Ce rythme est aussi celui du récit d’initiation, dont le propre est d’avancer toujours : le personnage rencontre des obstacles qu’il surmonte, jusqu’à parvenir à une forme d’accomplissement. 

M. R. : Et l’usage du noir et blanc ? 

J-B. B. : Dès le début, je voulais que ce livre soit en noir et blanc. L’éditeur a eu un peu peur de cela, à juste titre, je pense. C’est difficile aujourd’hui, le noir et blanc, c’est austère, surtout avec un trait minimaliste. J’ai quand même fait quelques essais de couleurs mais ce n’était pas du tout concluant. En revanche, la couverture, faite au crayon, est très colorée. Si j’adapte un peu mon style graphique en fonction des projets, là j’ai conservé ma manière et mon « dessin-écriture » habituels. C’est de cette manière et avec ce dessin que je réfléchis et que j’écris. Éventuellement, pour le besoin des projets, je peux repasser ce dessin à la moulinette pour en faire quelque chose de plus fourni, de plus foisonnant. En-dehors du sujet du noir et blanc, l’éditeur a été d’emblée séduit par ce projet. Ce qui lui a d’abord plu, c’était le côté « petit soldat », le plaisir de retrouver ces jouets de l’enfance.

La Grande Armée et le soldat anonyme

M. R. : Ces petits soldats, ces jouets, étaient anonymes. Vous-même avez alterné entre indifférenciation et caractérisation des personnages : Caulaincourt est reconnaissable, mais les soldats de l’infanterie qui représentent le gros de l’armée sont tous similaires. 

J-B. B. : Il existe des portraits horribles de Caulaincourt, parfois il a l’air d’un bébé-homme, c’est très étonnant. Les soldats, surtout au début du livre, sont tous identiques parce qu’ils sont une masse à disposition. À ce sujet, certains passages des mémoires de Caulaincourt sont terrifiants, Napoléon y décrit son armée comme de la chair à canon. C’était un sacrifice nécessaire pour lui. Certains diraient que sa froideur est digne d’un chef d’État, même si moi je ne le vois pas comme ça. Ces mêmes soldats deviennent des revenants à la fin du récit et leurs traits sont alors un peu plus caractérisés, notamment parce qu’ils sont mutilés. 

M. R. : Cette représentation reflète assez bien l’iconographie du soldat napoléonien qui se développe sous la Monarchie de Juillet. Le soldat de la Grande Armée est alors un archétype, caractérisé par son uniforme, sa taille, ses moustaches et sa boucle d’oreille en or. Il n’a pas d’individualité propre, il représente l’armée, et la loyauté absolue envers Napoléon. 

J-B. B. : C’est pour cela que j’ai représenté un vieux soldat dans mon récit, un personnage aux antipodes de Caulaincourt puisque lui a passé toute sa vie à souffrir. Il s’est même fait mordre par un chat ! C’est un peu le martyr, celui qui souffre et souffre encore, mais qui ne meurt pas. Je l’ai représenté en haillons, comme dans les représentations des soldats en Russie. Alors que Caulaincourt, lui, est toujours propre et bien mis. 

M. R. : Vous avez aussi fait des clins d’œil à l’histoire de l’illustration, pas seulement aux représentations historiques. Comme page 39, où vous faites référence à un dessin de Benjamin Rabier, un illustrateur et un dessinateur animalier important des années 1890-1920, mais qu’on a aujourd’hui un peu oublié.

J-B. B. : Il n’y a pas beaucoup de dessinateurs retenus par le grand public, sauf peut-être dans le domaine du dessin d’humour, sur lequel je travaille pour ma thèse – et encore. Sempé disait qu’on oubliait les dessinateurs d’humour. J’avais oublié mon hommage à Benjamin Rabier dans ce livre ! Or c’est un dessinateur que j’aime bien, et c’était un des dessinateurs favoris de mon ancien professeur Gilles Bachelet. On avait parlé de Rabier quand je lui avais montré mon projet. Dans mon livre, la référence intervient au moment où un soldat nommé Rabier meurt, Caulaincourt étant à son chevet. Ce soldat, qui dessinait des animaux, se souvient soudain d’un canard qu’il avait eu dans son enfance. Je mets en scène une forme de sensibilité, de retour à l’enfance chez cet homme au moment de mourir. Et surtout, c’est un peu le commentaire du dessinateur : ces anachronismes sont autant de rappels de mon absence d’ambition historique. C’est un clin d’œil à cette possibilité de voir des choses où elles ne sont pas, une manière de placer de l’humour, de l’incongru. C’est aussi une manière de montrer que Caulaincourt prêtait attention aux soldats, qu’il s’attachait à eux. 

M. R. : En effet, le risque n’était-il pas, avec Caulaincourt, d’avoir un personnage fade, trop parfait, trop lisse ?

J-B. B. : Oui, alors qu’en réalité, il avait un fort caractère, ce qui transparaît à la lecture de sa biographie. Il était complètement opposé à la campagne de Russie, par exemple. Apparemment, une des raisons pour lesquelles Napoléon aimait Caulaincourt, c’est parce qu’il était l’un des seuls à lui dire frontalement qu’il n’était pas d’accord avec lui. Cette opportunité de le rendre plus sensible, plus attentif aux autres était aussi une manière de le différencier de Napoléon et d’en faire un personnage plus attachant. 

M. R. : Ce livre ne tient-il pas aussi du conte philosophique ? Vous développez une réflexion sur le fait que Caulaincourt ne ressent pas la douleur, ce qui, quelque part, le déréalise, lui coûte un peu de son humanité. 

J-B. B. : Oui, ce pouvoir est à ses yeux une malédiction. S’il ne ressent pas la douleur, en quoi est-il encore humain ? Il est toujours en train de poursuivre quelqu’un ou quelque chose, de s’intéresser parce qu’il veut s’attacher. Napoléon doit mourir est un peu un livre sur l’exercice du pouvoir, et sur l’exercice du pouvoir surnaturel dans le cas de Caulaincourt. Il vit son invulnérabilité comme une malédiction, il ne la commente jamais vraiment mais il s’en plaint, il chouine un peu. Cependant, il a beau être invincible, son pouvoir est défensif et limité à sa seule personne, comparée à l’échelle de l’armée. Finalement, avec ce pouvoir, que parvient-il à faire, au fil de ses aventures ? Rien, ou peu. À la fin du récit, il arrive même à une forme de renoncement à lui-même, à ses valeurs de loyauté et de vertu, puisqu’il semble se dire que Napoléon doit mourir, qu’il ne peut plus suivre ce type aveuglément. Cela n’est bien sûr pas arrivé historiquement ; d’ailleurs cela n’arrive pas dans le livre non plus. Car Caulaincourt reste fidèle jusqu’au bout, malgré tout.


  1. Il s’agit peut-être du sabre des Empereurs, dont Napoléon a fait cadeau à Caulaincourt à la fin de sa vie, et qui se trouve au Musée Napoléon Ierdu château de Fontainebleau. ↩︎
Publié le 11 juin 2024
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