CadNap85 : une nouvelle jeunesse numérique et participative du cadastre napoléonien – 2 : Collaborer en sciences
Comment la recherche peut-elle s'ouvrir à toutes et tous ? 2e épisode de l'article de Magali Watteaux, archéogéographe, qui présente l'histoire de CapNad85, plateforme numérique collaborative de saisie du cadastre napoléonien en Vendée. On s'assoit aux côtés des bénévoles qui se sont saisis de la plateforme et ont formé une communauté soudée d'amateurs et d'amatrices d'histoire, avant de regarder vers les perspectives et développements à venir du projet.

1. Construire des ponts avec les amateurs d’histoire : la communauté des « cadnapistes »
1.1. Recruter, former, animer une communauté : datathons et réseaux sociaux
Une plateforme, aussi bien conçue soit-elle (cf. épisode 1), ne vaut rien si personne ne l’utilise. Elle peut alors rapidement finir dans les impasses du net, oubliée et finalement inutile. La mobilisation des contributeurs était donc essentielle pour éviter cet écueil assez courant dans le monde des dispositifs numériques. Pour cela, nous avons actionné plusieurs leviers complémentaires, déployés avant même le lancement officiel de la plateforme.
Tout d’abord, des conférences sur l’étude des paysages anciens en général, devant un auditoire mêlant grand public (vendéen) et chercheurs : six en tout depuis 2022. Plus efficace encore est l’organisation d’ateliers de prise en main pratique de la plateforme dans les différents territoires concernés par la saisie, des « datathons ». À tout seigneur tout honneur, nous avons testé le concept le 30 janvier 2025 aux Archives départementales de Vendée (AD85) à La Roche-sur-Yon, lors de la soirée d’ouverture officielle des saisies sur la plateforme. Nous avons présenté le projet, montré comment fonctionnait la plateforme, et les saisies des tout premiers contributeurs ont été réalisées en direct. Je me souviens en particulier, avec un peu d’émotion, d’une dame très âgée qui était venue avec ses listes de parcelles et des informations lues dans les états de section, et qui a découvert qu’elle allait pouvoir les verser dans le fonds commun numérique afin de visualiser enfin cartographiquement le résultat de ses recherches.


Ensuite, ces datathons ont été organisés dans des communes, au plus près des contributeurs, avec l’aide des associations d’histoire locale : à Sainte-Hermine, à Montaigu et à Saint-Hilaire-de-Riez. Ils ont réuni environ une vingtaine de participants, encouragés à venir avec leur ordinateur portable. À chaque fois, j’assure l’animation de l’atelier après un temps de présentation générale du géoportail. Quelques contributeurs déjà rôdés y ont assisté afin de m’aider à accompagner les nouveaux venus dans leurs premières saisies et à répondre à leurs questions. Au bout du quatrième datathon, j’ai assez d’expérience pour pouvoir lister les points de vigilance matériels et numériques, les gages du succès (essentiellement une bonne publicité en amont et sur place de la brioche et du rosé – un classique vendéen incontournable !), et les pistes d’amélioration (il faudrait plus de temps !).


À chaque fois, ce sont de nouveaux venus, de nouveaux enthousiasmes, quelques dizaines de parcelles supplémentaires et des liens humains qui renforcent le collectif. Ainsi, ces moments sont devenus des piliers de la dynamique de CadNap85. 17 des 28 contributeurs (60,7 %) ayant répondu à une enquête en ligne (cf. infra) ont déjà participé à un datathon et 15 (53,6 %) souhaitent que d’autres soient organisés (13 n’expriment pas d’avis). Ces rencontres sont à la fois un vecteur de recrutement et un instrument de cohésion entre contributeurs. Elles permettent d’incarner le projet sur le terrain et compensent sa dimension tout-numérique.
Ces ateliers sur le terrain sont également et systématiquement l’occasion d’offrir des pages de publicité à CadNap85 dans les médias locaux (presse – Ouest-France, Journal de la Vendée – et TV Vendée) pour annoncer l’événement puis pour le couvrir. Pour autant, peu de contributeurs évoquent la presse locale comme source de découverte de CadNap85. C’est le bouche-à-oreille qui ressort en tête, juste devant la communication des Archives départementales. Les diverses autres réponses confirment l’importance du réseau humain associatif, et particulièrement à l’occasion des datathons. Conclusion : une communication plus directe, au plus près des gens, est la meilleure garante d’un recrutement efficace.


