Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

Exhumer

Méritons-nous nos enfants ?

À l'heure d'une grande mobilisation lycéenne et étudiante, Entre-Temps a proposé à l'historienne Manon Pignot de partager les réflexions conclusives de son récent ouvrage : "Les enfants. Une autre histoire de la France - XIXe-XXIe siècle" (Tallandier, 2026). Une invitation historienne, et donc citoyenne, à prendre les enfants au sérieux.

La « puissance paternelle » a longtemps été, en France, la clé de voûte de l’ordre social : « ne pas pénétrer à l’intérieur des familles », comme le rappelait François Guizot, fut le mot d’ordre politique et social du xixe siècle, du Code civil de 1804 jusqu’aux années 1880. À telle enseigne que la première loi punissant les maltraitances publiques contre les animaux domestiques est adoptée en 1850, soit trente-neuf ans avant celle concernant la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés. Sous la IIIe République, le principe de déchéance de la puissance paternelle sur le plan civil est introduit dans la loi. Sa principale vertu est de tenter de sortir la violence du secret des familles. Symboliquement, elle affirme aussi que les enfants ne sont pas la propriété exclusive de leur père : ils sont aussi les fils et filles de la nation qui, de son côté, s’engage à les protéger. Si le droit de correction paternelle est aboli sur le plan judiciaire en 1935, il ne disparaît pas pour autant : après 1945, ce sont les magistrats et les acteurs de l’Assistance publique qui prennent le relais pour le mettre en application et « corriger » la jeunesse récalcitrante. Dans les faits, le droit de correction privé – c’est-à-dire les châtiments corporels – n’est véritablement remis en cause qu’en 2019, par la loi interdisant les violences éducatives ordinaires. En ridiculisant l’« interdiction de la fessée », les détracteurs de la loi de 2019 ne font jamais que reprendre des arguments qui avaient déjà cours dans le Code Napoléon ou sous la plume de Guizot : les enfants appartiennent à leur père avant d’appartenir à une société. N’étant pas des citoyens du fait de leur minorité, ils ne sont donc même pas considérés comme des acteurs sociaux secondaires.

Le mouvement qui mobilise actuellement les lycéens français s’inscrit dans l’histoire longue des « révoltes collégiennes » et n’a, somme toute, rien de neuf. La répression qui le vise, en revanche, est inédite, tant dans son ampleur que dans le message envoyé : l’État républicain, qui s’est si longtemps opposé à la puissance paternelle au nom de l’intérêt de l’enfant, semble vouloir se réapproprier un « droit de correction » à grande échelle contre les velléités d’expression juvénile. Les visages éborgnés, les mâchoires fracassées, les mains amputées le disent tragiquement : la jeunesse n’a pas le droit à la parole, y compris quand il s’agit de réclamer des conditions dignes d’éducation. Y compris quand il s’agit de défendre le pacte social et moral sur lequel se fonde l’école publique depuis bientôt 150 ans : tous les élèves doivent être égaux devant le droit à l’instruction. 

Faire peser la responsabilité du devenir des enfants sur les instances familiales et scolaires paraît bien hypocrite tant il est vrai que les comportements – individuels et collectifs – sont le produit d’un environnement culturel et social dépassant largement ces deux cercles : ni la famille, ni l’école ne sont des isolats. Dès lors, on serait tenté de paraphraser le médecin Alexandre Lacassagne – qui écrivait, à la Belle Époque, que « les sociétés ont les criminels qu’elles méritent » – pour nous demander si, aujourd’hui, « les sociétés ont les enfants qu’elles méritent ». Bien des comportements juvéniles, considérés comme problématiques et potentiellement délictueux, sont finalement le reflet de notre temps, caractérisé par la dérégulation, par l’abandon progressif de l’État-Providence, par le culte de l’argent et de la consommation, par la violence, enfin, des relations sociales et économiques. 

Choisir de regarder les enfants comme des acteurs sociaux signifie, en sciences sociales, leur reconnaître le statut d’objet d’étude à part entière, sans l’« infantiliser », c’est-à-dire en le prenant au sérieux. De même, dans le champ politique, l’infantilisation des enfants n’accroît-elle pas leur vulnérabilité ? À trop les déclarer « innocents », ne les prive-t-on pas de leur capacité de pensée et d’action ? Un exemple l’illustre tout particulièrement : l’éducation à la sexualité, dès le plus jeune âge, constitue à coup sûr un gage de protection contre les violences sexuelles subies dans l’enfance. La refuser au nom de l’« innocence » supposée des jeunes acteurs revient à les exposer, très sûrement, aux agressions et aux abus. Mais les violences sexuelles ne sont que la partie émergée d’un iceberg que l’on peut nommer, avec la pédopsychiatre et sociologue Laelia Benoit, l’infantisme : il paraît nécessaire aujourd’hui de reconnaître que les violences faites aux enfants, et notamment les violences intrafamiliales, ne sont pas des faits isolés et individuels, mais qu’elles s’inscrivent dans un continuum de comportements dévalorisants relevant du collectif. 

Or s’il est une vérité presque tautologique, c’est bien celle que rappelait Le Petit Prince : « Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. » Regarder et penser l’enfance – en citoyen·ne, en chercheur·se, en historien·ne – implique le maintien de sa considération pour un âge que nous avons tous et toutes traversé. Mais il faudrait aussi renverser la maxime de Saint-Exupéry : dans nos sociétés occidentales, où la mortalité infantile est extraordinairement basse, tous les enfants, ou presque, deviennent des adultes. Autrement dit, pour bien comprendre une société, pour la saisir à la racine, il est indispensable de savoir regarder ses enfants et de savoir interroger la place qui leur est accordée, afin de mettre au jour les mécanismes de socialisation et de politisation de ceux qui, à leur tour, deviendront des adultes. 

Ce texte est en partie tiré de la conclusion de l’ouvrage Les enfants. Une autre histoire de la France – XIXe-XXIe siècle (Tallandier, 2026), avec l’aimable autorisation de l’auteure et de l’éditeur.

Publié le 6 octobre 2026
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