Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

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Lire entre les fiches. Les mots des réfugiés espagnols à l’épreuve de l’indexation aux Archives nationales

Au départ, il y a des fiches ; des milliers de fiches, que le ministère de l'Intérieur a fait établir en 1939-1940 pour encadrer, dans et par l'écrit, l'arrivée en France des réfugié·es de la guerre civile espagnole. Marine Garnier, archiviste aux Archives nationales, revient sur la réalisation collaborative d'un inventaire nominatif de ces fiches, pour les unes rédigées par des agents de police français, pour d'autres par les réfugié·es elleux-mêmes. Quand s'entrecroisent noms propres francisés et persistances linguistiques castillanes que faut-il transcrire, traduire, re-traduire ? Une réflexion sur les fiches et leur richesse, sur le métier d'archiviste.

© Archives nationales.

Des archives pour retisser les trajectoires de réfugiés

Aux Archives nationales, à Pierrefitte-sur-Seine, les demandes de lecteurs et de lectrices concernant l’exil républicain espagnol affluent et se ressemblent. 

Ici, une femme enquête au sujet d’un grand-oncle blessé pendant la guerre d’Espagne et interné dans les camps d’Argelès-sur-Mer. Comme lui, des dizaines de milliers de ressortissants espagnols fidèles à la République ont pris les armes depuis l’été 1936 pour défendre le gouvernement républicain contre l’insurrection de l’armée. Au début 1939, l’effondrement du front de la Catalogne, dernier rempart contre l’avancée des troupes du général Francisco Franco, provoque l’arrivée massive sur le sol français de ces combattants devenus réfugiés.

Là, une autre femme recherche la trace de sa grand-mère, Dolores G., entrée en France en février 1939, passée par l’Hérault puis embauchée par un exploitant agricole en Ardèche. Comme elle, des centaines de milliers de civils viennent chercher l’asile en France, fuyant les combats et les bombardements en Espagne. Après avoir franchi la frontière, hommes, femmes et enfants sont regroupés dans des camps d’internement avant d’être mis au travail, parfois par la force, dans des entreprises ou chez des particuliers.

Ailleurs, un homme cherche une preuve du passage en Gironde de son grand-père, Manuel M., engagé dans une compagnie de travailleurs étrangers (CTE). Manuel M. fait partie des dizaines de milliers d’hommes étrangers, principalement espagnols, qui sont incorporés dans ces organisations placées sous autorité militaire. Les membres des CTE sont amenés, à partir du printemps 1939, à suppléer l’armée française ou à effectuer des travaux de force pour une solde dérisoire. 

Ces demandes, les Archives nationales en reçoivent des dizaines, peut-être des centaines tous les ans. Autant de parcours de vie qui nous sont écrits et racontés dans l’espoir que les archives permettent enfin de lever le voile sur 80 années de récits familiaux fragmentés et d’hypothèses formulées pour combler le silence. Les destinées de ces réfugiés sont en effet complexes à reconstituer, les guerres et les logiques administratives ayant dispersé les personnes aux quatre coins du territoire français, séparant souvent les époux des épouses ou les parents de leurs enfants. 

À nous alors, archivistes, d’explorer les méandres de nos fonds pour tenter de trouver les traces de ces trajectoires individuelles. Ce n’est pas tâche aisée, les archives étant lacunaires, éparses et, jusqu’à récemment, dépourvues d’inventaires nominatifs. Les réponses apportées aux familles ou aux chercheuses et chercheurs par les archivistes étaient donc nécessairement incomplètes, et l’on invitait souvent les personnes intéressées à venir elles-mêmes dépouiller les cartons pour retrouver la trace de leur aïeul. Cette réponse était aussi frustrante à fournir qu’à recevoir, puisqu’une grande majorité des demandeurs et demandeuses vivent loin de Pierrefitte-sur-Seine, dans le sud-ouest de la France voire en Espagne.

