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Mr. Nobody Against Putin : la figure du dissident-collecteur

Ce sont des images et des sons captés dans une ville d'une Russie en guerre. Des images et des sons qui ont connu un bouleversement de sens. La productrice et documentariste Aline Bieth revient sur ces traces, issues du documentaire oscarisé Mr Nobody Against Putin (2025). Elles interrogent notre rapport au document et révèlent la puissance du geste de collecte, comme prise de conscience, comme action de résistance.

© Pavel Talankin

Il faut visionner Mr. Nobody Against Putin, ce documentaire stupéfiant couronné lors des Oscars 2026. On y suit Pavel Talankin, le co-réalisateur. Sa caméra nous invite au cœur de la machine de propagande russe, sur les bancs d’école. Alors que Poutine annonce le lancement d’une « opération militaire spéciale », le vidéaste est chargé par le Kremlin de filmer la bonne application du nouveau programme scolaire à visée militariste. Oui, la caméra, il décide de la tenir – mais pour qui, et pour quoi ? Voilà des questions exacerbées, dans ce pays où le contrôle de l’information est un enjeu central pour le régime en place – la loi de 2019 sur le « RuNet souverain » en témoigne. Dans ce contexte singulier, le geste de collecte, au cœur de toute pratique documentaire, est questionné de façon paroxystique. 

Les questions que soulève ce geste m’obsèdent avant chaque départ sur le terrain : quoi collecter, avec quel micro ; quel sens singulier prend ce geste dans le lieu où j’investigue ? Ici, le collecteur prend tour à tour différents habits. L’œil de Poutine se transforme en œil contre Poutine. Du propagandiste au dissident, de multiples choix s’opèrent. Si, le 24 février 2022, la société semble être traversée par un point de bascule, le document pourrait en être aussi frappé. 

Deux histoires qui n’en font qu’une

À deux échelles, deux histoires s’écrivent et s’emboîtent. C’est d’abord l’histoire d’une machine de propagande et d’endoctrinement des enfants, qui tourne soudainement à plein régime à partir du 24 février 2022. Une machine savamment orchestrée par le Kremlin, pour bâtir son grand récit national et y joindre toute une jeunesse. Mais c’est aussi l’histoire de Pavel Talankin, dont la vie bascule. On le suit à travers les rues enneigées de cette ville au cœur des monts Oural. Il en fait l’éloge : « J’aime pratiquement tout. J’aime les vieux bâtiments soviétiques, j’aime les tonnes de tuyaux qui s’entrelacent dans la zone industrielle. » Sous nos yeux, ce décor paraît bien sombre pourtant. Rien de séduisant à la vue de ce paysage, pollué par la fumée noire de la fonderie de cuivre.

Pédagogue, coordinateur d’événements et vidéaste d’une école dans la petite ville de Karabach près de la frontière kazakhe, Pavel Talankin a lui-même grandi ici. « À l’école, j’ai fondé ma propre petite famille », raconte-t-il. Dans son bureau, pas de drapeau russe, mais celui « pour la démocratie russe ». C’est en effet un « bastion de la démocratie, dans un monde qui n’est pas démocratique », que le vidéaste a cherché à bâtir pour les enfants de l’école. « Je les aide à repousser les frontières de leurs connaissances, raconte Pavel Talankinà s’exprimer, ou tout simplement à créer un espace où ils peuvent vivre librement leur jeunesse. » Février 2022 vient brutalement percuter cet équilibre. Ce « bastion de la démocratie » devient alors pleinement un refuge pour ces enfants. Et bientôt, par peur, un lieu devenu infréquentable.

Collecter sous couverture

Sommé de filmer le bon déroulement du nouveau programme scolaire à visée militariste, Pavel Talankin est aussi appelé en-dehors de l’école pour filmer les cortèges pro-guerre. On y brandit des drapeaux, et l’un de ces fameux signes de soutien à l’« opération militaire spéciale » : « Z », aussi placardé sur les fenêtres de l’écolePar cette lettre de l’alphabet latin – et non cyrillique, cela a son importance –, le Kremlin entend bien offrir un emblème pour fédérer toute une population à sa politique. Mais il compte aussi façonner un symbole facilement identifiable hors de ses frontières, pour donner l’image d’une Russie unie. Derrière ce « Z » se cache ainsi un symbole à la double fonction, et dont l’efficacité redoutable est à l’image de la puissante machine de propagande russe. Malgré lui, Pavel Talankin en devient un des rouages.

