Enseigner les Amériques coloniales par la fabrique d’archives fictives. 2 : Les mots des étudiant·es
Second épisode du projet pédagogique de l'historienne Ana Struillou, autour de la création de fausses Relaciones, ces documents adressés depuis les Amériques au gouvernement espagnol aux XVIe-XVIIe siècles. Et maintenant, place aux étudiant·es ! Elles et ils présentent leurs productions, textes et cartes imaginaires, ainsi que les réflexions qui ont émergé de l'exercice, sur les "sources" et les régimes de véridicité, sur ce que l'on met de soi quand on fait de l'histoire… Alors, ça fait quoi d'écrire un rapport colonial ?

Les Amériques coloniales et nous
Nous sommes arrivé·es dans cet enseignement avec des parcours et des attentes très différentes. Pour quelques-un·e·s, les origines portugaises, espagnoles, ou un séjour au long cours en Amérique du Sud, nourrissaient un désir d’étudier l’histoire américaine afin d’entretenir un lien personnel avec le continent. Ceux-là partageaient le sentiment que, dans le cadre du parcours scolaire français, les Amériques ibériques avaient trop souvent été reléguées au second plan au profit d’autres régions. Les quelques camarades qui avaient suivi une scolarité dans la péninsule Ibérique cherchaient, quant à eux, à prendre le contre-pied d’un enseignement qui, s’il avait largement fait place à la question des Amériques coloniales, avait parfois minimisé la violence de la conquête et de la domination espagnole et portugaise. Pour d’autres, le choix de cet enseignement résonnait avec une histoire personnelle liée à l’ancien empire colonial français : celles et ceux-là voulaient comparer les mécaniques coloniales à travers le temps et l’espace, et identifier des continuités dans les formes de domination. La majorité d’entre nous, en revanche, n’entretenait pas de lien direct avec le monde ibérique ni avec l’histoire coloniale contemporaine. Le choix de cet enseignement était alors d’abord un moyen de déconstruire les idées reçues sur cet espace – notamment celle d’une nature américaine vierge, luxuriante et exotique –, qui irriguent par exemple 1492. Conquest of Paradise de Ridley Scott (1992).

Nous avions tous suivi, en deuxième année de licence, un enseignement consacré à l’Amérique moderne, qui avait nourri notre intérêt pour cette région. Nous attendions du cours de cette année qu’il approfondisse nos connaissances et nous amène à réfléchir aux silences des sources produites par les autorités coloniales espagnoles. En nous intéressant aux réalités sociales, culturelles et économiques précolombiennes, nous espérions nous défaire d’une approche eurocentrée et redonner une place à des acteurs trop souvent relégués à la marge des récits européens.
Enfin, l’étude des Amériques coloniales et de leur rapport à l’environnement résonnait avec certaines de nos préoccupations actuelles, notamment autour de la question climatique. À travers l’analyse des transformations induites par la colonisation et la mise en relation des espaces européens et américains nous souhaitions réfléchir au lien entre les expériences des sociétés du passé et le dérèglement climatique que nous vivons aujourd’hui. Certain·es souhaitaient également replacer dans l’histoire longue du continent le retour de l’impérialisme prédateur des États-Unis d’Amérique tel qu’il se manifeste aujourd’hui. Montrer en somme, l’actualité de la question coloniale en étudiant un ancien territoire colonisé devenu à son tour acteur de politiques d’influence et de domination.
Imaginer les acteurs et définir un environnement de travail
Nous nous sommes tout d’abord attelé·es à imaginer nos acteurs – ceux et celles qui allaient prendre la plume pour rédiger les Relaciones. La plupart d’entre nous ont opté pour des personnages fictifs qui étaient néanmoins inspirés de personnages et de situations attestés par les sources analysées en cours : des clercs, des conquistadors ou des administrateurs, dont les noms, parfois choisis au hasard, ont été hispanisés. Il y a eu de nombreux descendants de colons espagnols, qui constituent de fait la plus grande part des auteurs de Relaciones conservées. Ont ainsi pris vie des Fray Francisco de la Encarnación, doctrinero de la mission de l’ordre de Saint François ou encore de Lope de Aguazil, prêtre de l’Ordre des Frères mineurs.