Il était nécessaire de penser une méthode pour pallier cette difficulté. Un projet articulé en plusieurs étapes a donc vu le jour aux Archives nationales : il fallait d’abord inventorier les fonds de manière unifiée, puis repérer les archives porteuses de noms de réfugiés, les restaurer, les numériser et enfin les « indexer ». Ce traitement des archives nominatives n’a pas eu lieu dans le seul bureau des archivistes mais sur une plateforme en ligne, dans le cadre d’une démarche participative. Un travail de saisie de noms étrangers qui a occasionné une confrontation avec des enjeux linguistiques que je tiens, à mon tour, à mettre en mots. 

Réfugiés dispersés et archives spoliées

À mon arrivée aux Archives nationales en 2021, j’ai hérité d’un projet scientifique visant à rendre accessibles ces archives de l’exil républicain espagnol. Le projet portait plus particulièrement sur la Retirada, comme on appelle cet afflux en France de près de 500 000 réfugiés lors de la défaite du camp républicain début février 1939. Ces archives proviennent en majorité des fonds du ministère de l’Intérieur, conservées par le département de la Justice et de l’Intérieur des Archives nationales.

Ces fonds sont une mine d’or pour identifier les Espagnols réfugiés en France. En effet, au sein du ministère de l’Intérieur, la direction de la police du territoire et des étrangers est alors chargée de réglementer le séjour des étrangers en France, de veiller à la sûreté de l’État et de contrôler les frontières. Elle coordonne donc l’action des préfets afin de comptabiliser et d’encadrer l’important flux des réfugiés de la Retirada

Entre février 1939 et juin 1940, partout en France, la police dresse des listes ou des fiches individuelles au nom des Espagnols entrés sur le sol français. Les préfets transmettent à Paris ces documents qui sont ensuite centralisés dans les locaux du ministère de l’Intérieur, rue des Saussaies. Il s’agit d’une entreprise de fichage massif qui doit permettre aux fonctionnaires français de localiser précisément les réfugiés présents sur le territoire malgré leurs déplacements fréquents entre camps d’internement et centres d’hébergement. 

À partir de 1940, ces documents jusqu’ici minutieusement classés et conservés connaissent une série de vicissitudes. Au moment de la défaite de la France, les archives du ministère de l’Intérieur sont en partie saisies par les troupes d’occupation allemandes, à l’instar des papiers de nombreuses administrations françaises. Les documents spoliés sont envoyés dans les territoires du Reich pour y être exploités par le régime nazi dans le cadre de sa traque des « indésirables » et des communistes, catégories de population auxquelles les réfugiés espagnols sont assimilés. Ces archives sont ensuite découvertes par l’Armée rouge à la faveur de son avancée vers l’ouest en 1945. Ramenées en Union soviétique, elles sont conservées comme trésor de guerre aux archives spéciales centrales d’État à Moscou jusqu’à la chute du bloc de l’Est. Classées et inventoriées par des archivistes russes pendant 50 ans, elles sont enfin restituées aux Archives nationales en 1994. Il s’agit des « fonds de Moscou », auxquels Sophie Cœuré a consacré un ouvrage de référence.

Une partie du fichage policier consacré aux réfugiés espagnols est toutefois restée dans les locaux du ministère de l’Intérieur. Oubliées par les Allemands, ou ne les intéressant pas, ces archives sont demeurées en France pendant toute la Seconde Guerre mondiale, dans une cave de la rue des Saussaies. Elles y sont retrouvées dans les années 1950, humides et endommagées. Certaines doivent être jetées car trop abîmées, et ce qui peut être sauvé rejoint la sous-série F/7 du cadre de classement des Archives nationales, consacrée aux archives de police. Le cadre de classement, associant une lettre et un chiffre à chaque fonds d’archives selon sa thématique, est abandonné en 1976, remplacé par un système de cotation dite « continue ». Les documents restitués par la Russie à la France en 1994 sont par conséquent cotés selon ce nouveau système qui attribue à chaque versement d’archives une suite de chiffres. Les archives relatives à l’exil républicain espagnol provenant des « fonds de Moscou » sont principalement conservées au sein des versements 19940497 et 19940500.

