Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

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Un "tirailleur" à Bondy : le monument comme bien public. Entretien avec le sculpteur Thomas Waroquier

Le 18 juin 2026, la ville de Bondy inaugurait un monument à la mémoire de Tiémoko Taraoré, tirailleur d'origine béninoise ayant combattu à Verdun en 1916. Dans cet entretien, son sculpteur, Thomas Waroquier, revient sur cette expérience artistique, mémorielle et civique : qu'implique la production d'une œuvre à la confluence des mémoires, ancrée dans l'espace public ? Comment envisager cette mise en visibilité de l'histoire ?

©Emmanuel Gonde

Timothée Brunet-Lefèvre : Thomas, peux-tu revenir sur la naissance de ce projet ? Comment s’est imposé ce sujet ?

Thomas Waroquier : À la base, ce projet est lié à mon intérêt pour l’expérience de guerre, la condition des combattants et surtout celle des blessés. J’ai commencé en travaillant sur les gueules cassées : je m’interrogeais sur la notion de visage et d’identité, et comment la violence de guerre les façonnait. Étant sculpteur, j’ai besoin du corps pour travailler. Je me suis donc demandé comment mon sujet, la guerre, se traduisait dans le physique et dans la chair : comment, à l’image d’un anthropologue ou d’un médecin légiste, il est possible pour un sculpteur d’aller chercher ce qui se passe derrière, dans le corps ? Les gueules cassées, c’est exactement ça : voilà ce que ça fait, la guerre. 

Puis, je suis assez rapidement tombé sur des portraits de gueules cassées tirailleurs africains. Ces portraits montraient autre chose : que la guerre n’a pas attendu les Américains pour être mondiale, d’une certaine manière. Ce sont des intermondes qui se rencontrent et qui, en plus, bouleversent les équilibres sociaux… c’est passionnant. Donc, j’avais ça dans un coin de ma tête, mais je ne trouvais pas l’occasion de concrétiser ce projet. Surtout que c’est un sujet qui reste comme l’éléphant dans la pièce par rapport à l’époque coloniale. En 2022, j’ai été invité à l’exposition des peintres aux armées où j’ai présenté des portraits de blessés. On m’a expliqué que le quadricentenaire des « troupes de marine » approchait et qu’un salon d’art serait organisé à l’occasion. Troupes de marine, je ne sais pas ce que c’est à l’époque. Puis, j’ai appris que ça désignait les troupes coloniales. Je me suis donc lancé dans le projet d’une sculpture de gueule cassée tirailleur. En même temps, je me suis renseigné et j’ai lu, notamment le livre de David Diop, Frère d’armes, pour comprendre de quoi j’allais devoir parler. 

Joseph Marie Bedeux. Gueule cassée, Fondation des gueules cassées, 2023 ©Waroquier

Après avoir fini la première sculpture, j’ai eu le temps d’en faire une autre : celle d’un tirailleur de plain-pied, avec cette longue tunique qui s’apparente un peu à une robe. À travers ce vêtement, j’essaye aussi d’évoquer le déracinement de ces hommes. Ce sont des combattants, oui, mais je ne veux surtout pas les réduire à des sujets militaires. Comme pour mon travail sur les gueules cassées, je veux donner un nom. Je ne suis pas là pour illustrer, inventer ou construire des symboles. Je pars donc à la recherche de mon sujet précis. J’ai entendu parler de Thiaroye : cet épisode me scandalise autant qu’il me passionne, mais il m’a semblé trop difficile à traiter dans le temps imparti. Puis, j’ai découvert dans un livre d’Anthony Guyon (Les Tirailleurs sénégalais. De l’indigène au soldat, de 1857 à nos jours. Perrin, Ministère des Armées, 2022) l’histoire de la reprise du fort de Douaumont les 24 et 25 octobre 1916 par les 43e et 36e bataillons de tirailleurs sénégalais. Puis, j’ai assisté à un colloque organisé par le musée de Verdun (organisé par Jeanne-Marie Amat-Roze) et sur une slide lors d’une présentation, j’ai vu le nom de l’adjudant Tiémoko Taraoré. On ne sait pas exactement qui c’est, à part qu’il était sous-officier et médaillé. Je me suis dis : j’ai mon sujet, j’ai un nom. Dans mon atelier, j’ai regardé la hauteur du plafond et j’ai réalise une sculpture qui le touche. 

