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Autopublier la recherche : entretien avec Patrick Peccatte

Rémy Besson

Sébastien Poublanc

Patrick Peccatte

Rémy Besson

Chercheur postdoctoral de l’Université de Montréal dans le cadre du partenariat international de recherche TECHNÈS, Rémy Besson a soutenu un doctorat à l’EHESS (Paris), portant sur la mise en récit du film Shoah de Claude Lanzmann. Il a été chercheur postdoctoral du Centre de Recherches Intermédiales sur les arts, lettres et techniques (CRIalt, Montréal, 2012-14) où il a assuré la coordination scientifique du projet international « Archiver à l’époque du numérique », puis au LLA-CREATIS (Toulouse II, 2014-15) où il a poursuivi ses travaux sur l’intermédialité. Spécialiste reconnu des rapports entre Histoire, Sciences humaines et cinéma à l’époque du numérique, il est également chargé de cours. La liste de ses publications est accessible en ligne : http://remybesson.blogspot.ca/. Il a publié, dernièrement, Shoah, une double référence ? (MkF éditions, 2017).

Sébastien Poublanc

Docteur en histoire moderne, Sébastien Poublanc est actuellement ingénieur de recherche contractuel en humanités numériques au LabEx Structuration des Mondes Sociaux à Toulouse, rédacteur en chef adjoint du magazine Mondes Sociaux et enseignant à l’Université Jean Jaurès de Toulouse. Dans le cadre de ses activités de recherche, il coordonne plusieurs projets en histoire numérique. Depuis 2015, il est l’un des coordinateurs du projet Euchronie, programme de recherche international et financé collectivement entre la France, le Canada, la Suisse et le Luxembourg. Partant du constat qu’une abondante production de contenus sur le passé est autopubliée sur le web, Euchronie vise à agréger, indexer, hiérarchiser et étudier cette multiplicité de contenus dans une perspective d’histoire publique et culturelle. Le projet fait ainsi émerger un nouvel objet de recherche – les connaissances sur le passé autopubliées en ligne – et prend la forme d’un site internet couplé à une base de données collaborative. Il coordonne aussi le projet « RTM-Num, le paysage restauré dans les Pyrénées ». Il s’agit d’un programme de recherche utilisant les collections photographiques des services de Restauration des Terrains en Montagne. Enfin, il coordonne depuis deux ans le projet des « Tribulations historiennes », projet pédagogique visant à relater le quotidien de jeunes chercheurs en Master II d’histoire moderne et contemporaine.

Patrick Peccatte

Depuis une dizaine d’années Patrick Peccatte multiplie les analyses portant sur la culture visuelle. Il s’intéresse aussi bien aux photographies de la Libération en Normandie, qu’aux magazines Pulps, aux films de superhéros et à la Tapisserie de Bayeux. Il s’appuie souvent sur l’analyse de corpus conséquents et sur l’intégration de connaissances issues d’une forme d’intelligence collective sur Internet. Il mobilise ainsi régulièrement les notions de "crowdsourcing"et de "redocumentarisation" Ce travail portant sur le passé, il l’autopublie en ligne sur un carnet de recherche et sur le compte Flickr collaboratif : PhotoNormandie. C’est à ce titre que son blog, Déjà Vu, est indexé par la plateforme Euchronie et que nous avons souhaité lui poser quelques questions pour Entre-Temps. Ses réponses nous permettent de mieux saisir ce que le web change, de manière générale, à la diffusion de l’histoire et, en particulier, d’appréhender un cas d’autopublication de connaissances portant sur le passé.

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Liberty, May 10, 1924, Vol. 1, No. 1, The Newcomer in the field, Cover art by John T. McCutcheon. Retrouvez l’article ici.

 

Pouvez-vous revenir sur l’origine de votre pratique de l’auto-publication ?

