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Lutte prolongée

« Lutte prolongée », ce n’est pas tout à fait un combat continué. Ce sont plutôt des idées, des images, des pratiques et des expériences appropriées et partagées. En octobre 2017, une classe de quatrième d’une vingtaine d’élèves du collège Paul Eluard de Montreuil s’est immergée pour plusieurs mois dans l’histoire de mai 68. Le thème n’est aucunement au programme de ce niveau du collège, les troisièmes l’étudient, pour leur part, assez rapidement en fin d’année. Le cinquantenaire de l’événement approchant, ce n’était pas tant l’idée de le commémorer comme un épisode quelque peu inerte et réfrigéré du second XXe siècle français, que de se plonger dans la profusion de ses archives à l’heure où les mobilisations sociales donnaient un écho particulier à l’épisode. Enfin, au cœur de mai 68, il y a une jeunesse en colère que nous avons jugé pertinent de faire dialoguer avec celle d’aujourd’hui.

Il était donc très judicieux de la part de l’association montreuilloise F93 d’avoir choisi de confier à Robi Morder le soin de nous accompagner pour l’année dans ce projet. Tout à la fois acteur et historien de la période, intéressé aux mobilisations lycéennes et étudiantes, nous tenions là l’interlocuteur idéal pour nous guider dans les méandres de l’événement. C’est d’ailleurs par un travail sur deux cahiers lycéens tapuscrits, issus des établissements parisiens Carnot et Decourt, qu’il a ouvert nos études et débats, piquant au vif la curiosité des collégiennes et des collégiens à découvrir qu’à la fin des années 60, on pouvait subir les foudres des adultes d’un établissement scolaire en raison de cheveux trop longs. Les idées courtes des éducateurs de l’époque et l’évocation des « lycées casernes » les firent monter sans trop d’hésitation dans le train de l’histoire.

En guise de promenade, le travail mené avec la classe ressembla en réalité à une grande immersion. Sans en dévider le déroulement pas à pas, il faut préciser que ce cheminement à travers les évènements de mai et juin 68, effectué sur le temps de cours destiné à l’enseignement du programme de quatrième, nous a d’abord conduits dans les riches archives de la période. Elles furent parfois apportées par Robi directement en classe : cahiers de Comités d’Action Lycéens (CAL), affiches, tracts issus des mobilisations ont circulé entre les mains des élèves. S’y sont ajoutés, par exemple, des documents photographiques et audiovisuels. L’objet d’étude est sorti des quatre murs de la classe, devenant un sujet de conversation à la maison. Ainsi, nous avons eu en prêt pendant quelques temps un dossier d’archives personnelles d’une grand-mère d’élève contenant des papillons, coupures de presse, tracts – dont un, très édifiant, du personnel de l’ORTF – et textes manuscrits de chansons. Si les archives de l’événement sont venues à nous, nous sommes aussi allés à leur rencontre : le conservatoire des mémoires étudiantes d’Aubervilliers nous a accueillis toute une matinée pour déambuler dans les trésors de ses cartons, écouter des témoignages enregistrés, ou tourner les pages des albums photographiques. Les locaux particulièrement encombrés et la question des « archives essentielles » posées par le ministère de la Culture surgissant à peu près au même moment dans l’actualité, ce fut l’occasion d’aborder avec les jeunes la question de la conservation, du classement, du stockage des documents de travail par les archivistes, historiennes et historiens. Au cours de l’année, les élèves ont également pu entendre et questionner l’événement tel qu’il fut traversé par une femme, Anne-Marie Lagrave, venue à leur rencontre. Pour s’imprégner des lieux, nous avons arpenté les rues du Quartier latin, de l’Odéon au Panthéon via la Sorbonne, chef-lieu du mai des étudiants. Le cinquantenaire de mai 68 nous a enfin permis d’emmener les élèves aux Beaux-Arts de Paris, découvrir, observer, comprendre les affiches créées par les élèves de la célèbre école, offertes aux regards par Philippe Artières et Eric de Chassey pour l’exposition « Images en luttes ».

