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Mulette : représenter les représentations

Le court-métrage Mulette de Lara Hirzel s'empare d'une anecdote historique pour en faire le motif du récit de l’initiation d’un jeune homme aux plaisirs de la chair. Le film interroge la manière dont il est possible de représenter l'histoire dans un travail résolument poétique.

Un détail de la vie de Marie de Médicis, évoqué dans la revue La Hulotte « le journal le plus lu dans les terriers » en décembre 2014, est à l’origine de ce court-métrage : « elle manifesta le souhait de revêtir une robe exceptionnelle lors de la cérémonie de baptême de son fils en 1600. Cette tenue de parade fut ornée de trois mille diamants et trente-deux mille perles, ce qui alourdit tant le vêtement que des aides accompagnaient la reine pour l’aider à se mouvoir et éviter qu’elle ne chute ».

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Photogramme de « Mulette », de Lara Hirzel

 

Les perles dont il est question dans cette anecdote sont produites par les rares moules d’eau douce produisant des perles, les mulettes. Ces perles, souvent biscornues, étirées, bosselées, dans les teintes les plus variées, sont les « perles baroques » pour lesquelles l’engouement et la rivalité de collectionneur des monarques de la Renaissance furent immenses.

C’est le désir de filmer Marie de Médicis, vacillante sous le poids de sa coquetterie et néanmoins glorieuse, qui est à l’origine du projet de court-métrage de Lara Hirzel. Au-delà de l’anecdote, cette coquetterie luxueuse engendra des conséquences écologiques : puisqu’il faut en effet sacrifier près d’un millier de mulettes et de moules de rivière pour espérer découvrir une perle, trente-cinq à quarante millions de moules et de mulettes ont été pêchées pour réaliser la robe royale. À la suite de cette pêche abusive, les populations de mulettes et de moules ont quasiment disparu des rivières et cours d’eau d’Europe.

Dans ce film, l’anecdote historique sert de motif à un cinéma à la fois absurde et écologique, mythologique et pictural, autour du récit de l’initiation d’un jeune homme aux plaisirs de la chair. Clodomir découvre, dans un univers féminin, empreint du pouvoir mythologique et érotique des perles, le corps de la jeune pêcheuse Mulette, par une nuit qui le transforme.

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Photogramme de « Mulette », de Lara Hirzel

 

Ce court-métrage interroge la manière dont il est possible de s’emparer d’un événement historique dans un travail résolument poétique. Le caractère ténu de l’anecdote, qui se résume à quelques lignes dans une revue, laisse toute sa place à l’imagination.

Le parti pris d’une reconstitution anachronique est pleinement assumé. Frank Williams, le musicien, joue de son instrument à l’aide d’un médiateur et la dernière chanson est une mise en musique d’un texte de Victor Hugo.

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Photogramme de « Mulette », de Lara Hirzel

 

Le film est finalement pensé comme une représentation des représentations de l’époque. On retrouve l’univers de La Tempête de Giorgione ou du Concert champêtre de Titien. Nulle intention de se contraindre à une reconstitution exacte de la période, Lara Hirzel a davantage cherché à recréer l’univers sensoriel de l’époque, par les corps, les chants et même la végétation puisque la réalisatrice explique avoir tenté de semer des graines de plantes médicinales du XVIIe siècle quelques semaines avant le tournage.

Le film est programmé jeudi 29 novembre au Polygone étoilé de Marseille dans le cadre de son festival « La semaine asymétrique ».

Publié le 27 novembre 2018