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De quoi le 1968 mexicain fut-il le nom ? Le spectre de Tlatelolco

Substituer à la place de la Sorbonne, aux CRS et à Charles de Gaulle, la place des Trois cultures, le corps des granaderos et le président Gustavo Diaz Ordaz, et surtout décentrer le regard sur les événements politiques de 1968, mettre à distance les commémorations du mai français, voici l’enjeu de ce texte. En revenant sur les traditions de luttes spécifiques au mouvement étudiant mexicain d'un court XXe siècle, Romain Robinet rappelle que les expériences historiques de 68 ne sont pas uniquement françaises ou européennes, et qu’elles ne sont pas nécessairement la mesure de toutes les contestations étudiantes.

Au Mexique, « 68 » demeure encore associé, dans l’esprit des contemporains, au mouvement étudiant endogène, spontané et massif qui surgit réellement le 26 juillet et qui fut brutalement réprimé le 2 octobre de la même année, par un gouvernement obsédé par l’image de « paix » et de « justice sociale » qu’il souhaitait renvoyer à la face du monde. Les XIXe Jeux Olympiques que devait accueillir la capitale dix jours plus tard – les premiers de ce type à être organisés par un pays du Tiers Monde – représentaient en effet un véritable test de modernité pour la jeune nation. L’existence internationale du pays en dépendait. Perpétrée par le gouvernement du président Gustavo Díaz Ordaz (au pouvoir entre 1964 et 1970), la sanglante répression du meeting organisé par le Conseil national de grève (CNH), qui s’achevait le 2 octobre sur la place des Trois cultures, dans le nord de Mexico, fit vraisemblablement entre 200 et 300 morts, sans mentionner le sort des centaines d’étudiants arrêtés, puis torturés, au camp militaire n°1. À 18h10, le bataillon Olympia, corps d’élite dépendant directement du président de la République, formé par des militaires déguisés en civils et juchés dans l’immeuble Chihuahua, ouvrit indistinctement le feu sur les étudiants et les militaires, lesquels entouraient la place des Trois cultures de manière menaçante. Le bataillon Olympia venait d’arrêter les étudiants du Conseil national de grève, lesquels étaient précisément installés sur une tribune au troisième étage de l’immeuble Chihuahua. Les agents infiltrés commencèrent à tirer, depuis le troisième étage, pour disperser la foule. Les militaires, pris de panique et persuadés que les balles venaient de « francs-tireurs » étudiants qui auraient pénétré les appartements des immeubles bordant la place, ripostèrent de manière chaotique et brutale, par le fusil et la baïonnette, signant de manière atroce la fin d’un mouvement initié quelques mois plus tôt. La presse nationale dénombra alors une vingtaine de morts, imputant largement l’origine des violences aux étudiants. La télévision mexicaine n’en compta que cinq. À Marseille ou à Toronto, les étudiants du monde entier se solidarisèrent de leurs camarades mexicains (cf. figure 1). Après ce bain de sang, les XIXe Jeux Olympiques purent être inaugurés en grande pompe, en accord avec la devise du gouvernement formulée pour l’année 1968 : « Tout est possible dans la paix ».

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S’il demeure une plaie ouverte, le massacre d’État du 2 octobre, le plus souvent désigné par « Tlatelolco » (l’autre nom de la place des Trois cultures), a aussi marqué les sciences sociales mexicaines. Après 1968, l’historiographie de la Révolution mexicaine (1910-1940) a ainsi vu l’essor d’un tournant critique, qualifié de « révisionniste », qui dépeignit le processus révolutionnaire comme une insurrection initialement populaire mais rapidement confisquée par toute une série de caciques régionaux, lesquels concoururent par la suite à la formation d’un régime autoritaire, qui assura le développement d’un capitalisme ayant engendré de profondes inégalités sociales. De manière fort logique, Tlatelolco conduisit également une jeune génération d’analystes à s’interroger sur l’histoire des mouvements étudiants au Mexique, tous examinés à l’aune de « 68 ». Concernant ce dernier, plusieurs anciens participants (Gilberto Guevara Niebla, Raúl Álvarez Garín) insistèrent avec raison sur la brutalité de la répression, sur l’anticommunisme obsessionnel de la présidence qui avait cru que le mouvement étudiant résultait d’un complot ourdi par l’URSS ou par Fidel Castro, ainsi que sur le caractère précurseur des demandes étudiantes, lesquelles auraient initié la supposée « transition démocratique », à l’œuvre depuis la loi électorale de 1977. Ce premier récit a néanmoins été largement enrichi et nuancé. Une nouvelle génération d’historiennes et d’historiens n’ayant pas connu directement 1968, apporte aujourd’hui une lumière nouvelle sur les origines du mouvement étudiant au Mexique. 