D’autres camarades ont imaginé des auteurs européens en cohérence avec la réalité historique des localités où ils les avaient placés. Tous trois issus de l’espace culturel lusophone, Adrien, Pedro et Léandre ont, par exemple, décidé de donner vie à Diogo Jota – dont le nom sonne comme un hommage. Ce frère jésuite portugais, ayant pris connaissance du questionnaire de 1577, aurait décidé d’y répondre depuis Salvador de Bahia, alors principalement peuplée de colons portugais. L’union des couronnes (1580-1640) entre l’Espagne et le Portugal leur a permis de justifier la présentation d’un espace et d’un auteur lusophones, ce qui permettait d’ailleurs de contrebalancer la prédominance de sources espagnoles dans la brochure de notre cours.

Certaines de nos Relaciones ont mis en scène des femmes européennes. Pour construire ces personnages, nous nous sommes appuyé·es sur quelques figures féminines bien attestées, telles la conquistadore Isabel de Guevara (née vers 1530) ou l’exploratrice Isabel Barreto (m. 1612). Leurs trajectoires montrent que dans des circonstances particulières, en l’absence d’hommes ou pour soutenir les intérêts familiaux, les femmes pouvaient prendre la plume. Ces cas de « colonisatrices invisibles », pour reprendre l’expression de l’historien Matthew Restall, demeurent rares, et aucune ne figure parmi les auteurs des Relaciones, leur intégration dans nos archives fictives a donc exigé un effort de justification plus poussé, qui impliquait une réflexion précise sur les conditions sociales qui auraient pu rendre plausible leur accès à l’écriture de ces documents.
Enfin, certain·es d’entre nous ont décidé de simuler la production d’un auteur amérindien. Inspirées par la trajectoire d’Henrique dit « de Malacca » (né vers 1495), esclave et interprète de Magellan (1480-1521), Perrine et Fantine ont par exemple créé le personnage de Paulo, un Indien converti au catholicisme, afin d’évoquer les liens complexes pouvant unir un rédacteur espagnol et un cartographe indigène. Joséphine, Robin et Jasson ont fait apparaître Wayna, traducteur pirquah ayant appris l’espagnol en prison.


D’autres groupes ont choisi de faire écrire des métis, en s’inspirant notamment de la figure de Diego Muñoz Camargo (m. 1599), fils d’un conquistador espagnol et d’une Tlaxcaltèque, auteur d’une Relación concernant les chefs-lieux de Tlaxcala. Amandine Robert, Helena Marel et Liam Pansier ont choisi de faire écrire Isabel Bénitez, fille d’un conquistador et d’une « noble » inca.