Afin de prolonger ces rencontres chaleureuses et de proposer un espace d’entraide entre les contributeurs, un groupe WhatsApp s’est constitué. C’est l’un des premiers contributeurs, Louis Cazaubon, encore lui (de l’importance de certaines personnes-ressources ! Cf. épisode 1), qui en a pris l’initiative dès la soirée de lancement de CadNap85. Ce groupe est vite devenu le cœur battant de la communauté des « cadnapistes », comme nous les appelons affectueusement. J’y informe des évènements liés à CadNap85 et j’y donne des conseils pour la saisie. Mais surtout, on y discute quotidiennement, captures d’écran à l’appui, des noms mal orthographiés – les géomètres du XIXe siècle écrivaient phonétiquement, selon leur oreille, leur niveau d’instruction et parfois leur fantaisie –, on s’entraide pour déchiffrer une abréviation mystérieuse, on s’informe d’une section prise en charge par untel, on se félicite mutuellement d’une commune achevée, on s’enthousiasme d’une découverte, on signale un bug sur la plateforme – information que je remonte aussitôt à Jérémy Guilbaud, le chef de projet des systèmes d’information géographique au Département. Certains échanges deviennent de véritables enquêtes collectives : qui est ce mystérieux propriétaire qu’on peine à reconnaître ? Que sont les mentions énigmatiques de F et T suivies de fractions ? (Partage des fruits de la vigne entre propriétaire foncier et tenancier.) À quelles parcelles appartiennent ces maisons sur tel plan un peu bâclé ? Quelle est la signification locale de certaines natures de parcelles (ruage, masure, traufle…) ? Certains contributeurs sont évidemment plus « experts » que d’autres, ce qui est d’un grand secours. Ce groupe est devenu le meilleur outil pour former et faire monter en expertise les contributeurs, bien plus que les tutoriels mis à disposition ! Enfin, le fait que cette chaîne d’entraide ne repose pas directement sur l’équipe nous décharge d’une partie du travail de support – même si je suis un membre actif du groupe.
Ceci étant, l’arrivée régulière de nouveaux contributeurs sur le groupe m’a amenée à créer une page Facebook en février 2026 pour ne pas perdre la mémoire des conseils et remarques distillés au fil de l’eau sur WhatsApp. Je poste donc parfois également sur cette page des messages préalablement envoyés (et testés !) sur le groupe plus informel.


1.2. Qui sont les contributeurs ? Portrait-robot des « cadnapistes »
Ces rencontres et le groupe WhatsApp ont permis de constituer très rapidement une véritable communauté, dont certains membres se connaissent déjà, mais pas tous, loin s’en faut. Il y a des noyaux de personnes liées à une commune ou à un territoire particulier – souvent engagées dans la même association –, des amis ou parents, des contributeurs « isolés », et même quelques collègues (plutôt en observateurs). L’entrée de nouvelles communes dans CadNap85 a amené son lot de nouveaux contributeurs et donc des rencontres hors des frontières des « pays » locaux. Le groupe est devenu un levier d’agrégation de petites communautés locales en un réseau supra-local d’amateurs d’histoire et de généalogie réunis par CadNap85.
Afin de mieux connaître cette communauté, j’ai conçu en avril 2026 une grande enquête (anonyme) composée de 37 questions, qui a été diffusée auprès des contributeurs de CadNap85. 28 ont répondu, ce qui permet de dresser, à la date du 31/05/2026 (mais l’enquête n’est pas close), un premier portrait de ces cadnapistes.

Leur profil est remarquablement homogène : plus des deux tiers sont des hommes, plus des deux tiers ont plus de 60 ans, plus des deux tiers sont retraités. Cette triple convergence est frappante ; elle caractérise les projets de science participative patrimoniale en France. Les retraités disposent du temps libre et de l’ancrage local nécessaires à une contribution régulière, et les hommes restent, dans cette génération, surreprésentés dans les associations d’histoire locale et de généalogie. La dimension informatique de ce chantier collaboratif n’est pas perçue comme un frein à leur investissement car quatre sur cinq estiment être à l’aise ou très à l’aise pour naviguer sur Internet et saisir des données en ligne. On est loin du préjugé selon lequel un public de retraités serait nécessairement peu à l’aise avec les outils numériques – du moins dans le cas de ce public-là, caractérisé par un fort ancrage associatif et une curiosité active. La présence d’un répondant de 20-30 ans et de cinq répondants de 31-50 ans représente un signal positif pour le renouvellement du public à terme. Les résultats de l’enquête permettent d’aller plus loin. Plus des deux tiers, encore, sont membres d’une association locale d’histoire ou de patrimoine. Ce taux d’appartenance associative indique le socle de recrutement le plus évident pour CadNap85, et il explique en partie la qualité et la régularité des contributions. Sans surprise, 24 répondants mentionnent une expérience, régulière ou ponctuelle, de recherche en histoire locale, et pour beaucoup une pratique généalogique. Ils arrivent donc sur la plateforme avec des compétences préalables voire, pour certains, une culture de la source historique. Ce sont des praticiens amateurs que l’on équipe d’un outil nouveau. Autre point positif notable : plus du tiers exprime l’envie de s’investir dorénavant dans d’autres projets participatifs portés par les Archives de la Vendée !