Sur les écrans de la bibliothèque, les images du cortège prises par Pavel sont projetées. Un groupe de jeunes s’y arrête, regarde avec amusement. « Je suis devenu le propagandiste de ces jeunes », confie Pavel Talankin, d’un air dépité. C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Le vidéaste pose sa démission. Mais la proposition d’un producteur européen vient changer la donne. Et si ces images pour Poutine servaient à réaliser un film sur la métamorphose des écoles russes, sur leur mise au diapason avec une culture de guerre violemment déployée par le Kremlin.

« C’est une couverture idéale. Pourquoi démissionner quand je peux tout filmer légalement ? » s’exclame PavelCette proposition venue de l’étranger sonne comme une révélation pour le jeune vidéaste. Propagandiste malgré lui, il se convertit en dissident-collecteur, sous couverture – ainsi, pourrions-nous le nommer. « Je ne suis plus le simple vidéaste de l’école, je suis réalisateur, déclare Pavel Talankin. Je vais pouvoir montrer au monde le gouffre dans lequel nous sommes tous en train de tomber. » Avec sa caméra, il nous conduit ainsi de classe en classe, et donne à voir les garde-à-vous, les enfants s’essayant aux armes, et ces cours où l’on réécrit l’histoire. 

C’est ainsi une triple bascule qui s’opère dans ce documentaire : celle d’une machine de propagande qui se met en ordre de marche, celle d’un enseignant dont la vie chavire, mais aussi, celle de matériaux filmiques dont la fonction est redéfinie. Ceux-ci ne servent plus à alimenter les « mystérieuses bases de données gouvernementales » où Pavel Talankin doit patiemment verser chaque fichier, mais de matière pour un film. Cette dernière bascule modifie profondément la matrice de chaque image. S’opère un renversement de paradigme au cœur de cette matière documentaire – un renversement riche d’enseignements pour l’historien. 

Cette bascule rappelle d’abord le caractère fabriqué de chaque document : un document est toujours une production, un donné de l’histoire. Une même scène peut ainsi donner lieu à un nombre infini de documents. Tout dépend de ce que son producteur a cherché à nous donner à voir – et donc, a cherché à collecter. Ce renversement nous remémore ainsi la multiplicité des choix qui s’opèrent à travers le geste de collecte. Pourquoi tenir la caméra, et pour qui ? Que désigner par bonne ou mauvaise prise ? Tous ces choix différencient le propagandiste du dissident-collecteur. 

Enfin, cette bascule « documentaire » montre également toute la richesse des rebuts. Par ce terme, on désigne la matière mise de côté par le producteur du document. C’est le cas par exemple de certaines séquences tournées dans les salles de classe : certains professeurs balbutient face aux nouveaux termes du programme. « On la refait ! » s’exclame Pavel Talankin. Ces bégaiements constituent des rebuts pour le propagandiste ; mais, à l’inverse, ils sont la matière vive du dissident-collecteur. Autrement dit, la répétition devient le film. À travers cette mise en regard de deux fonctions du document – une fonction propagandiste et dissidente –, les rebuts du propagandiste apparaissent aussi riches et aussi pensés que les documents produits pour le Kremlin. Ceux-ci se présentent comme un construit de l’histoire, et appellent historiennes et historiens à saisir les silences et hors-champ que chaque société bâtit. C’est ainsi toute une épistémologie du document que soulève de façon saisissante, cette troisième bascule, au cœur de Mr Nobody Against Putin.

Quand l’ordinaire fait histoire : l’anti-héros face aux martyrs

Cette matière documentaire collectée par Pavel Talankin, me fait aussi penser à l’histoire de ce couple français pendant la Première Guerre mondiale : le couple Louise et Henri Leblanc. Durant la guerre, ce couple d’industriels parisiens se lance dans la collecte de toute matière pouvant documenter la guerre en cours. Livres, peintures, affiches, photographies, coupures de presse… Ils rassemblèrent plus de 22 000 pièces, et en firent don à l’État. C’est à la fois comme « œuvre d’éducation populaire », mais aussi « laboratoire d’histoire », que les parlementaires proposèrent de rattacher cette importante collection au Ministère de l’Instruction publique. Celle-ci est aujourd’hui conservée à La Contemporaine, à Paris-Nanterre.