Aux Tirailleurs Africains. Tiémoko Taraoré : 24.10.1916. Modelage de la maquette du monument à l’atelier Feutrier, 2022 ©Waroquier

T. B. -L. : On comprend que la mémoire et l’histoire s’imbriquent dans ton travail. Comment l’as-tu vécu, dans ta pratique artistique ? Surtout, est-ce que tu peux revenir sur le moment où la sculpture est devenue un monument ?   

T. W. : Déjà, pour moi, dès le départ, la statue doit être un monument. Le but, c’est d’aller sur quelque chose de grand pour cette raison, même si je n’ai pas la surface financière pour sculpter des monuments sur un coup de tête… Je fais un art bavard, forcément politique, aussi parce que je travaille sur la mémoire, avec cette idée qu’il y a toujours un public auquel s’adresse l’œuvre, surtout quand on traite de sujets qui ont laissé un traumatisme global, quelque chose reste douloureux. Il faut donc que ça « parle ». Je suis passionné d’histoire, je suis passionné de sciences sociales et de ce qu’expliquent les chercheurs. Et moi, j’essaie de traduire ce que j’écoute et ce que je comprends à travers la sculpture. 

Après la confection de la maquette, je me suis demandé à qui ce futur monument pouvait aller ! Je me suis rendu compte, qu’en fait, les rares gardiens de la mémoire des tirailleurs sénégalais, que la République a oubliés, sont liés à l’armée. Puis, j’ai rencontré Aïssata Seck [directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, ancienne élue municipale à Bondy] à l’occasion d’une conférence organisée par l’AMECAS [Amicale des étudiants caribéens, africains et sympathisants] de la Sorbonne. J’ai compris alors que cette mémoire est aussi portée par les enfants et petits-enfants des tirailleurs. C’est notamment le cas d’Aïssata, qui a un long engagement sur la question. J’ai échangé avec elle sur d’autres sujets, puis nous avons rediscuté un peu plus tard et l’on s’est accordé sur le fait qu’il fallait réaliser ce projet de sculpture. Mais ce ne serait qu’une fois prêt qu’on pourrait le « vendre » à une municipalité, comme Bondy. Le délai était court et le budget limité.  

Comme je le disais plus tôt, au départ, je m’adresse plutôt au monde militaire et donc, à la commémoration militaire. Là, on passe sur autre chose : mon cahier des charges, c’est un monument à la mémoire des tirailleurs africains, de manière globale. J’ai beaucoup douté au départ parce que j’ai eu l’impression de faire un monument à la mémoire de Verdun : il faut rappeler que c’est l’une des seules victoires de l’armée française en 1916. C’est aussi pour ça que j’ai choisi cette date-là : c’était une manière de rappeler que dans ces 300 jours et 300 nuits d’enfer, c’est eux, les tirailleurs sénégalais, qui emportent une victoire dans la pire année de la guerre. Je trouve que c’est un message extraordinaire pour les diasporas, et pas seulement. Comme l’a dit Aïssata Seck dans l’un de ses discours en parlant des immigrés et de leurs descendants, les populations immigrées sont venues en France et en ont fait l’histoire. Moi, c’est ça qui m’intéresse, pas les héros : la personnification peut être très dérangeante de ce point de vue. Sauf qu’ici, l’incarnation sert un discours sur la place des diasporas dans l’histoire de France. Et j’ai pensé qu’il fallait donner à cette sculpture une résonance plus grande : ce tirailleur s’appelle Taraoré, ça peut déjà parler à beaucoup de monde. À Bondy notamment, où il y a une forte envie de fédérer : il y a, par exemple, une importante communauté malienne dans la ville, alors que tous les tirailleurs « sénégalais » n’étaient pas sénégalais. Il fallait donc refléter cette dimension plus large, collective, pour élargir la portée de cette statue.  C’est à ce moment-là que j’en ai appris davantage sur Tiémoko Taraoré : il serait né à Beindou en Guinée dans un petit village, il était sûrement malinké. J’ai aussi appris qu’en 1916, il avait 27 ans. Il est ensuite décoré de la médaille militaire et cité à l’ordre de l’armée. Est-ce qu’il peut déjà avoir été militaire pendant 10 ans ? Et puis, est-ce qu’il a combattu vingt ans plus tard ? Il y a énormément de questions sur son parcours, beaucoup sans réponse. C’est donc là que m’est venue l’idée d’apposer des briques sur le socle. En fait, j’adore les sculptures très « troisième République », avec des socles imposants. Pour donner corps à cette structure, j’ai pensé qu’il fallait des briques de tous les pays d’où venaient ces hommes qui, pour beaucoup, n’ont jamais revu leur terre d’origine. 

