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La musique des oiseaux

L'invitation lancée par Patrick Boucheron à Isabelle Prim, celle de proposer un film pour Entre-Temps, a fini par coïncider avec la longue période de confinement. Le résultat, qui vient d'intégrer les "Lettres de cinéma" réunies par La Cinémathèque française comme autant de promesses, de "lendemains qui filment", est une fenêtre qui n'ouvre pas seulement sur l'après, mais emboîte et entremêle les temps.

Capture d’écran (1)

Il y a quelques mois, une invitation m’est faite de proposer quelque chose ici, pour Entre-Temps. Parce qu’à l’époque il m’est difficile de répondre à une sollicitation, aussi honorifique soit-elle, je laisse s’envoler la belle proposition. Quelques semaines passent puis vient le confinement et c’est presque chaleureusement que j’accueille ce couvercle sanitaire, lui imputant ce mot d’ordre : ne plus s’en faire de ne pas assez en faire.

C’est pendant que je jardine sur le balcon de mon alibi que Patrick Boucheron réitère sa proposition. Mon deuxième mouvement, après avoir été à nouveau touchée de près par cette marque de confiance, est de vouloir décliner à toutes jambes. C’est qu’avec mes oreilles déréglées par la proximité des murs, je l’entends me dire que si, si, de ce présent-là peut surgir quelque chose. Présent pour lequel on vient justement de me fournir un tapis de fakir qui le rend impraticable. J’ajuste mes tympans et comprends alors qu’il s’agit d’autre chose que de changer le plomb en or. Vient le troisième temps, le seul des trois qui court toujours, celui dans lequel je remercie Patrick Boucheron d’avoir rendu volant ce tapis clouté.

Avant que, dans les airs fraîchement retrouvés, je ne rencontre mon idée, je décide la chose suivante. Plutôt que de proposer un rapport de confinement, je fabriquerai un contre-point au confinement. Un petit film qui portera la marque de son ajustement, c’est-à-dire des conditions même de sa fabrication. Mais comment porter l’empreinte du confinement sans l’ériger en label ? Je décide alors que le confinement ne sera pas représenté mais qu’il représentera. Le programme est ambitieux, trop grand pour moi, ou moi trop petite. Ajustement, disais-je.

De ce jeu d’échelle s’invente une histoire de temps qui s’emboîtent, de mesures et de portées : de musique. C’est aussi d’un nid de corneilles que chaque jour j’observe avec une paire de jumelles que ça commence. Des jumelles d’opéra, dont la fonction est de voir le son de plus près et d’écouter l’image de plus belle. Ces jumelles sont un héritage de mon père. Elles viennent d’un moment que le temps éloigne, floute, rapetisse. Voilà qu’un héritage me fournit les bonnes lunettes pour le saisir en même temps que le confinement le bon mot de passe pour le fuir. Comment alors ne pas faire grincer ces deux fenêtres de concert ?

Puis se présente à moi, en forme de livre, Simeon Pease Cheney, un pasteur américain du milieu du 19e siècle, professeur de chant. Simeon Pease Cheney écrit que c’est dehors qu’il écoute chanter les oiseaux et que c’est dedans qu’il en retranscrit les chants. Il est le premier à avoir proposé à des instruments pareilles mélodies. Au-delà de la métaphore du confinement et de son hors chant, je trouve mon contre-point. Cheney écoute le parquet qui craque, les portes qui grincent, les robinets qui fuient, les oiseaux qui pépient, autant de sons d’ordinaire engloutis mais qui, depuis quelques semaines, ont fait de nos intérieurs leur caisse de résonnance.

Faire chanter un temps dans un autre ; éclairer Youtube à la bougie ; écouter jouer le dehors avec les instruments du dedans ; faire un film de fiction ; jeter le passé loin devant ; être interrompue par mon fils ; en rendre compte ; faire un film documentaire ; envoyer le présent se faire voir ailleurs… Voilà avec quoi le confinement, qui jusqu’ici me tournait autour sans trop oser me bousculer, m’a saisi à la gorge et m’a fait chanter.

Publié le 25 mai 2020