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Chroniques de prof, une websérie historique

Nombreux sont aujourd’hui les internautes qui proposent de nouvelles façons d’aborder la discipline historique sur internet. Parmi les différentes possibilités offertes par l’outil numérique, on assiste au développement de chaînes Youtube spécialisées dans la vulgarisation de l’histoire. Diffusant des contenus assez inégaux, certaines de ces propositions s’appuient toutefois sur un riche travail documentaire. Entre-Temps s’est intéressé au travail que réalise, depuis trois ans, l’enseignante Justine Defrance : Chroniques de prof, des courtes vidéos dans lesquelles elle traite de thématiques historiques diverses et qui vont donner naissance, fin 2018, à une nouvelle websérie : Time Warp dont elle vient de lancer la promotion sur les réseaux sociaux.

Justine Defrance est enseignante d’histoire-géographie dans un collège du Nord de la France. Depuis le printemps 2015, on la connaît comme La prof grâce à la chaîne Youtube Chroniques de prof qu’elle a créée pour partager son goût pour l’histoire. Parmi les sujets traités, elle assume qu’une large place soit accordée à la période médiévale, celle qu’elle connaît le mieux et sur laquelle elle a travaillé pour son master recherche à l’université de Lille 3. La première « chronique » était ainsi consacrée à « la Guerre de Cent Ans » et la deuxième se donnait comme objectif de déconstruire certaines idées reçues sur le Moyen-Âge. On trouve également des épisodes sur « la chasse aux sorcières », « les Vikings », « les Pirates », « les Templiers », mais aussi, pour sortir de sa période de prédilection, des propositions sur « le Mur d’Hadrien » ou sur « l’insurrection de 1832 ».

Depuis 2015, son intention est de faire paraître une chronique par mois. La dernière en date «Des Forêts et des Hommes» a été publiée au début du mois d’octobre. À côté de ses chroniques, elle a participé, à l’été 2016, au projet #LCDT, « les Créatrices du Tube », un groupement de vidéastes qui s’engageaient, chaque mois, à traiter un même thème selon l’approche qu’elles souhaitaient. Le projet ne s’étant pas perpétué, il a donné naissance à Bulletins de Prof, une nouveau format de websérie de La Prof, qui ne cherche pas à traiter d’une période, d’un événement ou d’une catégorie de population mais d’objets thématiques comme « le rose », « l’héraldique » ou bien « le Valhalla ».

Dans la prolongation de cette entreprise féminine, elle a lancé, à l’été 2017, les vidéos Gentes Dames Badass dans lesquelles elle propose, dans des vidéos un peu plus courtes, de présenter la vie d’une femme exemplaire, de Jeanne de Belleville à Gertrude Bell. 

Depuis 2015, les vidéos se sont améliorées, elles sont de plus en plus longues, le son est de meilleure qualité et les illustrations sont utilisées de manière plus systématique. Avec plus de 10 000 vues en deux semaines pour sa dernière vidéo, c’est une affaire qui roule. En parallèle, Justine Defrance alimente régulièrement le compte twitter de La Prof qui compte aujourd’hui plus de 7000 tweets et 3200 abonnés. Sur ce compte, elle promeut sa chaine Youtube mais invite également ses abonnés à venir à des conférences, comme celle organisée par l’Atelier d’histoire critique en mars 2018 à Lille sur l’avenir de la Nouvelle Calédonie. Elle utilise également ce réseau pour se prêter à de l’égo-histoire en présentant par exemple, dans un long thread, les carnets de son arrière-grand-père, fait prisonnier près de Dunkerque en juin 1940 et mort dans un camp de prisonniers en Prusse Orientale en 1945.

En dehors des réseaux sociaux, elle a organisé, le 12 avril dernier, un café historique avec l’APHG à Lille au cours duquel elle a reçu l’historienne Mélanie Traversier, maitresse de conférence en histoire moderne à l’université de Lille 3, pour parler d’histoire des femmes à l’occasion de la sortie, en 2017, de son livre Le Journal d’une Reine. Marie-Caroline de Naples dans l’Italie des Lumières chez Champ Vallon

Ces Chroniques de prof sont à inscrire dans le développement foisonnant, depuis quelques années, de chaines Youtube en tout genre. Autour de la discipline historique, ce sont des dizaines, voire des centaines d’internautes qui se sont lancés dans des projets de vulgarisation de la discipline en produisant des vidéos aux contenus plus ou moins sérieux. Parmi eux, celle qui rencontre le public le plus large s’appelle Nota Bene, elle a été créée en 2014 et compte aujourd’hui près de 800 000 abonnés. Le succès de Nota Bene a déjà fait couler beaucoup d’encre et nous nous proposons de comparer ici les deux propositions.