Les documents relatifs aux réfugiés espagnols intègrent donc les fonds des Archives nationales en deux lots séparés, à plus de 40 ans d’écart l’un de l’autre : deux ensembles classés et décrits différemment par des archivistes de diverses nationalités. Ils sont éparpillés dans des dizaines de cartons, classés sous des cotes variées et discontinues, référencés dans plusieurs inventaires. Ainsi, les archives censées apporter des réponses aux questions des descendants de réfugiés sont à l’image des parcours de vies cabossés qu’elles documentent : dispersées, morcelées, éparpillées. Autant d’obstacles à la lisibilité des fonds et autant de freins à l’aboutissement des recherches.

Il était donc nécessaire de raccommoder ces fonds épars, de retisser la cohérence perdue pendant un demi-siècle de dépossession et d’errance des archives et des personnes. L’outil de l’archiviste pour rendre intelligible ce qui ne l’est plus est l’inventaire. En m’appuyant sur les travaux déjà effectués par ma collègue Émilie Charrier, j’ai donc réalisé un inventaire des fonds de la direction de la police du territoire et des étrangers relatifs aux réfugiés de la guerre civile espagnole. Achevé en 2022, cet inventaire permet de réconcilier les archives n’ayant jamais quitté la France et les archives restituées par la Russie.

Un premier travail a donc consisté à restituer une cohérence intellectuelle à ces archives séparées par les vicissitudes de l’histoire. Néanmoins, un long chemin restait à parcourir pour offrir aux lecteurs et lectrices la possibilité d’une efficace recherche à distance dans les fonds des Archives nationales.

Exhumer les noms des réfugiés : un travail collectif

Premier jalon nécessaire, cet inventaire des archives de la police du territoire et des étrangers ne résolvait cependant pas toutes les difficultés. Les lecteurs et lectrices devaient toujours venir dépouiller des cartons à Pierrefitte-sur-Seine pour trouver la trace précise d’un réfugié dans les archives. Un relevé des noms des individus apparaissant dans les fonds s’imposait donc afin de permettre la recherche à distance. En prévision de ce travail, les documents nominatifs décrits dans l’inventaire (c’est-à-dire les listes de réfugiés et les fiches individuelles) ont été restaurés puis numérisés.

En 2023, le lancement par les Archives nationales de la plateforme de description participative Girophares a permis à ce projet de faire un bond en avant. Grâce à Girophares, les archivistes déposent en ligne des lots de documents numérisés que des volontaires, curieux ou amateurs d’histoire, peuvent bénévolement contribuer à décrire (ou à « indexer », dans le jargon archivistique). Cette indexation consiste à relever un ensemble d’informations à travers un formulaire préalablement défini par l’archiviste : nom(s) du réfugié, prénom(s), date et lieu de naissance, profession, lieu d’internement en France… Renseigner ce formulaire informatique normalisé n’est pas une tâche aisée, les fiches papiers comportant une infinité de variations qui peut rendre difficile l’indexation par les bénévoles.

Le projet Retirada sur la plateforme Girophares a vu le jour en mai 2024. Il portait dans un premier temps sur un unique corpus de documents : des fiches individuelles de membres des compagnies de travailleurs étrangers. Le projet a permis d’impliquer directement dans le travail d’indexation les personnes intéressées par l’exil républicain espagnol : descendants de réfugiés, lycéens en classe d’espagnol européen, universitaires ou encore aficionados de généalogie, rompus à l’exercice de la description participative. L’effort commun a permis de recueillir des données en un temps record. La totalité de ce premier lot d’images a été décrite en trois mois, permettant de collecter plus de 7000 entrées nominatives.