Aux Tirailleurs Africains. Modelage échelle 1 du monument à l’école Camille Claudel de Bondy, 2025 © Waroquier

T. B. -L. : C’est intéressant car d’un côté il y a une personnification — tu sculptes un homme qui a existé, qui a eu son propre parcours — et en même temps, c’est comme si tu cherchais à donner une dimension globale à la statue, avec la dimension internationale de la guerre et la multitude des expériences…

T. W. : C’est aussi lié à ce qu’explique l’historien Anthony Guyon : il n’y a pas « un » tirailleur sénégalais mais autant de tirailleurs qu’il y a d’histoires individuelles. C’est une succession de personnes qui sont engagées ou qui ont été contraintes, qui étaient même des anciens esclaves, qui se sont ensuite illustrées pour certains, d’autres se sont rebellées, certains sont devenus communistes, comme Lamine Senghor… C’est pour ça que l’idée des briques m’est venue. 

Dans un premier temps, j’ai pris contact avec les instituts français et j’ai aussi envoyé des mails au peu de personnes que je connaissais au Bénin pour demander : « Vous pouvez me récupérer de la terre ? », mais je me suis dit, qu’est-ce que ça voudrait dire d’aller prendre de la terre comme ça, sans demander à qui que ce soit ? C’est aussi une question de légitimité personnelle. Heureusement, Aïssata Seck m’a soutenu et m’a dit qu’il était important de le faire. Puis, par différents intermédiaires, on m’a conseillé de contacter la DCSD [Direction de la coopération de sécurité et de défense]. Je n’ai pas tellement l’habitude d’envoyer des mails à des généraux… Et c’est comme ça que je me suis retrouvé dans les locaux du ministère des Affaires étrangères, puis, à la sous-direction Afrique subsaharienne, à Saint-Denis. Je leur ai expliqué que j’avais besoin de 10 kg d’argile provenant de l’ancien empire colonial en Afrique. Ça fait 17 pays en tout. La seule condition, évidemment, c’était d’avoir l’accord des États. Mes interlocuteurs ont compris petit à petit l’importance du projet et l’ampleur du monument. Au fur et à mesure, ça a fonctionné : je me rendais au ministère avec mes diables pour récupérer des kilos de terres venus de République centrafricaine, de Djibouti, du Tchad, du Bénin, arrivés dans leur hangar… c’était un peu lunaire. 

Façonnage des briques en argile, issue des pays d’origine des tirailleurs, 2026 © Waroquier

Cet épisode montre comment tout s’est imbriqué. Je me suis rendu compte, à partir de ce moment, que le projet m’échappait complètement. Tout le monde s’en est emparé et lui a donné sens ! Moi, j’en suis ravi, c’est ça que je souhaitais. Mais ça a créé des convergences un peu improbables : une ancienne élue d’opposition qui propose un hommage militaire dans une commune dirigée par la droite, dans le 93 à Bondy, ça peut paraître compliqué, mais il y a eu comme un consensus. C’est aussi parce qu’il y a eu cet enchaînement de circonstances que ça a « pris » à tous les niveaux : en assumant le projet, comme je le racontais, Aïssata Seck a transformé une sculpture militaire en un monument historique et social. Puis, l’idée a été adoptée par le conseil municipal, j’ai rencontré le maire, on a mis en place les équipes qui s’occuperaient du socle, du grutage, de l’installation… Ce soutien public est évidemment décisif, surtout parce qu’il découle d’une volonté politique qui mobilise les équipes de la ville pour accueillir, dans l’espace public, une sculpture qui fait presque sept mètres de haut sur son socle. Ils ont dû refaire entièrement le rond-point, l’éclairage public, une partie de la chaussée pour la mettre, littéralement, sur un piédestal. La création publique implique forcément cette dimension collective.

