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Cimetière d'Afrique

Dans quel sens coule l'histoire ? Les soixante-dix-sept courtes nouvelles qui composent "Le Roman noir de l'histoire", écrites au cours des quarante dernières années par Didier Daeninckx, égrènent leur propre temporalité. Entre-Temps publie aujourd'hui l'un des fragments de ce roman noir avec "Cimetière d'Afrique", une histoire révélée par l'eau de la tempête.

J.M.W. Turner
Tempête de neige en mer (Snow Storm – Steam-Boat off a Harbour’s Mouth), William Turner, 1842.

Dans quel sens coule l’histoire ?

« C’est un copain, Jean-Paul Liégeois, qui a eu l’idée de les remettre dans l’ordre. Je n’y avais pas pensé. J’en ai rassemblé une centaine, le résultat est incroyable », a déclaré Didier Daeninckx dans un entretien récent au sujet du Roman noir de l’histoire, paru aux éditions Verdier, et qui rassemble une bonne partie de ses nouvelles courtes. Mais quel ordre ? L’ordre du temps n’est ni celui de la mémoire, ni celui de l’histoire, et toute chronologie est mensongère, puisqu’enchaînant les dates et entraînant les faits, elle tient pour inéluctable ce qui ne résulte en fait que de l’élimination progressive de ce qui aurait pu avoir lieu.

Dans l’introduction qu’il donne au Roman noir de l’histoire (« L’art de la chute », p. 9-20) Patrick Boucheron s’appuie sur la nouvelle qui ouvre le dernier chapitre du livre, « Troisième millénaire », pour rendre sensible cet écoulement de l’histoire à contre-pente du temps : « Cette nouvelle, « Cimetière d’Afrique », dit tout de l’art narratif de Didier Daeninckx, en même temps qu’elle exprime une vérité générale sur le temps de l’histoire. Celui-ci ne se déroule pas davantage que les strates de la mémoire ne s’empilent, car la violence des événements vient régulièrement déranger l’illusoire tranquillité des sédimentations, scellant le plus ancien dans les profondeurs d’un sage étagement du temps. Quand le présent déborde, c’est comme l’eau qui dévale, qui décape et qui révèle — elle met à jour des galets trop lourds et trop noirs, des cailloux déplacés dont on ignorait l’existence et qui, d’un coup, deviennent si encombrants qu’on ne peut plus rien voir d’autre qu’eux. Or comme ils lestent désormais notre conscience du poids d’un crime oublié, oui, c’est bien du roman noir de l’histoire dont il s’agit ici. Ici, mais quand ? L’action se passe en 2008 — c’est celle de la tempête qui se lève, et qui se levant permet au narrateur de comprendre que le sol qu’il foulait sans le savoir est lourd des secrets d’une histoire datant de 1760 ».

Entre-Temps publie ici cette nouvelle avec l’aimable autorisation des éditions Verdier.

Cimetière d’Afrique

À dix années de distance, les deux catastrophes ont emprunté le même chemin. Le 26 décembre 1999, quand la tempête baptisée Martin a déferlé sur l’Europe, je venais tout juste d’emménager dans La Jeanne-Marcelle, une sorte de manoir bâti un siècle plus tôt sur les ruines d’un château incendié lors des troubles révolutionnaires. Je dormais dans l’une des chambres refaites, sous les combles, lorsque les premières bourrasques avaient fait grincer la charpente, et je m’étais laissé un moment bercer par ce qui, dans mes songes, s’apparentait au travail du bois d’un navire chahuté par les flots. Un craquement de naufrage m’avait jeté hors du lit. Je m’étais précipité vers la fenêtre pour voir le faîte d’un orme tomber au milieu du mail bordé d’arbres centenaires qui menait à la grille. Le vent imprimait ses marques sur le paysage, comme une main gigantesque agitant une chevelure. Une rafale d’une force inouïe s’était soudain frayé un passage dans cette nature mouvante, courbant tout ce qui acceptait de se soumettre, détruisant la moindre résistance. En une seconde, plus rien ne subsistait de cette allée majestueuse, qu’un enchevêtrement de branches maîtresses, au sol, d’où émergeaient les blessures blafardes des troncs brisés. Un cimetière, sous la lune.

Dix ans plus tard, les paulownias qui ont remplacé les ormes meurtris n’ont eu à subir aucune attaque et le déferlement rageur de Xynthia, en février dernier, les a simplement débarrassés de leurs bois morts. Le danger, cette fois, n’a pas pris la forme impalpable des airs mais celle tout aussi imparable des eaux. La tempête s’est alliée aux grandes marées, au vent de mer, pour bousculer les obstacles que la patience humaine avait disposés pour protéger ses refuges. Les flots venus de l’océan ont envahi l’embouchure des fleuves, des rivières, emportant tout sur leur passage, barques, baraques sur pilotis, matériel ostréicole, pierraille arrachée aux digues… Des corps aussi, par dizaines. Ce jour-là encore, j’étais à la fenêtre, fasciné par la houle qui déferlait à la surface de la Charente, par les vagues qui montaient à l’assaut des berges, par les paquets d’écume qui venaient se plaquer contre les vitres. Des pluies torrentielles noyaient le ciel. Bientôt, la route départementale avait été submergée, et la mer, après avoir vaincu le fleuve, se répandait dans la campagne. Il ne lui avait fallu que quelques minutes pour recouvrir les graviers de l’allée, venir battre les marches du perron, s’infiltrer dans le sous-sol par les soupiraux grillagés. C’était maintenant de véritables rouleaux qui allaient se briser contre la façade de La Jeanne-Marcelle. Deux heures plus tard, quand les éléments avaient fini par se calmer, j’étais allé me coucher dans mon manoir transformé en île.