Arrêtons-nous un instant sur les associations locales. Elles ont joué un rôle que je n’avais pas pleinement anticipé et qui s’est révélé décisif à plusieurs niveaux. Les « Amis du patrimoine religieux de Fontenay-le-Comte et des environs », « Histoire et patrimoine du pays de Sainte-Hermine », « le collectif Patrimoine Nord-Vendée », « Association intercommunale du Champ des Pierres », « Histoire, culture et patrimoine des Pays de Rié et de Vie » – à ce jour – et la vénérable Société d’Émulation de la Vendée sont des structures ancrées dans leur territoire, investies depuis de longues années dans des recherches sur l’histoire locale et qui ont constitué un dense réseau de relais humains. Leurs membres ont co-organisé des datathons pour faire découvrir CadNap85, relayé l’information auprès de leurs adhérents et dans la presse locale, formé de nouveaux contributeurs, demandant l’ajout de nouvelles communes ou utilisant déjà les cartes produites grâce à CadNap85. Un exemple : lors de la journée d’étude grand public « Fontenay-le-Comte, quel patrimoine pour demain ? », organisée le 17 mai 2025 par la Société d’Émulation de la Vendée, Louis Cazaubon a imprimé des planches issues de CadNap85 montrant le paysage urbain de Fontenay au XIXe siècle pour une visite guidée de la ville. Voilà un usage que je n’avais pas anticipé et qui me plaît beaucoup : des cartes construites collectivement qui deviennent des outils de médiation sur le terrain, portés par les contributeurs eux-mêmes pour illustrer les héritages du passé dans nos paysages du présent.


Cet ancrage associatif d’échelle locale révèle un lien au territoire vendéen très fort. Neuf répondants sur dix déclarent habiter en Vendée et les deux tiers y ont des origines familiales. La dimension affective est donc centrale dans l’adhésion à CadNap85 : on contribue là où l’on vit, là d’où l’on vient. Les gens qui connaissent un territoire, qui y ont des attaches, qui ont peut-être des ancêtres dans ces communes du XIXe siècle, sont naturellement les plus motivés pour en reconstituer les paysages. Cependant, la surprise réside dans les 13 répondants qui déclarent saisir une commune sans attache personnelle directe.
Ainsi, les cadnapistes ne sont pas uniquement focalisés sur leurs origines familiales, de même qu’ils ne sont pas de simples exécutants d’une tâche de saisie mécanique : ils sont fondamentalement des amateurs curieux d’histoire et de connaissance paysagère, territoriale et patrimoniale, avec leurs propres problématiques et leur propre géographie d’investigation. Un contributeur confesse avec humour à quel point cette curiosité est forte : « Être un bon contributeur demande un pouvoir de concentration que je n’ai pas, trop vite attiré par une curiosité (origine d’un toponyme, identité d’un propriétaire…). » Je le rassure : ça n’est pas grave et c’est même fait pour ça ! CadNap85 est une machine à digressions heureuses, à découvertes inattendues, à connexions entre le passé et le présent. Et c’est probablement ce qui explique l’engouement des contributeurs.
2. CadNap85, analyse d’un succès en Vendée et ailleurs
2.1. L’engouement des contributeurs : ils le disent et les saisies le montrent
Ce qui précède trahit l’enthousiasme des contributeurs vendéens pour cette plateforme (à ce jour en tout cas !). L’avancée des saisies parle aussi d’elle-même. Quatre mois seulement après le lancement officiel en janvier 2025, près de 77 000 parcelles sur les 180 000 du périmètre initial avaient déjà été saisies, soit 42,5 %. Aujourd’hui, en mai 2026, quasiment toutes les communes sont saisies. Ce que nous pensions être un chantier de plusieurs années s’est avéré bouclé aux trois-quarts en une année à peine ; un rythme qui a largement dépassé nos attentes. Le secteur du Nord-Vendée, autour de Montaigu, avance bien également et certains contributeurs disent même craindre d’être bientôt « au chômage technique » ! Les cartes d’information sur l’avancée des saisies sont plébiscitées car elles permettent de mesurer – au sens plein du terme grâce aux pourcentages fournis – la vitesse des saisies. Les communes qui ne décollent pas ou patinent tiennent souvent à l’absence de relais (une association locale et/ou un résident motivé). La contribution de personnes extérieures à ces communes, mais intéressées par l’outil lui-même et animées par la curiosité intellectuelle, est alors d’un grand secours.