En rédigeant ces Relaciones, nous avons tenté de retranscrire le métissage de l’auteur ou de l’autrice dans l’écriture elle-même : montrer combien il ou elle pouvait osciller entre l’Ancien et le Nouveau Monde, entre plusieurs systèmes de références culturelles, entre différentes conceptions de l’espace et du rapport à l’environnement. Ce travail ne relevait donc pas d’un simple exercice stylistique, mais impliquait une réflexion sur la fabrique des archives coloniales, sur les conditions sociales et politiques de leur production et sur les voix qu’elles laissent entendre – ou qu’elles étouffent.
Écrire la Relación : le travail documentaire
Notre démarche de recherche s’est construite autour d’un va-et-vient constant entre l’analyse de sources, l’étude de travaux sur les Amériques coloniales et une réflexion critique sur notre démarche. Produire une cohérence narrative et éviter les anachronismes supposait en premier lieu un travail approfondi sur des sources de la période coloniale en espagnol ou en nahuatl, dont l’accès demeure difficile pour des étudiant·es de licence. Trois Relaciones geográficas de la fin du XVIe siècle, traduites par notre enseignante, ont constitué une base de travail commune. Outre les informations concrètes que ces documents apportaient sur la réalité coloniale et environnementale des espaces étudiés, ils nous ont permis de mieux saisir la forme même des Relaciones, tant dans le style de l’écriture que dans leurs particularités paléographiques et iconographiques. Certain·es d’entre nous ont complété ce corpus grâce aux traductions proposées par certains éditeurs, notamment Les Belles Lettres et leur collection « La Roue à livres », voire, pour les étudiant·es hispanophones et lusophones, par la lecture de sources en langue originale, comme El primer nueva corónica y buen gobierno (1615) du péruvien Felipe Guamán Poma de Ayala (né v. 1535), auxquelles nous avons pu avoir accès en ligne.
Au-delà de l’apparence graphique, il nous a aussi fallu rentrer dans la peau, et surtout dans la plume de ces hommes et femmes du XVIe siècle ! Reproduire le style d’un administrateur ou d’un clerc nous a obligé à renoncer à certaines tournures et à l’efficacité argumentative au profit de phrases longues, sinueuses, riches en synonymes et en virgules. Les sources sont ainsi devenues moins des documents à interpréter que des modèles à observer le plus attentivement possible.
En plus des nombreux blés et vignes que notre Seigneur nous offre à cultiver pour répondre aux besoins de son culte et au devoir de la diffusion de la vérité sainte, nous recevons de cette terre des pierres opalines dont la couleur rappelle celle du ciel d’où le Saint nous gouverne et sont utilisées par les locaux pour se parer.
8. Extrait de la Relación de la Serena par Sami El Amouri et Louise Lampee-Baumgartner.

Les travaux des historien·nes des Amériques coloniales ont constitué l’autre base de notre travail. Nous avons tous consulté des articles scientifiques, des ouvrages et parfois des thèses, ainsi que des dictionnaires mexica et quechua. Nous avons veillé à combiner des études très générales, comme Les Incas de Peter Eeckhout (Tallandier, 2024), avec des travaux plus ciblés, portant sur les espaces et les groupes sociaux que nous avions choisis. Le rendu final comportait une bibliographie annotée, qui devait compter au minimum cinq titres – limite basse que la plupart d’entre nous a largement dépassé.


Les sources auxquelles nous avons eu accès étaient majoritairement rédigées par des clercs ou des administrateurs coloniaux, ce qui a compliqué le travail de ceux ayant choisi de faire écrire des femmes, des Indiens, ou des personnes esclavisées. Pour faire face à ces difficultés, ils et elles se sont appuyé·es sur des travaux qui s’attachaient à restituer les expériences et productions autochtones ou métisses, à commencer par les articles pionniers d’Alain Musset que nous avions lus en classe. Cela a permis de mesurer la pluralité des acteurs impliqués dans la fabrication du savoir colonial. Shania, par exemple, s’est inspirée de travaux portant sur les populations afrodescendantes dans les sociétés coloniales espagnoles, et plus spécifiquement sur la place des femmes noires et métisses, afin de nourrir la fiction d’une autrice afrodescendante.

Représenter l’espace : l’élaboration de la carte
La réalisation d’une fausse carte était une composante essentielle de l’exercice, dans la mesure où de nombreuses Relaciones géograficas sont accompagnées d’une représentation de la localité décrite. Nous avons vite compris que cartographier, en contexte colonial, ne se limitait pas à représenter l’environnement : il s’agissait aussi d’affirmer une vision politique de l’espace. En produisant des cartes potentielles, nous ne cherchions donc pas seulement à imiter l’esthétique du passé, mais à montrer la façon dont les représentations coloniales peuvent s’imposer sur un espace en intégrant ou en excluant celles des populations locales, et éventuellement contribuer à le remodeler.
Nos cartes devaient ainsi refléter le point de vue de l’auteur fictif choisi. Certain·es ont imaginé un cartographe espagnol proche de l’administration locale : un soldat ayant participé à certaines expéditions et connaissant bien la région, ou encore un clerc venu évangéliser la population locale. Nous nous sommes inspiré·es des cartes produites par des Espagnols installés en Amérique pour élaborer itinéraires et chorographies mettant en valeur des lieux jugés remarquables. Si la plupart des groupes pouvaient s’appuyer sur un corpus abondant, la quantité de sources primaires disponibles restait variable selon la localité sélectionnée. Salvador de Bahia, ville majeure de la façade atlantique, a fait l’objet de nombreuses représentations cartographiques aux XVIe et XVIIe siècles par les Portugais puis les Hollandais. Les groupes travaillant sur des localités situées en marge des grands flux marchands n’ont pas eu accès à autant d’exemples.