Un des enjeux du projet a été de permettre aux élèves de se retrouver dans cette multitude de documents et de structurer quelque peu la masse d’informations sous laquelle, sinon, elles et ils auraient pu sombrer. C’est ici que le rôle de la professeure trouve tout son sens. En effet, les collégiennes et les collégiens constituent un public très différent des lycéens ou des étudiants qui sont d’ordinaire le lot des intervenantes et intervenants du projet. Leur bagage culturel et politique, leurs univers de jeunes adolescents ne leur donnent pas un accès au passé de la même façon que leurs ainés et a fortiori s’ils ont participé à l’événement. Les collégiennes et les collégiens ne manient pas les sigles syndicaux ou ceux des groupuscules d’extrême gauche, pas plus qu’elles et ils ne prennent de notes lors d’une rencontre avec un témoin qui prend la forme d’un long monologue. Par conséquent, ma mission fut essentiellement de faire l’interface entre nos interlocuteurs, leurs histoires, les archives et leurs contenus. Trier, classer, organiser, sélectionner, consigner, synthétiser pour ne pas oublier et être capable de puiser dans nos cahiers de projet comme dans un vivier au moment où cela nous serait nécessaire et utile. L’immersion dans le temps, les lieux, les visages et les voix de l’événement n’étaient qu’une étape. Le projet, en effet, comportait une partie pratique, au cours de laquelle, les élèves de la classe ont dû remettre en jeu ce qu’ils et elles avaient saisi dans les sources pour le transposer dans leur propre temps de l’histoire.

Nos dernières séances de travail furent, par conséquent, consacrées à l’élaboration d’affiches constituées de visuels simples et accrocheurs, agrémentés de slogans ou interpellations propres aux préoccupations des élèves de la classe. Les luttes de mai 68 se prolongeaient ainsi jusqu’aux combats de 2018 : environnement, utopie, égalité hommes-femmes, sport propre, tolérance et … critique du système économique aux origines des inégalités sociales actuelles sont au centre des préoccupations des jeunes de la classe. Ils ébauchent et déploient d’abord leurs idées et leurs visuels, affûtent les slogans, simplifient et organisent leurs illustrations. À la fin de l’année, nous avons disposé grâce à la F93 d’un atelier de sérigraphie ambulant au collège pour réaliser nos affiches, retravaillées par Karine et Kris, professionnels de cette technique qu’ils pratiquent d’ordinaire sur tissu. Les temporalités fusionnent pour l’après-midi. Juin 2018 et mai 1968 se rejoignent pour transfigurer « l’esprit des lieux » familiers, du collège. En effet, comme quand les étudiantes et étudiants occupaient la Sorbonne et les salariés leurs usines, nous investissons le foyer socio-éducatif de l’établissement pour imprimer nos affiches. Les élèves enfilent les tabliers, déposent la peinture sur le cadre, pressent. Le préau de la cour est traversé de fil à linge pour faire sécher les affiches qu’elles et ils iront ensuite placarder dans le hall. Revendications colorées et démultipliées forment des dazibaos géants sur les vitres et les rambardes. Elles y resteront jusqu’à la fin de l’année, la lutte s’est prolongée…

Les historiennes et les historiens regardent parfois d’un œil attendri, lointain et à l’occasion condescendant, les pratiques de classe de leurs collègues du secondaire depuis leurs laboratoires de recherche ou à l’aune des canons de l’enseignement universitaire. Pourtant, il est extrêmement riche et important de permettre aux élèves de tous niveaux, du primaire au lycée, d’avoir accès aux pratiques, méthodes et problématiques disciplinaires en même temps qu’ils en découvrent les contenus. L’atelier de l’historienne ou de l’historien peut être un lieu de travail, d’expérimentation, de réflexion ouvert à tous les âges. Toutefois, cela est rarement possible dans la réalité tant les programmes scolaires et l’enseignement de l’histoire sont pensés comme une simple transmission d’une masse encyclopédique de faits. Cette finalité prenant le pas sur les autres, ils s’enseignent comme on empile des sacs de sable, finissant par obstruer la réflexion, le discernement et le raisonnement faute d’air et d’espace pour les laisser s’épanouir. Donner le goût de l’archive, ne pas laisser l’histoire et ses pratiques étouffer dès l’âge où l’on pourrait en goûter toutes les saveurs est bien une lutte – d’actualité.

Publié le 13 octobre 2018