De quoi 1968 fut-il le nom ? Les chercheurs insistent désormais sur l’origine presque illégitime du mouvement étudiant. La mobilisation de l’été et de l’autonome 1968 ne fut pas directement liée à l’opposition à la guerre du Vietnam : durant les mois précédents, cette dernière n’engendra en effet que des protestations timides et des manifestations nourries de quelques milliers d’étudiants, tout au plus. Le « 68 » mexicain ne fut pas non plus l’écho du mai-juin français. Ce dernier fut d’ailleurs en partie lu au prisme des mobilisations étudiantes latino-américaines passées, telles celles de 1918 à Córdoba (Argentine) ou de 1929 à Mexico, qui avaient formé, avec celles survenues au Pérou, au Chili ou à Cuba, le grand mouvement de « réforme universitaire » de l’entre-deux-guerres, dont les principaux axes programmatiques étaient l’autonomie des universités et la participation étudiante, la modernisation des savoirs et des méthodes pédagogiques ainsi que la mise en place d’« universités populaires ». En somme, les étudiants latino-américains avaient brisé le modèle universitaire napoléonien un demi-siècle avant leurs homologues français et la loi Faure de 1968 était extrêmement timorée au regard des modalités institutionnalisant « l’intervention étudiante » des années 1920-1930. En 1968, seules quelques bribes mystérieuses du situationnisme nanterrois parvinrent aux esprits mexicains les mieux informés qui s’interrogèrent, dès lors, sur la nécessité de mettre « l’imagination au pouvoir ».

En réalité, le mouvement étudiant de Mexico eut une origine beaucoup plus prosaïque, révélatrice d’une sociologie spécifique, celle des « primitifs de la révolte », et de modes de mobilisation très éloignés de la scène européenne ou états-unienne. Les 22 et 23 juillet 1968, plusieurs bagarres survinrent entre des élèves de différents lycées du centre de Mexico. Elles opposèrent les inscrits d’un lycée incorporé à l’Université nationale autonome de Mexico (UNAM, fondée en 1910) à ceux d’un autre établissement secondaire appartenant, lui, à l’Institut polytechnique national (IPN, créé en 1936). Les affrontements entre lycéens, adolescents territoriaux, étaient chose commune. La rivalité historique entre l’UNAM et l’IPN l’était également. Les deux grands établissements avaient des publics différents : l’UNAM recrutait essentiellement parmi les classes moyennes et supérieures tandis que l’IPN accueillait encore des étudiants des couches populaires, même si leur part avait diminué depuis les années 1950. Durant les années 1930 et 1940, tout avait séparé les deux établissements, l’UNAM étant dominée par les étudiants conservateurs alors que le nouvel IPN avait été créé par le régime révolutionnaire pour assurer la transition vers une « société sans classes ». Dans les années 1950, les « patriciens » de l’UNAM et les « plébéiens » de l’IPN s’affrontaient régulièrement à l’occasion des matchs de football américain. En somme, les lycéens qui se bagarraient en juillet 1968 ne faisaient que prolonger une rivalité sociale, scolaire et sportive initiée quelques années plus tôt. Cette rivalité se doublait d’une volonté de contrôler l’espace proche des lycées et impliquait d’autres adolescents qui n’étaient absolument pas scolarisés dans ces établissements. Une sociabilité de quartier explique que ces rixes impliquassent aussi des pandillas, c’est-à-dire des « bandes de jeunes », faisant de l’identité lycéenne/étudiante une zone éminemment grise où se mêlaient, se respectaient, se côtoyaient et s’admiraient jeunesse studieuse et jeunesse délinquante. Soucieuse de l’ordre public, la police de Mexico eut le malheur d’intervenir de manière brutale dans cette série d’affrontements, ôtant aux jeunes le droit légitime de se battre entre eux et pénétrant maladroitement dans un lycée technique. Cette violation de l’enceinte scolaire, d’ailleurs décrite comme une « agression » par les agents de la Direction fédérale de sécurité, entraîna une réaction épidermique chez les lycéens, qui s’affrontèrent avec la police anti-émeute. Cette dernière, mal équipée, mal formée et fort peu motivée dut faire face à un amalgame de jeunes, lycéens ou non, qui les attaquèrent avec des pierres, des chaînes, des barres à mine, voire des armes à feu. Numériquement dépassée, elle opta, une fois encore, pour la brutalité.