En même temps, on a organisé la future cérémonie avec le colonel Sékou Diakité, le délégué militaire de Seine-Saint-Denis, fils de tirailleur guinéen… Les militaires, les fils de tirailleurs, mais aussi des professeurs de l’école Camille Claudel de Bondy avec qui j’organise des ateliers pédagogiques se sont ajoutés à la liste. L’idée était aussi de faire venir les ambassadeurs pour la cérémonie, pour que les premières briques soient posées sur le monument par les représentants des pays en question. 

Pose de la première brique en argile par l’ambassadeur du Sénégal en France, Baye Moctar Diop, lors de l’inauguration, 18 juin 2026 ©Emmanuel Gonde

T. B. -L. : Il y a donc une inauguration et une cérémonie au cœur de la ville, le monument étant installé sur un rond-point. Comment as-tu pris en compte cette dimension publique dans ton travail ? Comment l’as-tu vu prendre forme ? 

T. W. : J’angoissais à propos du rond-point. Un rond-point, ça veut dire qu’il faut prendre du recul… De fait, j’ai fait l’œuvre la plus grande possible avec mes moyens, et aux dimensions de l’atelier où j’ai pu m’installer. Comme je le disais, je voulais toucher le plafond. J’aurais aimé, dans la salle où je travaillais, qu’il soit plus haut, même si ça peut avoir l’air immense en intérieur. Par rapport à mes moyens et à sa taille, justement, j’ai trouvé des stratagèmes pour rester dans les clous : la statue n’est pas totalement en bronze, j’y ai ajouté des bouts de cuivre qui recouvrent une structure en inox. Pouvoir l’installer au cœur de la ville, c’est une opportunité extraordinaire : tous les matins, les gens passent à côté et peuvent l’observer. Au fond, elle a été très vite entourée par celles et ceux qui vont vivre avec elle au quotidien. Il y a quelque chose de l’ordre de la communauté autour de cette statue et de l’histoire qui y est associée, notamment grâce aux équipes pédagogiques avec lesquelles on a beaucoup travaillé. De fait, le projet m’a non seulement dépassé, mais cette mémoire et cette histoire ont été investies par tout le monde et par des champs très différents. Pour donner un exemple, le délégué militaire de Seine-Saint-Denis a décidé de se faire remettre la médaille du mérite sur place. Pour l’inauguration, il a même fait venir des parachutistes pour un défilé, qui sont pour beaucoup originaires de Polynésie, des Caraïbes, de la Réunion. Ensuite, l’ambassadeur du Sénégal est venu, ainsi que les représentants de l’ambassade du Gabon et de l’ambassade du Bénin. Des généraux aussi et surtout un ancien tirailleur, le sergent Oumar Dieme, qui a 94 ans. Il fait partie de la quarantaine de tirailleurs qui ont résidé à Bondy, et qui vivaient dans un foyer avec le minimum vieillesse de 400 euros par mois, obtenu avec la décristallisation des pensions… En 2017, après des années de combats, ce sont eux, les tirailleurs de Bondy, qui ont été reçus à l’Élysée et qui ont été les premiers à être naturalisés français. La ville porte cet héritage particulier, celui de ce combat.

T. B.-L. : Comment a été reçu ce monument à Bondy ? Tu as senti quelque chose comme un engouement ?

T. W. : C’était aussi un projet très lié à l’histoire du 93 : l’argile utilisée pour le modelage de la sculpture vient d’Aubervilliers, la fonderie est à Bobigny. Pour des raisons pratiques, j’ai aussi demandé à la mairie si je pouvais m’installer dans un atelier à proximité, et on m’a installé dans les locaux de l’école Camille Claudel, dans la bibliothèque, qui donne sur la sortie des écoles. Tous les jours, les enfants voyaient le monument changer. Les gens venaient, notamment les élèves avec leurs parents, certains me racontant au passage que leurs grands-parents étaient goumiers marocains, tirailleurs en Algérie, au Mali, ou encore en Côte d’Ivoire.