Documenter 1914-1918 et documenter la machine de propagande russe au sein des écoles : voilà deux contextes de collecte incomparables, à première vue. Et pourtant, Pavel Talankin et les Leblanc ont bien un point commun : ce sont des Mr Nobody, comme le dit si justement le titre du film. Ce sont des personnages venus de l’ordinaire, que rien ne prédestinait à devenir collecteurs. Mais Pavel Talankin et les Leblanc sont confrontés à l’événement. Cet événement qui fait date, celui qui s’invite avec fracas dans le quotidien sans crier gare, et auquel personne n’échappe. Celui qui fait ressurgir subitement cette histoire qui s’écrit chaque jour dans les replis de l’ordinaire, dans cet « infra-ordinaire » décrit par Georges Perec. La micro-histoire l’a montré avec une vive pertinence. 

Cet ordinaire de l’histoire, on le ressent tout au long du film. Pas de suspense, dans Mr Nobody Against Putin. Le documentaire nous plonge dans une lenteur propre au quotidien. Avec ses répétitions. Dans ce décor, Pavel Talankin apparaît ainsi comme un anti-héros. Dissident-collecteur venu de l’ordinaire, il se pose à rebours de toute une propagande russe s’évertuant à édifier des martyrs sur qui pleurer. Cette propagande, le documentaire la montre en contrepoint, par la diffusion de vidéos produites par le Kremlin. « Vous allez tous mourir. Mais retenez une chose. Mère Russie, elle, ne nous oubliera jamais ! Vos tombes seront fleuries pendant des siècles. Chaque nom de soldat sera gravé sur une stèle commémorative. On nous allumera des feux éternels », martèle ainsi un militaire russe face à un régiment, dans l’une de ces vidéos propagandistes. 

Ce récit des martyrs surgit aussi de manière frappante, lors du défilé du 9 mai – la « fête la plus importante en Russie », raconte Pavel Talankin. En ce jour de la Victoire, entre les mains des enfants qui défilent : des photos. Mais pas n’importe lesquelles. Des portraits de leurs proches morts pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourquoi brandir ces photographies ? Le message adressé aux enfants est clair pour Pavel Talankin : « Un jour, peut-être, ce sera votre portrait qui sera brandi lors de ce défilé annuel ». À rebours de cette héroïsation des martyrs, la figure du dissident-collecteur apparaît comme l’éloge d’un quotidien, producteur d’histoire. Si l’héroïsme dépossède le réel d’un agir en dessinant des êtres d’exception, ce Mr Nobody dissident-collecteur redonne au contraire, ses possibilités d’agir au tissu culturel et social.

Le pouvoir des Mr Nobody

Pavel Talankin semble tout droit venu de cet ouvrage pensé comme une sorte de guide de la route en « dictature post-totalitaire ». Je veux parler de l’essai lumineux de Václav Havel, Le pouvoir des sans-pouvoir – écrit en octobre 1978, suite à la Charte 77. « Peuvent-ils changer quelque chose ? », s’interroge l’essayiste, à propos de ces dits « dissidents ». Pour y répondre, Havel raconte une curieuse anecdote : l’histoire d’un gérant de magasin de légumes. « Dans sa vitrine, entre les oignons et les carottes », on peut observer une banderole : « Prolétaires de tous pays, unissez-vous ! » Comme l’analyse Havel, ce slogan n’indique nullement le ralliement du marchand de légumes à une union prolétaire internationale. Il ne cherche pas à convaincre quelque passant. Il s’agit simplement d’un message « dirigé vers “le haut”, vers les supérieurs du marchand de légumes », qui lui ont donné cette banderole. Autrement dit, cette pancarte dit seulement son obéissance, et son aspiration à avoir une « vie tranquille ».

Que fait ainsi le marchand de légumes lorsqu’il brandit ce signe ? « Il conforte le système, il l’accomplit, il le fait, il est le système », explique Havel. Autrement dit, il accepte les « règles du jeu », et participe à cette « vie dans le mensonge » édifiée par le système post-totalitaire. Tandis que le pouvoir, « captif de ses propres mensonges », « feint de ne rien feindre ». Ne pourrait-on pas comparer cette banderole à ces « Z » brandis à travers le cortège pro-guerre dans la petite ville de Karabach ? Ce cortège serait ni plus ni moins qu’un défilé de signes. S’y réaliserait ce que Havel nomme le « principe de l’autotalitarisme de la société ». Autrement dit, chaque individu intègre la structure du pouvoir, non pas pour pouvoir réaliser son « identité humaine », mais pour y renoncer « au profit de “l’identité du système” ». Les individus deviennent ainsi des « instruments du totalitarisme réciproque, de cet “autotalitarisme” de la société. »

Havel imagine ensuite la révolte du marchand de légumes. Ce dernier cesse d’accrocher cette banderole dans sa vitrine, et sort ainsi de la « vie dans le mensonge ». « Il retrouve son identité et sa dignité réprimée ; […]. Sa révolte sera une tentative de “vie dans la vérité” ». N’en est-il pas de même pour Pavel Talankin lorsqu’il choisit de transformer les « Z » sur les façades de l’école, en « X » ? Le vidéaste rompt ainsi les règles du jeu, il « l’a dénoncé comme jeu. […] il a montré que la “vie dans le mensonge” est effectivement une vie dans le mensonge. » Aussitôt, en réaction, l’autototalitarisme de la société se manifeste : Pavel Talankin est réprimandé. 