J’ai ensuite entamé un long travail de relecture, de correction et d’harmonisation de ces données. Collectées de manière libre et ouverte, elles comportaient des aspérités et des irrégularités. Les champs comprenant des noms propres ont requis une attention toute particulière, car il s’agit à la fois des champs les plus cruciaux pour identifier les réfugiés mais aussi de ceux pour lesquels le taux d’erreur est le plus élevé. Les noms de famille, les prénoms et les noms de lieu sont les données sur lesquelles j’ai concentré tous mes efforts de relecture et d’interprétation. 

J’ai passé des heures à tenter de retrouver l’orthographe d’un patronyme, à localiser un village en Andalousie ou un hameau dans les Hautes-Alpes, investie d’une quête d’exactitude sans fin. D’un sens de la responsabilité aussi : si un nom est mal transcrit, il pourrait n’être jamais retrouvé par la personne qui le recherche sur notre site internet.

Dans l’intimité des mots des réfugiés 

Il résulte de ce travail de relecture que la question de la langue est omniprésente dans ce corpus de documents. Ou plutôt la question des langues : les fiches individuelles des réfugiés espagnols sont en effet le lieu d’une rencontre, et souvent d’un mélange, entre le français et le castillan. 

Plusieurs catégories de rencontre linguistique se révèlent à la lecture des documents. Dans certains cas, ce sont des fonctionnaires de police français qui renseignent des formulaires. Pour cela, ils interrogent oralement des réfugiés espagnols, lesquels déclinent leur identité dans leur langue, souvent sans interprète et sans papier d’identité pour appuyer leur déclaration. Les prénoms et les noms sont souvent inversés, les patronymes parfois francisés voire transcrits phonétiquement par les fonctionnaires. Il en va de même pour les noms des localités de naissance, écrits par les policiers français tels qu’ils les entendent.

Dans d’autres cas, ce sont les réfugiés eux-mêmes, qui, plus ou moins lettrés, remplissent les formulaires de l’administration française. On les devine à travers le papier, le trait parfois hésitant, usant d’un français à l’orthographe hispanisée, ou écrivant directement en espagnol : « chofer » pour « chauffeur », « manouvre » pour « manœuvre », « sucrerier » pour « sucrier », « marino » pour « marin », etc. Ces observations font écho aux travaux réalisés par Marta Lopez Izquierdo et Mercedes Yusta Rodrigo dans le cadre du projet CAREXIL-FR au sujet des pratiques linguistiques des réfugiées espagnoles confrontées à l’administration. Leur étude s’appuie sur un corpus de lettres de réfugiées conservées aux Archives nationales, dans le fonds de la Commission d’aide aux enfants espagnols réfugiés en France (CAEERF). Dans ces « humbles missives », la sociolinguiste et l’historienne observent notamment la difficulté pour ces femmes souvent semi-alphabètes de formuler des suppliques à l’écrit. Elles soulignent également l’émotion qu’il y a à percevoir ainsi la subjectivité de ces exilées privées de tout dont il est si rare d’entendre la voix.

Dans les archives du ministère de l’Intérieur, déceler la main d’un réfugié espagnol est parfois plus ardu lorsque le rédacteur de la fiche est à l’aise avec le français à l’écrit. Les indices, plus ténus, se logent dans d’infimes détails : ici un tilde accidentel dans « Espagñol », là un accent aigu sur un -a ou un -u. 

Il arrive aussi qu’un Espagnol membre d’une compagnie de travailleurs étrangers soit chargé par l’administration de sa compagnie de dresser les fiches nominatives pour le reste de ses compagnons d’infortune. Ce cas de figure est relativement fréquent : on retrouve alors la même graphie pour toutes les fiches individuelles des membres d’une même compagnie. C’est le cas par exemple des membres de la 214e compagnie de travailleurs étrangers stationnée à Montreuil-Bellay, dans le Maine-et-Loire. 