En janvier 2007, j’ai lancé avec Michel Le Querrec le projet collaboratif PhotosNormandie qui a pour but d’améliorer les légendes de photos et films historiques de la bataille de Normandie. L’année suivante, j’ai créé le blog Tu quoque afin de partager des informations sur les projets contributifs analogues qui émergeaient à cette époque, mais aussi pour discuter différentes questions techniques sur les bases de données d’images. J’ai commencé alors à publier sur mon blog quelques analyses sur des photos extraites du corpus PhotosNormandie. J’ai suivi ensuite régulièrement le séminaire d’André Gunthert sur la culture visuelle, et participé en 2010 au lancement de la plate-forme Culture Visuelle en créant un nouveau blog, Déjà Vu. Culture Visuelle s’est arrêté en 2014 et mon blog a migré sur hypotheses.org où il est toujours hébergé. C’est donc à partir d’un projet documentaire précis portant sur des photos historiques que mon intérêt s’est ensuite progressivement orienté vers d’autres catégories d’images, fixes ou animées, et que j’ai été conduit à travailler et publier sur des sujets assez divers.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre manière de travailler et sur votre carnet de recherche ? 

Durant les premières années de mon carnet de recherche, mes articles étaient courts et s’appuyaient sur un petit nombre d’images. Actuellement, les articles sont souvent assez longs, ils reposent fréquemment sur l’analyse de nombreuses images, et demandent beaucoup plus de travail. Les sujets abordés sont assez variés. Deux approches les caractérisent :

  • la redocumentarisation, c’est-à-dire le nouveau traitement que connaissent les documents à l’ère numérique de façon à les enrichir de descriptions (métadonnées) nouvelles et à réarranger et relier leurs contenus. À titre d’exemple, l’article « Les premières publications des photos de Robert Capa sur le débarquement en Normandie », réalisé avec le concours de l’équipe de PhotosNormandie, a montré que les photos du débarquement de Capa ont été publiées dans la presse quotidienne bien avant de paraître dans le magazine Life. Cette étude repose entièrement sur l’analyse collaborative de journaux numérisés.
  • l’usage de méthodologies ad hoc pour analyser des corpus d’images faiblement structurés ; ces méthodes d’investigation permettent dans un premier temps de collecter des ensembles non structurés d’images puis d’en extraire des échantillons cohérents et organisés en vues fragmentaires structurées (bases de données). L’article « L’imagerie des dinosaures dans les pulp magazines et les comics » qui décrit le résultat d’une enquête visuelle portant sur une collection d’images sourcées extraites de pulp magazines et de comics est représentatif de cette approche.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus en prenant un exemple précis ?

L’article en trois parties « Le regard masculin dans les premières publications populaires américaines (1840-1920) » s’appuie également sur l’analyse de corpus d’images faiblement structurés. À partir de la collecte de couvertures d’anciennes publications retrouvées sur des sources disparates, indexées et organisées en base de données, il analyse les stéréotypes de la représentation des femmes dans les premiers magazines populaires publiés aux États-Unis.

Enfin, pouvez-vous nous préciser quels sont, pour vous, les enjeux de cette pratique de l’autopublication ? 

Mon travail n’a aucune finalité professionnelle. Je ne suis pas universitaire. En effectuant les recherches que je décris sur mon carnet, mon ambition est simplement de tenter d’exposer des sujets de culture visuelle ou d’histoire culturelle qui m’ont intéressé. Quand j’aborde un nouveau sujet, je le connais en général très peu ; j’ai plaisir à le découvrir, à l’étudier durant quelques mois à travers des ouvrages, des articles, des investigations sur le web, à dégager une problématique, puis à rédiger un article aussi clair et documenté que possible à partir des matériaux rassemblés durant cette étude. Certaines de mes recherches ont aussi fait l’objet d’exposés lors de colloques, séminaires ou journées d’études diverses, ce qui constitue aussi, pour moi, une forme de reconnaissance de leur intérêt. J’estime toutefois que mes recherches demeurent simples et limitées, et que plusieurs d’entre elles mériteraient d’être poursuivies et approfondies ; certains des sujets abordés dans mes articles pourraient peut-être “inspirer” des étudiant.es à la recherche de sujets de thèses.

 

Découvrez les recherches de Patrick Peccatte en cliquant sur ce lien.

 

Entretien mené avec Patrick Peccatte, par Rémy Besson et Sébastien Poublanc dans le cadre du projet Euchronie.

Euchronie

Publié le 4 mars 2019