Le site est fréquenté par une cinquantaine de personnes par jour, dont une dizaine saisissent quelques dizaines ou centaines de parcelles. Plus des trois-quarts des contributeurs-répondants de l’enquête (21) disent ne pas avoir arrêté leur contribution après avoir saisi leur zone d’intérêt initiale. C’est énorme et assez inattendu. La plateforme est – le mot est d’un contributeur – « addictive ». Un autre la compare même à une sorte de « drogue dure ». À consommer sans modération pour le plus grand bonheur de tous ! Pour entretenir l’émulation et pour leur donner des repères sur leur activité de saisie, nous avons rapidement mis en place un podium des contributeurs, sur une idée originale d’Abdelaziz Souissi du Département : le top 3 des contributeurs de la semaine et le top 5 des contributeurs de toutes les saisies. Ce qui n’était au départ qu’une proposition ludique, presque sur le ton de la blague, est devenu un outil utilisé par plus des deux tiers (20) des contributeurs ayant participé à l’enquête. J’en connais personnellement certains qui surveillent même régulièrement leur position sur le podium.
L’avis des contributeurs sur la plateforme et ce qu’ils en disent autour d’eux est également un bon indice de leur engouement. L’ergonomie du site est appréciée et quatre sur cinq recommanderaient CadNap85 sans réserve (les autres n’ayant pas d’avis). Huit disent même en avoir parlé à un élu de leur commune, ce qui est un indice intéressant, signalant que la plateforme est perçue comme un outil sinon d’« utilité publique », du moins d’« intérêt général » – pour reprendre la terminologie de l’administration. Au-delà de l’enquête, leurs témoignages et remerciements nombreux, tant sur WhatsApp que lors des conférences et datathons, offrent une dimension supplémentaire, chaleureuse et profondément humaine : « Continuez ; continuons » ; « CadNap85 est formidable pour donner de la consistance à des lieux, des familles »… Pour le dire très simplement, je suis heureuse d’avoir contribué à forger un outil qui semble utile et passionnant à des citoyens qui ont soif de connaissance. Et je suis heureuse de savoir qu’ils et elles peuvent en faire les usages qu’ils souhaitent, pour leur « agenda » – en plus de ce que moi je vais pouvoir en faire de mon côté !
2.2. Du Sud-Vendée au département : au-delà de l’ANR PARCEDES
Cet engouement nous a amenés très rapidement à nous projeter hors de l’emprise du terrain du projet de l’Agence nationale de la recherche (ANR) PARCEDES (cf. épisode préc.). Des habitants du secteur de Montaigu m’ont d’ailleurs exprimé leur attente, secteur pour lequel des vectorisations des plans napoléoniens existaient déjà partiellement du fait d’opérations archéologiques conduites par Pascal Vialet. Ainsi, en novembre 2025, 10 nouvelles communes ont été mises à disposition autour de Montaigu, et 3 nouvelles en Sud-Vendée. Nous sommes partis à la conquête de l’ensemble du département ! En avril 2026, ce sont 26 nouvelles communes qui ont été ajoutées, sur une bande allant du littoral de Saint-Gilles-Croix-de-Vie à La Roche-sur-Yon. Le géoportail vit sa propre vie vendéenne.
Ces extensions supposent, on l’aura compris, de vectoriser préalablement les parcelles, c’est-à-dire d’en réaliser le dessin numérique. Et c’est là que le bât blesse. Cette opération est d’une lenteur et d’une précision extrêmes si l’on veut respecter la source : il faut compter en moyenne une cinquantaine d’heures par commune et jusqu’à une centaine dans les zones de marais, où le découpage parcellaire est particulièrement complexe. Pour l’instant, l’équipe avance grâce aux bonnes volontés et au temps disponible des uns ou des autres ainsi que grâce à une politique opportuniste d’intégration de vectorisations externes. Jérémy Guilbaud a mis en place un flux de données partagé permettant de mutualiser ces vectorisations. Il est ouvert à tout professionnel produisant de telles couches à partir du cadastre napoléonien sur le territoire vendéen, et même à des amateurs bénévoles assez à l’aise avec l’outil informatique. Le travail avance, mais cela reste un défi à résoudre pour l’avenir et un verrou technique à prendre en compte pour qui souhaiterait développer une plateforme identique.