Sur ces fiches dressées par un même réfugié au nom de tous ses camarades, on fait parfois un étrange constat. Le prénom figurant en haut de la fiche ne correspond pas à la signature autographe griffonnée en pied de page. Une fiche établie au nom de Jacques est ainsi signée Diego, Domingo devient Dominique, Benito devient Benoit (sans « î »), Manuel devient Emmanuel. Les prénoms des réfugiés sont en réalité traduits, transposés vers le français.

J’imagine la scène : le secrétaire espagnol assis à un bureau, les interrogés debout, en file indienne, attendant leur tour. L’interrogatoire a lieu en espagnol, puis le secrétaire remplit la fiche, traduisant en direct les réponses fournies par chacun de ses concitoyens. J’entends les questions et les réponses qui ponctuent l’échange, je devine les choix de traduction du secrétaire :

Apellido ?
– Soriano Martinez. 
Nombre ?
– Manuel.
–  … Emmanuel. Profesión ?
– Obrero textil.

Et le secrétaire, qui pense à traduire le prénom, relâche son attention et note littéralement, dans le champ relatif à la profession : « textil », sans -e.

Les exemples d’accrochages et d’enchevêtrements linguistiques sont donc légion dans les fiches individuelles de réfugiés espagnols. Ces rencontres à mi-parcours entre deux langues ne sont pas sans conséquence sur la lisibilité des documents pour les bénévoles de la plateforme Girophares, et par ricochet pour les lectrices et lecteurs. La curieuse tendance qu’ont certains secrétaires espagnols à traduire les prénoms de leurs compatriotes risque tout particulièrement de faire échouer les recherches aux Archives nationales. Cependant ce phénomène de traduction mérite que l’on s’y penche attentivement. 

Traduire pour survivre

Ce penchant pour la traduction des prénoms est à mon sens une trace de l’agentivité des réfugiés espagnols face à l’administration française – ou du moins de certains réfugiés investis par l’administration d’un rôle de secrétaire. Choisis par les responsables de la CTE pour leurs qualités de lettrés, ils deviennent alors l’interface entre les membres de la CTE et ses encadrants français. 

Ce geste consistant à traduire les prénoms peut être interprété de deux manières différentes. 

Le rédacteur peut avoir voulu aller au bout de la démarche de rédaction de la fiche en français, se conformant ainsi au maximum aux attentes de ceux qui lui ont conféré un statut différent de ses compagnons d’infortune. Il s’agit dans ce cas de rendre intelligibles des prénoms probablement inconnus ou imprononçables pour les encadrants de la CTE, de devancer les attentes de l’administration et d’affirmer sa familiarité avec la langue française.

La francisation du prénom peut alors se lire comme un service rendu aux camarades d’exil. Une tentative de les rendre moins espagnols, et quelque part plus invisibles, ou inoffensifs. Car l’administration française voit d’un mauvais œil la présence de « rouges » dans ses campagnes, a fortiori quand elles sont éloignées des Pyrénées comme c’est le cas du Maine-et-Loire. 

Sur ces fiches, on peut aussi noter que le champ renseignant le lieu de naissance est rempli parfois de manière phonétique, même par un secrétaire hispanophone qui, bien que parlant la langue de l’interrogé, ne peut connaître l’orthographe de toutes les localités d’Espagne. Ainsi, dans des fiches pourtant remplies par une main espagnole, Aldea en Cabo (Toledo) est orthographié Aldeaencabo (Toledo), Campillos (Málaga) est transformé en Campillo (Málaga). 

Ici, j’imagine que Diego Valencia Escribano, Andalou, décline son identité à l’oral face au secrétaire espagnol. Il est né à Campillos, dans la province de Malaga. Le -s final a tendance à être silencieux dans le sud de l’Espagne. Le secrétaire entend « Campillo », et c’est ce qu’il écrit dans la fiche.