Comment mesurer l’impact de ces « actes d’auto-sabotage » – ainsi les nomme le vidéaste ? Ceux-ci ont un effet explosif ! Ils viennent rompre l’universalité sur laquelle repose l’intégrité de la « vie dans le mensonge ». Il y a donc bien « auto-sabotage », oui. Mais sabotage, non pas de la personne même de Pavel Talankin, mais de Pavel Talankin en tant que garant de l’universalité du système, et de son identité. En l’espace d’un instant, il appelle « chacun à regarder derrière le rideau ». Soudainement, « tout apparaît sous un autre jour et la camisole entière [de la “vie dans le mensonge”] donne l’impression d’être de papier », raconte Havel.

Les « traîtres à la patrie » : derrière l’invention rhétorique

Ces « auto-saboteurs » ont un nom en Russie : les « traîtres à la patrie », punis sans pitié par le Kremlin. Au-delà de cette catégorie au nom volontairement effrayant, toute une rhétorique poutinienne est développée. Au sein de cette petite école de Karabach, c’est « avec enthousiasme » que certains s’en font les porteurs – comme Mr Pavel Abdoulmanov, le professeur d’histoire. « Il faut éliminer les voix dissidentes sur le plan politique pour éviter une division sociale. […] Si on n’aime pas le pays où on vit, alors on est un parasite. Et il faut partir », affirme-t-il devant ces rangées d’enfants. Tout un discours propagandiste est agilement déployé pour tuer dans l’œuf toute opposition.

Cette catégorie des « traîtres à la patrie » a un second effet à souligner : elle tend à jeter hors de la société ces voix dissidentes, à les présenter comme des êtres à part, porteurs d’une « impureté » dont la Russie – la « mère Patrie » – doit se débarrasser. Derrière la double-performativité rhétorique de cette catégorisation, se cache le nœud du problème pour ce système basé sur un autototalitarisme de la société : les voix dissidentes sont celles de « “gens ordinaires”, avec des soucis “ordinaires” », comme le rappelle Havel. Pas de force toute-puissante en eux, de lucidité qui semble étinceler dans leurs yeux. Pavel Talankin, le dissident-collecteur est Mr Tout le monde. Et c’est bien ce qui effraie le régime en place. La puissance de celui-ci reposerait ainsi sur peu de choses, à en croire Havel et les images de Pavel Talankin. Uniquement sur cet écran de fumée qui plane au-dessus de la ville industrielle de Karabach, et qui empêche ses habitants d’en imaginer un hors-champ. Une puissance de pacotille, que le dissident-collecteur met à nu de façon saisissante.

Agir par la collecte

Que peut ainsi le collecteur ? Expérimenter le geste de collecte est éprouvant ! Tout historien devrait s’y confronter. Cela mobilise tout le corps. C’est physique, incontestablement. Souvent, j’en sors avec une grande fatigue, comme si j’avais parcouru des kilomètres. Car la collecte est déjà écriture : on ne capte pas le réel, mais on en construit un. On en choisit les bords, les angles de vue ou d’écoute, et on en est – qu’on le veuille ou non – un des personnages. À travers Mr Nobody Against Putin, j’invite ainsi chacune et chacun à saisir l’importance de ce geste de collecte, comme puissant levier d’action.

L’histoire ne s’écrit pas sans nous. L’histoire n’est pas non plus ce passé qu’on brandit dans une marche pour guider nos pas. Non, Pavel Talankin nous rappelle que l’histoire est bien vivante. En creux, ce dissident-collecteur nous interpelle et nous dit : « Rien n’est plus terrible que rester les bras ballants. Sonne alors non pas la fin de l’histoire, mais le pire de l’histoire. »


Pour aller plus loin : 

Documentaire audio d’Aline Bieth : « Les livres ukrainiens en exil : une histoire de résistance », Grand Reportage, France Culture (2026)

Publié le 23 avril 2026
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