En plus de reprendre des normes européennes de cartographie, nous avons également cherché à matérialiser le regard que ces Européens auraient porté sur le territoire américain en incluant des toponymes castillans ou portugais, et en représentant des symboles spécifiquement ibériques, tels que les croix pour représenter les églises. Certaines de ces croix ont recouvert d’anciens lieux sacrés, intégrant visuellement l’« extirpation de l’idolâtrie » à la représentation du paysage.
D’autres groupes ont choisi, au contraire, de valoriser la contribution des populations locales en optant pour des cartographes indiens fictifs – à l’image des artistes autochtones qui participèrent effectivement à l’élaboration de certaines cartes des Relaciones. Ce choix nous a permis de nous intéresser à la façon qu’avaient ces populations de se représenter le monde et de nous plonger dans leur écriture et leurs conventions cartographiques ! Nous avions analysé en TD comment les sociétés mésoaméricaines représentaient différents éléments du paysage, comme les berges lacustres, à l’aide de motifs plus ou moins géométriques ; les fleuves, avec des représentations de coquillages et/ou de perles à distance régulière ; les grottes par des têtes de félin montrées de profil. Cela nous a également aidé à imaginer certains glyphes en analysant la logique d’articulation des symboles existants afin de garantir la cohérence de l’ensemble. Les groupes travaillant sur des localités situées en Nouvelle-Espagne ont également pu s’inspirer des codex préhispaniques et coloniaux et s’appuyer sur des ressources numériques, comme les divers dictionnaires de glyphes disponibles en ligne, à l’instar du Visual Lexicon of Aztec Hieroglyphs.

Comme pour le texte de la Relación, la nature de la localité que nous avions choisie a beaucoup influencé la façon dont nous avons élaboré nos cartes. Si les travaux de Barbara E. Mundy ont constitué un guide essentiel pour les groupes ayant imaginé une production mexica, les groupes ayant choisi les Andes et l’Amazonie ont dû composer avec le manque d’informations concernant les modes de représentation de l’espace dans ces régions. Face à cette difficulté, certain·es ont choisi de faire adopter à leur auteur autochtone des codes de cartographie européenne, tandis que d’autres se sont inspiré·es de l’iconographie mésoaméricaine, pariant sur le fait qu’elle aurait été partagée à travers le continent américain. D’autres ont cherché à élargir leur corpus de référence en mobilisant des artefacts issus de collections muséales, notamment ceux présentés dans l’exposition Amazônia. Créations et futurs autochtones au musée du Quai Branly. Enfin, certains groupes ont mobilisé d’autres sources coloniales pour en imiter le style : Vega et Anita, toutes deux hispanophones, se sont ainsi inspirées de l’œuvre de Guamán Poma de Ayala (m. 1615) pour produire une carte de la ville fictive de Yupa, au Pérou.

Plusieurs groupes ont exploré la piste de la collaboration en cartographes espagnols et amérindiens, ou ont imaginé un cartographe métis – en écho à la participation de tels cartographes dans les véritables Relaciones. Dans ces productions, nous avons choisi d’articuler des codes européens et amérindiens, et de représenter à la fois des symboles indigènes et européens. Pour témoigner du métissage des représentations de l’espace, nous nous sommes par exemple inspirés de la carte de Cholula de 1581, œuvre d’un artiste indien.