Soucieuse de canaliser l’ire des jeunes des lycées incorporés à l’IPN, la FNET (Fédération nationale des étudiants techniques) organisa une manifestation de protestation le 26 juillet 1968 dans le nord de Mexico. Mise au pas depuis la grève de 1956, la FNET demeurait un espace de négociation et d’expression, quand bien même elle pouvait être perçue comme une organisation étudiante corrompue et proche du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, fondé en 1946). La manifestation, autorisée par le pouvoir, se tint effectivement. Toutefois, les jeunes lycéens, outragés, souhaitèrent également exprimer leur mécontentement dans le centre de la ville, lieu du pouvoir présidentiel. De manière assez classique, les lycéens réquisitionnèrent de force des bus urbains, afin de pouvoir se déplacer aisément du nord vers le centre de la métropole. Ce répertoire d’action avait émergé lors du mouvement étudiant de l’IPN en 1956 et s’était véritablement généralisé en 1958, au moment où les étudiants de l’UNAM avaient protesté, en symbiose avec leurs homologues du secteur technique, contre l’augmentation de 10 centimes du prix du transport public dans la capitale. Séquestrer des bus était devenu un répertoire d’action légitime à leurs yeux. Il possédait de très nombreuses vertus : détourner un bus permettait de se déplacer dans la « grande ville ». Une fois arrivé à destination, le bus pouvait être renversé pour construire une barricade et bloquer toute une rue du centre-ville. Face à une police menaçante, les étudiants pouvaient allumer la mèche et mettre soudainement le feu au véhicule. S’attaquer aux bus permettait enfin de s’opposer à l’Alliance des camionneurs, le syndicat jugé corrompu des transporteurs urbains, soutenu par le PRI, formation hégémonique au pouvoir. Fait révélateur : en avril 1968, des étudiants d’un lycée incorporé à l’UNAM avaient séquestré, non pas un, mais une trentaine de bus pour exiger que les transporteurs finançassent l’hospitalisation d’un camarade blessé par un conducteur inattentif. La violence contre les biens était donc une méthode consacrée.

Le 26 juillet 1968, les élèves des lycées techniques se rendirent donc vers le centre de la ville à l’issue d’une chevauchée fantastique. Ils rencontrèrent de manière fortuite et inespérée une petite manifestation organisée par la gauche étudiante, c’est-à-dire par la Centrale nationale des étudiants démocratiques (CNED, formée en 1963 et en partie liée au Parti communiste mexicain). Cette seconde manifestation, qui avait également été autorisée par le pouvoir, commémorait, comme chaque année, le 26 juillet 1953, c’est-à-dire l’attaque par Fidel Castro et ses amis de la caserne de la Moncada, événement jugé précurseur de la Révolution cubaine (1956-1959). Cette seconde manifestation n’avait rien de réellement subversif aux yeux du pouvoir : l’autoriser permettait de contrôler les communistes qui la soutenaient. Par ailleurs, la référence castriste n’était pas illégitime dans l’esprit de la classe politique mexicaine, qui voyait en partie la Révolution cubaine comme l’un des prolongements, anti-impérialiste, nationaliste et social, de la Révolution de 1910. Les deux manifestations fusionnèrent et, une nouvelle fois, la police fut dépassée par le nombre et la combativité des étudiants. Elle redoubla de brutalité. Le quartier lycéen du centre de Mexico, proche du palais présidentiel, se couvrit de barricades faites de bus et les scènes d’émeute se poursuivirent durant plusieurs jours. Le pouvoir ne put que constater que la police avait bel et bien perdu la bataille de Mexico. Il fit alors appel à l’armée, qui reprit les lycées le 30 juillet 1968, utilisant un bazooka pour ouvrir une des portes coloniales finement sculptées du plus prestigieux établissement secondaire de Mexico.