Pour commencer, Benjamin Brillaud, le créateur de Nota Bene et Justine Defrance partagent certains points communs. Chez eux, où sont tournées leurs vidéos, on retrouve, posées sur la bibliothèque qui fait office de décor, des figurines représentant des personnages de fiction. Un certain nombre d’entres elles sont issues de Star Wars, dont le logo se retrouve également sur leur T-Shirt dans différentes vidéos. Chez Benjamin Brillaud, cette passion pour la saga vient compléter un vif intérêt pour les fictions historiques comme Braveheart ou les jeux vidéos historiques. Arte lui a d’ailleurs confié  la création d’une série documentaire explicitant le lien entre l’histoire et les jeux vidéo, History’s Creed destinée au site ARTE créative. La Prof fait aussi référence à Braveheart mais également au film Thor ou à la série Kamelott. Ces références constituent un univers commun aux deux youtubeurs qu’il partagent également avec leur public dont les commentaires reprennent parfois les extraits cités.

Chroniques de prof

Il semble ensuite qu’à la fois dans le choix des thématiques et le traitement des contenus Nota Bene et La Prof n’aient pas fait les mêmes choix. Les vidéos de Nota Bene partent régulièrement d’un classement, ainsi ses trois premières s’intitulent : « les 5 vieux trucs de médecin », « les 7 morts insolites des rois » ou « les 3 évasions audacieuses ». On est dans le registre du sensationnel et les individus dont il est question sont, le plus régulièrement, des personnages historiques bien connus. Quand il s’éloigne du principe du classement, c’est pour s’attarder sur des épisodes canoniques de l’histoire événementielle comme « Guillaume le Conquérant » ou bien « les jeux olympiques de Berlin de 1936 ». Au contraire, La Prof propose régulièrement des thématiques relativement en marge de cette histoire événementielle comme lorsqu’elle propose une vidéo sur « les astrologues de cour » ou bien « les Pictes » ou encore « l’insurrection de 1832 ». 

Le format qu’elle a mis au point dans Gentes Dames Badass contraste par ailleurs de façon notable avec les choix de thématiques de Nota Bene en se concentrant sur des figures de femmes qui sont loin d’être des personnages de premier plan comme Boudicca ou Anna Maria Sibylla Merian. Il est également à noter que son engagement au sein de l’histoire des femmes dénote par rapport à l’histoire très masculino-centrée de Nota Bene.

Concernant le traitement des contenus, nous sommes sensibles à la manière dont La Prof s’attarde sur certaines sources en en donnant parfois un extrait issu du texte original. Nous avons remarqué le soin qu’elle prend à utiliser un vocabulaire historique en proposant à l’écran une traduction en langage courant des termes à expliciter, évitant ainsi l’anachronisme. Elle prend aussi le temps de citer les travaux des historiens travaillant sur les thématiques qu’elle aborde, comme Michel Pastoureau quand elle traite de la couleur rose. Il lui arrive également de préciser qu’elle s’est appuyée sur des éditions de textes issues de travaux de collègues. Dans sa vidéo sur Christine de Pisan, elle mentionne, en commentaire, qu’elle a reçu l’aide de Quentin Barry qui a transcrit Le livre des faits d’armes et de chevalerie pour son mémoire de 2013 à l’université Lille 3. Dans le cas de Nota Bene, la mention des sources est quasiment inexistante tout comme les références bibliographiques et historiographiques.

Par ailleurs, le côté sensationnaliste de la démarche de Nota Bene, qui nous abreuve de chiffres qu’il nous est souvent impossible d’assimiler, d’analyser et de vérifier lors d’un simple visionnage et qui recourt à une musique de fond caricaturale ainsi qu’à des images issues de reconstitutions historiques, ne nous semble pas être une manière suffisamment scrupuleuse pour lutter contre « l’ennui » qu’il associe à la discipline historique telle qu’enseignée à l’école. 

Comparer ces deux types de propositions nous permet ainsi de mettre en perspective différentes manières de vulgariser l’histoire sur internet, dans un respect plus ou moins grand des formes d’administration de la preuve. Ces Chroniques de prof, tout en cédant parfois le pas à une manière un peu pittoresque d’aborder l’histoire, notamment par le biais des références aux fictions historiques produites par Hollywood, s’appuient sur un important travail documentaire et méthodologique. Elles constituent une matière à exploiter pour la transmission des savoirs historiques, aussi bien dans la démarche que dans le ton à adopter. 

Publié le 13 octobre 2018
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