Un travail de faussaire ?
L’idée de produire de fausses Relaciones geográficas avait d’abord quelque chose de déstabilisant : l’université nous met en garde contre le plagiat ou la paraphrase ; elle nous forme à démontrer, analyser, problématiser, mais rarement à imiter. Pourtant, c’est précisément cet exercice d’imitation qui a rendu le travail si pertinent : produire un document crédible, il ne suffisait pas de garantir la cohérence des faits et du style, il a fallu se confronter à la matérialité des sources et à leurs codes graphiques. Fabriquer une Relación revenait à apprendre non seulement à penser, mais aussi à écrire autrement.
Cet exercice a opéré une véritable inversion de notre rapport habituel aux sources. Alors que nous avions l’habitude de les mobiliser comme un réservoir d’informations à extraire, classer et interpréter, elles devenaient ici un point d’appui pour en fabriquer de potentielles. Beaucoup d’entre nous ont découvert à cette occasion un terrain d’exercice nouveau : la paléographie. Nous avons compris que la source n’est pas seulement un contenu, mais aussi un objet doté d’une matérialité propre. Papier, encre, tracés, abréviations, irrégularités, mise en page : tous ces éléments participent au sens et conditionnent la lecture du document.
Afin que le document paraisse vraisemblable, la plupart des groupes ont cherché à reproduire sur lui les effets du temps. Nombreux sont ceux qui ont choisi un papier épais, dont la texture se rapproche davantage des supports anciens. Le format a aussi fait l’objet de réflexions, puisque le A4 n’existe pas au XVIe siècle. Certains groupes ont donc opté pour des formats plus grands, proches des codex et archives conservés. Les feuilles ont souvent été teintées au café ; d’autres ont été volontairement altérées par l’ajout de trous ou de traces de brûlure. Ces tentatives d’imitation – avec ce léger parfum de « carte au trésor » qui nous a parfois fait retomber en enfance – ont néanmoins eu une réelle portée pédagogique : elles nous ont permis d’interroger nos représentations de la matérialité d’un document ancien. Nombreux sont ceux qui pensaient que les archives du XVIe siècle étaient nécessairement en lambeaux. Or les documents étudiés en cours avaient, au contraire, bénéficié de conditions de conservation particulièrement rigoureuses, et ce dès l’époque moderne. Avec le recul, nos bords brûlés et nos taches de café nous sont donc parus un peu excessifs, voire anachroniques ! À l’inverse, nous avons suggéré le passage de notre document dans les archives, en ajoutant des marques d’archives ou des annotations inspirées de celles observées en classe.