Un spectacle incroyable m’attendait à mon réveil. Aspirées par la marée, les eaux pillardes de la Charente déchaînée avaient retrouvé leur lit, emportant tout ce qu’elles pouvaient dans leur mouvement de reflux. L’allée que les paulownias protégeaient de leur ombre avait été nettoyée de ses tonnes de graviers, de son épaisse couche de terre, faisant resurgir son tracé initial constitué de ce que je pris dans un premier temps pour des pavés. Je dévalai l’escalier, les marches du perron, pour me retrouver devant une véritable voie empierrée au moyen de milliers de galets gris, marron ou noirs. Je me baissai pour en desceller un de sa gangue de boue, et me retrouvai avec une sphère de la taille d’un melon et d’un poids de plusieurs kilos. Lors de la déclaration de sinistre, je renonçai à signaler la disparition de l’ornement de l’allée, m’étant habitué à l’étrangeté de cette nouvelle perspective dont personne, dans la région, ne parvenait à me fournir la moindre information sur son origine. Pas une plage à des kilomètres à la ronde, pas une crique où l’on pouvait buter du pied sur une de ces pierres…

Une piste s’était dégagée lors d’un dîner familial à La Rochelle, dîner auquel une cousine avait convié un historien qui travaillait sur les archives de la Corderie royale de Rochefort. Quand j’avais été présenté comme le propriétaire d’un manoir des bords de Charente appelé La Jeanne-Marcelle, le chercheur avait émis l’hypothèse que cette bâtisse avait dû être édifiée sur les ruines d’un domaine appartenant à l’armateur d’un navire, La Jeanne-Marcelle, qui jadis faisait du commerce avec les Amériques. Muni d’une lettre de recommandation, je m’étais rendu quelques semaines plus tard au Musée d’Histoire de Nantes où l’on m’avait communiqué de lourds dossiers. La Jeanne-Marcelle avait été construite dans le port de la Chézine, à Nantes, par les chantiers Jacques Préboist et pour le compte d’un puissant armateur, Jean d’Entrevoze. Le bâtiment avait été lancé le 4 septembre 1758 en direction des côtes africaines, les cales emplies de toiles d’indiennes, de vaisselle en étain, en faïence, de fusils, de barils de poudre, de plombs, de verroterie inscrite sous le nom de rassades. De la masse de documents mise à ma disposition, il ressortait que cette cargaison servait, pour l’essentiel, à acheter des esclaves à Loango, Cabinda ou Kakongo, en profitant d’accords passés avec les autorités portugaises. Le « Tableau général de la traite » tenu par le capitaine indiquait que 308 captifs, dont 97 femmes et 32 enfants, avaient rejoint les soutes du bateau lors de ce premier voyage, et qu’ils avaient été conduits à Cap-Français, aux Antilles, où les planteurs appréciaient particulièrement la résistance physique des tribus quibangues ou mayombes… Une fois la vente à bord effectuée, les barriques de sucre raffiné, les boucauds de café rejoignaient en fond de cale l’ivoire précieux des défenses braconnées en Afrique.

La Jeanne-Marcelle avait dérogé une seule fois à ce périple qui la voyait quitter La Rochelle pour les côtes angolaises puis les rivages d’Haïti, avant de remettre le cap sur son port d’attache. En 1760, alors que vacillait la domination française sur le Québec, l’équipage avait effectué une sorte de raid pour récupérer des montagnes de peausseries, de fourrures, entassées dans des entrepôts de l’embouchure du Saint-Laurent menacés par les troupes anglaises. La cargaison de peaux d’ours, de caribous, de castors, de wapitis, volumineuse mais beaucoup moins pondéreuse, il avait fallu lester le navire afin qu’il tienne la mer. On avait entassé des tonnes de galets gris, marron ou noirs, le poids exact des esclaves débarqués, dans les cales de La Jeanne-Marcelle. Les bénéfices insensés tirés des premières campagnes du navire avaient permis à l’armateur Jean d’Entrevoze d’édifier un château sur les bords de la Charente, et les pierres d’Amérique avaient servi au soubassement de l’allée bordée d’ormes qui y menait.

C’est là que j’attends la prochaine tempête, devant l’image reflétée du passé, « au bord d’une eau noire et profonde ».

Didier Daeninckx, Le Roman noir de l’Histoire, Lagrasse, Verdier, 2019, p. 755-758.

L’auteur était l’invité de l’émission Matières à penser le 6 décembre dernier : écouter le podcast de l’émission sur le site de France Culture.

Publié le 11 décembre 2019