Le mouvement étudiant entra alors dans une seconde phase, cette fois-ci politique. Un Conseil national de grève (Consejo Nacional de Huelga, CNH) fut formé entre le 4 et le 8 août. Il permit l’organisation de manifestations étudiantes massives, les 13 et 27 août, puis d’une marche silencieuse, le 13 septembre (rassemblant respectivement 150 000, 300 000 puis 200 000 personnes). Si son fonctionnement était effectivement démocratique, il serait erroné d’en faire le précurseur d’une éventuelle « transition » qui aurait transformé un régime mêlant autoritarisme et adhésion populaire en un régime représentatif et libéral. Si le CNH ne réclamait pas l’avènement d’une démocratie libérale, ses demandes (libération des prisonniers politiques, destitution des responsables de la répression, réparation des préjudices envers les étudiants et les familles concernés, fin du délit de « dissolution sociale ») s’inscrivaient indéniablement dans une logique d’opposition à l’autoritarisme. Plus qu’un changement de régime politique, les étudiants exigeaient que justice fût faite et qu’un « dialogue public » fût mis en place. Cette notion centrale impliquait en réalité que le président Díaz Ordaz, figure paternelle, vînt dialoguer sur la place publique, d’égal à égal avec la foule étudiante qui l’avait copieusement insulté durant tout le mois d’août, avec une éventuelle retransmission en direct des échanges effusifs par la télévision et la radio. Il s’agissait évidemment d’une chose impensable pour un dirigeant pétri par la culture présidentialiste mexicaine et qui avait été qualifié précédemment de « singe » par les jeunes manifestants. L’exécutif chercha tout de même à négocier avec les étudiants, la presse nationale l’y encourageant largement durant tout le mois d’août. À l’inverse, les représentants étudiants associaient étroitement négociation, nécessairement secrète, et cooptation. Un ancien participant du mouvement rappelle qu’après sept heures de débats, le CNH refusa de répondre à un appel téléphonique du gouvernement. Pour les étudiants, le « dialogue » devait être « public ». Une communication téléphonique ne l’était pas.

Pour l’exécutif, les conditions d’un éventuel « dialogue » étaient dès lors utopiques et impossibles. Le rapport annuel du président Díaz Ordaz devant les députés, le 1er septembre 1968, annonça que tous les moyens pour rétablir l’ordre seraient utilisés en cas de nécessité. Le 13 septembre, les étudiants défilèrent massivement et en silence dans les rues de Mexico. S’il y avait un ennemi intérieur, force était de constater qu’il était invisible et très bien organisé. À un mois des Jeux Olympiques, la logique répressive se mit progressivement en place. L’armée occupa l’UNAM puis l’IPN dans la seconde moitié du mois de septembre. La prise de l’IPN suscita de violentes résistances, provoquant des scènes de guérilla urbaine entre les militaires et les étudiants. Les forces armées se retirèrent fin septembre, offrant une forme de sursis au mouvement étudiant. Le CNH décida d’annuler une manifestation de protestation et la remplaça par un simple meeting dans le nord de la ville, une zone relativement proche de l’IPN. Ce fut ce meeting qui fut dispersé, le 2 octobre, de manière panique et meurtrière. L’enjeu était de décapiter, au sens littéral, le mouvement étudiant, dix jours avant les Jeux Olympiques.

Le 13 octobre 1968, le quotidien El Universal pouvait titrer « Le Mexique se montre au monde » : « À tous les continents, même aux terres les plus éloignées – par les modernes moyens de communication – sont arrivées la parole et l’image du président Díaz Ordaz. Le Mexique fut, sans hyperbole, le centre de l’attention du monde entier ». Tout n’était-il pas possible dans la paix ? L’année 1968 avait dans tous les cas mis fin au rêve étudiant d’un « dialogue public » avec le président.

Romain Robinet est maître de conférences en histoire contemporaine, Université d’Angers, TEMOS (Temps, mondes, sociétés).

Publié le 13 octobre 2018