Le cœur du défi, celui qui a sans doute suscité le plus de difficultés, résidait dans l’écriture elle-même. La plupart d’entre nous ont fait usage du stylo-plume et d’une encre sombre. À la difficulté du choix de l’outil s’en ajoutait une autre : écrire droit sans ligne imprimée. Étant privés du papier ligné, guide invisible tant il est devenu banal, certains ont marqué les lignes au crayon puis les ont effacées, et d’autres se sont lancés sans filet dans ce défi d’écriture, avec plus ou moins de succès. Beaucoup ont également dû renouer avec une écriture cursive abandonnée depuis le primaire et trouver un équilibre entre une écriture trop scolaire, trop régulière et trop lisible, et l’illisible – qui aurait compromis notre note. Cette étape nous a fait prendre conscience de la persistance de nos habitudes d’écriture : même en s’efforçant d’imiter une main du XVIe siècle, certains automatismes ressurgissent. En nous forçant à imiter des lettres penchées, des ratures et des lignes irrégulières, ce travail nous a permis de relativiser notre obsession pour la belle calligraphie, que nous pensions être la norme de cette période ! La réalisation des cartes a soulevé d’autres problèmes – notamment celui de la couleur. Les groupes reproduisant des cartes espagnoles, moins colorées que celles produites par des artistes locaux, ont choisi d’utiliser des encres sombres. Ceux qui ont décidé d’ajouter de la couleur ont eu recours à des pastels, à l’indigo, ainsi qu’à des crayons de couleur ou à l’aquarelle.
L’ensemble de ces contraintes a révélé toute la complexité du travail que nous réalisions. Au-delà de l’enjeu académique, cet exercice a été l’occasion de comprendre à quel point nos pratiques, nos gestes et notre écriture sont historiquement situés. Ainsi, en essayant de fabriquer ces Relaciones, nous n’avons pas seulement appris sur le XVIᵉ siècle mais nous avons aussi sur nous-mêmes, sur nos habitudes, et sur la distance qui peut séparer nos mots d’aujourd’hui de ceux d’hier.
Qu’y a-t-il de nous dans ces documents ?
Au cours de cette expérience et plus encore en préparant cet article, nous avons réfléchi à la pratique et aux usages de la fiction en histoire. L’une des questions qui nous a occupé·e·s a été la manière dont nos productions étaient imprégnées de nos propres conceptions du fait colonial. Incarner des acteurs du XVIe siècle – européens, autochtones ou métis – et reproduire leur vision de l’environnement constituait, à des degrés divers, une expérience sensible pour nombre d’entre nous. Cela tient sans doute au fait que notre génération est particulièrement attentive aux enjeux coloniaux, décoloniaux et écologiques.
Comme mentionné précédemment, nous avions la chance d’évoluer au sein d’un groupe aux profils très diversifiés, rassemblant à la fois des étudiants issus d’anciennes puissances coloniales, dont l’Espagne et le Portugal, et d’autres provenant de pays anciennement colonisés, comme des étudiant·e·s sans rapport particulier avec cette histoire. Nous nous sommes donc interrogés collectivement sur la manière dont nos histoires collectives avaient pu imprégner cette expérience.
La question de la légitimité à incarner des voix autochtones s’est imposée à plusieurs d’entre nous. En tant qu’étudiant·es majoritairement européen·nes du XXIe siècle, notre rapport aux populations colonisées de l’époque moderne demeure nécessairement situé, malgré nos efforts constants pour décentrer et de « dés-européaniser » notre regard. Nous parlons toujours de quelque part et, force est de constater, que notre compréhension des Amériques coloniales s’est construite principalement à partir des sources que nous avons étudiées en cours, elles-mêmes majoritairement européennes. Certain·es ont ainsi estimé se sentir plus légitimes à écrire du point de vue d’un colon européen pour ne pas risquer d’essentialiser des pensées autochtones mal documentées. Dans un contexte où l’accès aux discours autochtones demeure limité, parler « à leur place » aurait pu relever d’une forme d’appropriation, voire d’une nouvelle « colonisation » de leur expérience.
D’autres ont, au contraire, puisé directement dans leur histoire personnelle pour incarner des Indiens ou des métis. Une étudiante a expliqué s’être inspirée de son propre métissage afin d’imaginer la manière dont les mestizos s’inséraient dans la société coloniale ibérique. Confronter sa propre histoire à la fiction n’a pas toujours été simple : un étudiant issu de l’ancien empire colonial portugais, qui a expliqué s’être toujours pensé comme un héritier des victimes du système colonial, a fait part de l’expérience singulière qu’a représentée pour lui d’incarner la partie dominante. Son trouble ne venait pas tant du fait d’endosser le rôle d’un colon que de constater qu’il se sentait parfois plus proche de la vision européenne de la nature que de celle qu’il attribuait aux populations locales. Enfin, d’autres étudiant·e·s, ont signalé la difficulté à se dédoubler pour adopter simultanément le point de vue autochtone et celui des Espagnols. Pour Amina et Robin, par exemple, produire leur Relación revenait à « se placer à la fois du point de vue du colon et du colonisé, tenter d’instaurer un dialogue imaginaire entre les deux. »