Pour réaliser un inventaire nominatif de ces fiches individuelles, il faut donc prendre en compte ces adaptations et malentendus linguistiques qui datent du moment même de la production des documents.  Les bénévoles de la plateforme Girophares ont, elles et eux aussi, dû effectuer une gymnastique mentale pour tenter d’extraire de chaque fiche l’information la plus exacte possible. La majorité des bénévoles étaient Français ou francophones, tandis que certains étaient Espagnols ou hispanophones. Leur indexation de ces fiches a donc été colorée par leur propre bagage, leurs connaissances et leur sensibilité. Certains relevaient les champs du formulaire en respectant strictement l’orthographe erronée figurant sur la fiche tandis que d’autres tentaient de restituer l’orthographe originelle du nom du réfugié. Enfin s’ajoute à ces couches successives de réécritures et de relectures de ma propre intervention d’archiviste, ultime étape d’un travail collectif menant à la réalisation d’un inventaire nominatif.

La patte de l’archiviste

Passé le long travail d’interprétation des noms de personnes et de lieu, j’ai procédé à la correction en masse de certains champs, et donc au lissage des informations récurrentes dans la base de données. Ainsi ai-je homogénéisé les champs relatifs à la profession des réfugiés ou au numéro de leur compagnie de travailleurs étrangers. Les orthographes fantaisistes de certaines professions ont donc disparu, cessant de refléter les différents niveaux de maîtrise du français des réfugiés. La réalisation d’un inventaire d’archives nécessitait que les données soient « nettoyées » afin d’être lisibles et conformes aux attentes des lecteurs et lectrices. 

J’ai également corrigé en masse le champ « sexe », qui, ne figurant pas explicitement dans les fiches individuelles, avait dû être déduit par les indexeurs et indexeuses. Je souhaitais que les bénévoles, à partir des prénoms des réfugiés et de leur profession, forgent un champ indiquant leur genre. Il s’agit là d’un parti pris archivistique, d’un choix de ne pas respecter scrupuleusement les informations inscrites dans le document, mais de s’autoriser à créer des données à partir d’informations présentes en creux. Or certains prénoms espagnols peuvent prêter à confusion : José María est un prénom masculin, tout comme Ángel ; tandis que Consuelo ou Amparo sont des prénoms féminins. Le taux d’erreur sur ce champ était donc relativement élevé, ce qui m’a conduite à démêler les identités de chaque réfugié. Cette démarche avait pour but principal de permettre aux chercheurs et chercheuses de constituer des corpus genrés dans l’optique d’effectuer des recherches quantitatives. 

Après les avoir lissées et normalisées, j’ai converti toutes les informations contenues dans la base de données en un inventaire au format XML-EAD, langage informatique respectant les standards de la description archivistique. Cette opération a mené à une réorganisation des informations initialement sous forme de tableur, muées en un ensemble de champs codifiés (« description », « historique du producteur »). Grâce à ce formatage des données, l’inventaire respecte le langage international des archives. Cela le rend plus pérenne car plus susceptible d’être compris dans un autre pays ou dans un avenir relativement lointain.

Porter l’attention sur la focale archivistique qui est la mienne permet de constater un paradoxe : l’inventaire, instrument de compréhension et de clarification, apporte en réalité aux archives une strate d’interprétation supplémentaire. Il s’agit d’un filtre de plus qui vient s’interposer entre le document et la lecture que nous en faisons dans le présent.

La longue chaîne de ces différentes opérations archivistiques – inventaire, restauration, numérisation, indexation, correction, conversion –  a finalement abouti à la mise en ligne d’un inventaire nominatif recensant les réfugiés incorporés dans les compagnies de travailleurs étrangers. Cet inventaire, doté d’images d’archives numérisées, permet concrètement aux personnes intéressées de trouver un résultat en cherchant un nom dans la salle de lecture virtuelle des Archives nationales. Un outil qui, je l’espère, facilitera la tâche des descendants de réfugiés désireux de recoller les morceaux de leur histoire familiale.