Vue de l’atelier temporaire accueilli au sein de l’école Camille Claude à Bondy. © Waroquier

On a aussi mené un projet pédagogique avec les élèves autour de la sculpture et de l’histoire, notamment celle des soldats et de la Première Guerre mondiale. Je me suis retrouvé dans les classes et j’ai proposé aux élèves de sculpter eux-mêmes des gueules cassées, de leur donner un nom et de raconter leur histoire. Une des enseignantes leur a donné des exemples de noms « d’époque » : Ernest, Hippolyte… Mais au fond, j’ai expliqué que ce n’était pas forcément nécessaire : ça pouvait être d’autres noms car, parmi ces soldats, il y avait aussi des Algériens, des Sénégalais, des Maliens. Ça donnait un sens différent pour les élèves de leur montrer ce pan de cette histoire-là, celle d’hommes qui s’appelaient aussi Abdoulaye, Mohammed, Tiémoko. Et donc, Bondy, c’est aussi cette histoire. C’était important, pour l’inauguration et à travers le monument, de le montrer.

Vraiment, ce qui me rend le plus fier, c’est d’abord d’avoir pu réunir ces différentes briques sur le socle, mais aussi d’avoir vu toutes ces familles et ces enfants qui étaient là. Des jeunes et des plus vieux, de tout : des Français à Bondy en 2026, au fond. Ça faisait plaisir de voir à quel point, je le répète, ça faisait sens pour tout le monde. Et vraiment, l’œuvre m’a dépassé, parce qu’il y a eu cette émotion collective, populaire. Et l’histoire n’est pas finie : pour l’instant, quatre briques sont installées. Nous n’avons pas déposé certaines parce que les ambassadeurs des pays en question n’étaient pas disponibles. On veut vraiment qu’il y ait un protocole qui rentre dans la boucle mémorielle de la ville. Les diasporas, notamment la diaspora malienne, sont très mobilisées. En tout cas, la statue est devenue ce que les gens en ont fait : un bien public. 

T. B.-L. : Avec cette sculpture devenue monument, il y a cet enjeu commémoratif que tu soulèves, mais on comprend qu’elle ne s’y réduit pas. Est-ce que, en tant qu’artiste, tu assumes dès le départ cet « usage » de ton œuvre, ou est-ce qu’il s’impose après coup ? Comment, en tant que sculpteur, penses-tu ce lien entre création, histoire, mémoire ? 

Je ne réfléchis pas vraiment à cette distinction entre mémoire et histoire, mais je crois que c’est lié à cette expérience. Pour tout dire, quelque chose m’a comme court-circuité quand la sculpture est devenue un monument et que j’ai compris qu’elle irait à Bondy. Et là, oui, il y a eu un basculement : on passait d’un objet d’histoire à un objet de mémoire. Il devenait comme un point d’ancrage, un réceptacle pour cet héritage, celui des descendants des tirailleurs notamment. Je l’ai compris quand j’ai rencontré les enfants et les parents, qui, tous à leur manière, montraient qu’une mémoire persistait encore, mais aussi par rapport à ses quarante anciens soldats résidant à Bondy dont je parlais plus tôt. Le monument s’inscrit dans l’espace public car cette mémoire est inscrite dans les habitants. C’est ce que je voulais dire en parlant du fait que le projet m’a échappé : les gens ont vu dans cette sculpture une incarnation d’une histoire qui est la leur et qu’ils font vivre.

C’est aussi lié au fait que je ne peux pas rester dans l’abstraction. Ce sont les rencontres qui changent tout. La même chose m’est arrivée dans mon projet sur les gueules cassées : j’ai commencé par des archives, des livres, des documentaires… Et un jour, j’ai rencontré des soldats blessés de la face. Je suis quelqu’un qui vient d’un héritage familial plutôt antimilitariste, mais la rencontre a produit des étincelles. Ça a aussi complexifié mon regard. Surtout que je parle de choses que je n’ai pas vécues. Et au fond, la sculpture permet de prolonger ce face-à-face. Elle nous interroge, nous questionne, nous fait voir ce que l’on ne voit pas. C’est pour ça que je suis très attaché au fait de donner un nom aux œuvres. Puis, il faut que ce travail rentre en collision avec les véritables porteurs de la mémoire et leurs descendants. C’est là que cette œuvre, je le crois, prend tout son sens. 

© Wendel Nazaire

Publié le 6 octobre 2026
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