Manier la fiction en contexte colonial
Cette expérience et cet enseignement ont modifié notre perception du fait colonial. La plupart d’entre nous étaient plus au fait des rapports de force très violents qu’entraînait la conquête de territoires – massacres, violences sexuelles, réduction en esclavage – que des mécanismes d’appropriation des terres, des ressources et des savoirs. Les Relaciones nous ont permis de mesurer combien ces processus d’appropriation de la nature avaient joué un rôle central dans la mise en place de l’ordre colonial. Toutefois, les recherches effectuées pour imaginer les Relaciones nous ont convaincu de l’impossibilité de dégager un seul modèle ibérique de domination sur la nature américaine, et nous a plutôt conduit à mettre en lumière la diversité des rapports entre colons, colonisés, et leur environnement.
Cette expérience a également renouvelé notre compréhension du rôle des populations colonisées et de leurs interactions avec les colons européens. Les Relaciones témoignent ainsi d’une appropriation (souvent violente) des savoirs autochtones, qui bouscule l’idée d’une modernité purement européenne. Mais leur étude permet aussi de mesurer à quel point certains savoirs locaux ont été effacés par les colons européens, une question que certain·e·s d’entre nous ont approfondie avec les travaux de Samir Boumedienne. Nous avons aussi été frappés par la maîtrise très imparfaite du territoire américain et de sa nature qu’avaient les Espagnols. Par ailleurs, notre travail sur des personnages métis, intermédiaires indispensables aux Espagnols, nous a aussi permis de déconstruire la vision d’un monde colonial strictement partagé entre dominés et dominants.
Enfin, nos débats ont porté sur l’histoire longue du fait colonial. Nous avons mis en évidence certaines similarités entre la colonisation au XVIe siècle et celle des XIX-XXe siècles, notamment l’idée d’une culture dite « supérieure » s’imposant à des espaces considérés comme « non civilisés », dans un processus d’acculturation forcée. Néanmoins, nous avons convenu de la spécificité de l’entreprise coloniale ibérique du XVIe siècle, du fait des schémas mentaux qu’elle mobilise et des moyens dont elle dispose.
Les archives fictives, l’histoire, et nous
La production d’archives fictives pose des questions d’ordre épistémologique et éthique pour l’historien et son rapport aux sources – des questionnements d’autant plus essentiels à l’heure des fake news et du développement de l’intelligence artificielle. En tant qu’étudiant·es en histoire, créer de toute pièce des Relaciones a complètement recomposé notre perception de la discipline historique et du travail des sources qu’elle implique. Nous avons été amenés à inverser le rapport classique que l’historien·ne entretient avec les sources : alors que faire de l’histoire, c’est d’abord étudier les sources du passé, nous avons dû créer ce qu’on nous enseigne comme étant une source primaire, c’est-à-dire nous placer en tant qu’acteurs dans l’observation. Il nous a fallu nous approprier les normes de l’époque, tant sur le plan formel que sur le fond, et adopter le langage des sources pour rendre notre exercice crédible, en utilisant le terme « Indio », par exemple. Se glisser dans les mots du colonisateur et utiliser son vocabulaire péjoratif n’a pas toujours été simple mais cette démarche nous a permis de saisir et de retranscrire la violence de la domination coloniale jusque dans le langage lui-même.
Alors que certain·e·s d’entre nous ont tenté de ne pas insuffler dans nos écrits leur point de vue contemporain, d’autres ont conçu cet exercice comme un travail militant. Pour eux, adopter le point de vue d’un administrateur colonial ne consistait pas seulement à reproduire sa vision, mais à rendre perceptible la domination d’un nouvel espace, le contrôle des corps et des ressources. En parallèle, des étudiant·e·s ont voulu redonner voix à des acteurs marginalisés dans leurs Relaciones – démarche critique qui visait à rendre visibles les angles morts de l’historiographie coloniale autant qu’à proposer des façons possibles, étayées par des recherches, de les combler. En conclusion, cela nous a permis de réfléchir aux différentes manières de faire de l’histoire et de la concevoir comme une discipline partagée et vivante dans le temps. Si créer une archive potentielle ne produit pas nécessairement un savoir historique, cela a éveillé chez nous de nouveaux réflexes d’historien·ne : on ne regarde plus une source de la même manière après en avoir fabriqué une !
Valeria Agboati, Sabrina Brand, Manon Blettner, Naïma Bonargent, Joséphine Caron, Vega Carratala Regadera, Perrine Campy, Fantine Convert, Nicole Elaka, Héloïse Esmingeaud, Simon Goujon, Noémie Hardy, Amina Izraouchene, Léandre Juvillier, Louise Lampee-Baumgartner, Shania Madou Adou, Helena Marel, Robin Mougère, Liam Pansier, Mathéo Petit, Inès Fernandes Pina, Anita Proietti, Amandine Robert, Valentin Rosa, May Rosamont, Pedro Savernine, Adrien Simões Neto, Gabin Zakarian.