*

Il y a plus de quatre-vingts ans, la défaite du camp républicain en Espagne envoyait sur les routes des centaines de milliers de réfugiés. Les trajectoires chaotiques de ces exilés ne se déroulent pas seulement à la frontière pyrénéenne, mais aux quatre coins du territoire français et même bien au-delà. Certains réfugiés espagnols poursuivent leur chemin vers l’Afrique du Nord ou l’Amérique latine ; d’autres se perdent en Europe centrale, happés par les camps de la mort nazis. Quelques mois après la victoire franquiste, c’est au tour des archives qui documentent la Retirada d’être éparpillées à travers l’Europe. Les papiers, fourrés dans des caisses, sont soustraits à leurs administrations d’origine, puis à la vigilance des archivistes français qui auraient dû, à terme, en prendre soin. Le destin des archives de la Retirada est donc à l’image des histoires de vie qu’elles renferment : déraciné et dispersé. 

Pour les descendants de réfugiés à la recherche de réponses quant au parcours de leur aïeul, la confrontation aux archives est un passage obligatoire. Les archivistes sont supposés les épauler dans cette démarche. Or, quand il est question des archives restituées par la Russie, nous avons, nous aussi, besoin de nous réapproprier les fonds dont nous avons été dépouillés pendant cinquante ans. Autant qu’un travail archivistique collectif, le projet La Retirada sur la plateforme Girophares a constitué un projet citoyen qui a permis d’intégrer les premiers intéressés, à savoir les enfants et petits-enfants de réfugiés, dans la création de savoir sur cet événement historique. Les descendants ont ainsi été invités à faire les archives et à prendre leur part dans l’écriture de l’histoire de la période.

À l’heure des lois sur la récupération de la mémoire historique en Espagne, le projet La Retirada interroge le rôle de l’archiviste : ni gardiens, ni tout à fait passeurs, ne serions-nous pas les acteurs et les actrices d’une restitution mémorielle ? Nous jouons, entre les archives et celles et ceux qui souhaitent les interroger, un rôle d’intermédiaire, d’interface. Nous nous faisons en quelque sorte, nous aussi, traducteur et traductrices. 

La question de la translation se reflète dans toutes les facettes de cette histoire de guerre et d’exil et vient ricocher jusque dans nos bureaux d’archivistes. Dans les parcours des réfugiés espagnols, c’est un problème qui se pose d’emblée, au moment même où se produit le choc de devoir refaire sa vie dans un pays à la langue inconnue. Certains descendants vivant aujourd’hui en France nous confient parfois, quant à eux, la frustration qui se loge dans la perte de l’idiome des origines, qu’il s’agisse du castillan, du basque ou du catalan. La langue est une embûche par laquelle passent nécessairement les retrouvailles des lecteurs et lectrices avec leurs ancêtres.

Les institutions patrimoniales sont nombreuses à prendre à bras le corps la question des sources disponibles pour faire l’histoire des vies espagnoles broyées par l’exil. Le projet des Archives nationales, dont une seconde moitié reste encore à déployer, s’inscrit dans un écosystème d’initiatives parallèles, menées de manière concertée. En Occitanie, les services d’archives départementales sont ainsi engagés dans un effort collectif pour numériser, indexer et mettre en ligne les noms de réfugiés présents dans leurs fonds. L’Office français de protection des réfugiés et apatrides mène également, en concertation avec le ministère de la Culture espagnol, un vaste projet de numérisation et d’indexation de son fichier des réfugiés espagnols. De l’autre côté des Pyrénées, les travaux ne manquent pas : citons par exemple le Banc de la memòria, plateforme catalane où seront prochainement disponibles les travaux d’indexation réalisés par l’historien et bibliothécaire Rubèn Doll-Petit. Ou encore le projet transnational Exilis, qui fédère les institutions œuvrant à la meilleure connaissance des exils des années 1930 et 1940 à la frontière pyrénéenne. Autant d’efforts qui tendent tous vers un même but : permettre la reconstitution des trajectoires individuelles de réfugiés espagnols dont les bribes sont disséminées à travers l’Europe. 

Publié le 9 décembre 2025
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