Un autre développement qui nous projette vers le futur est la création d’une seconde plateforme, dédiée cette fois-ci à l’exploration et à la visualisation avancée des données saisies. Les attentes des cadnapistes, au-delà de l’enquête, sont à ce sujet convergentes et révélatrices. Les contributeurs ne veulent pas seulement produire des données ; ils veulent pouvoir les interroger, les faire parler et s’en emparer pour leurs propres recherches. Ils évoquent l’affichage des données par propriétaire – confirmant l’intérêt généalogique et foncier –, des filtres avancés pour croiser nature de parcelle, propriétaire et lieu-dit, et des outils cartographiques pour personnaliser leurs propres cartes. L’exploitation des données n’est pas une option annexe ; elle est la finalité que de nombreux contributeurs ont en tête depuis le début, tout comme nous, chercheurs. La livraison de cette seconde plateforme est donc stratégique pour maintenir l’engagement de la communauté au-delà de la phase de saisie et pour créer les conditions optimales d’une réutilisation la plus large possible des données créées.
Pour terminer, sur le plan scientifique, je vois ce succès de CadNap85 comme une confirmation de ce que la connaissance des héritages qui composent nos milieux et territoires est un champ de recherche central et porteur de nombreux enjeux, aussi bien pour les historiens et archéologues que pour les acteurs de la société qui les gèrent et valorisent au quotidien. C’est d’ailleurs l’objet de l’Association française d’archéogéographie (AFAG) que j’ai co-fondée en février 2023, dont la maxime est : « Transmettre pour les territoires de demain ». Une convergence thématique et chronologique des deux projets qui dit tout ! C’est aussi la raison pour laquelle j’ai développé, au sein de l’AFAG, une formation sur « Le cadastre napoléonien, histoire et usages pour la recherche historique et la généalogie foncière ». Cette proposition pédagogique a rencontré un certain succès, mais surtout auprès des professionnels et moins des amateurs (problème de coût ?).CadNap85 peut donc également représenter un outil intéressant pour d’autres personnes que les amateurs d’histoire locale et de généalogie.
2.3. Un outil et des données utiles pour des professionnels variés
CadNap85 a rapidement attiré l’attention de professionnels, qui s’en servent dans le cadre de leurs missions. Procédons par sphère professionnelle. Sans surprise, c’est le cas des agents des institutions en charge de l’inventaire et de l’étude du patrimoine, qu’il soit archéologique, bâti ou paysager : le service régional de l’Inventaire général des Pays de la Loire (compétence Région), le service régional de l’archéologie (SRA, à la DRAC) et l’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine (UDAP, à la DRAC).
En toute logique, des guides conférenciers et consultants indépendants sur le patrimoine vendéen se montrent également enthousiasmés par le projet. C’est ainsi que Pauline Retailleau (bureau d’études Ikhnos) a co-organisé le datathon de Montaigu avec l’association AICP – dont elle fait partie. Julie Joubert, jeune guide-conférencière rencontrée lors du datathon à Saint-Hilaire-de-Riez, résume ainsi sur LinkedIn ce que CadNap85 représente pour elle :
« Chaque parcelle renseignée raconte un morceau de vie et nous aide à mieux comprendre l’évolution de nos paysages jusqu’à aujourd’hui. […] Alors quand j’ai un peu de temps entre deux visites, je mets la main à la pâte ! »
Les opérateurs et chercheurs en archéologie constituent un autre public naturel. Le cadastre ancien est une source incontournable pour les archéologues, qui s’en servent pour anticiper la découverte de vestiges inédits : certaines formes parcellaires étonnantes peuvent signaler la présence de structures enfouies et les noms de lieux-dits recèlent parfois des indices sur la nature ou l’ancienneté des occupations.
Le projet CadNap85 m’a amenée à fréquenter beaucoup plus certains professionnels que je ne connaissais pas si bien : les archivistes. Je suis avant tout une usagère des salles d’archives et je n’avais jamais développé de collaboration avec des archivistes. Il est d’ailleurs peut-être temps de dire ce qui intéressait ceux de Vendée dans l’aventure CadNap85. Je reprends le point de vue exprimé publiquement par Emmanuelle Gardan à ce sujet. L’idée de cette plateforme leur est très vite apparue comme une opportunité de renforcer le lien, qui leur est cher, avec la recherche académique. Le projet représentait par ailleurs une expérience novatrice de valorisation des fonds, dans la continuité de l’historique du service. En effet, même si quelqu’un ne saisit pas de données dans CadNap85, il peut a minima s’en servir pour découvrir les plans numérisés du cadastre napoléonien sur l’ensemble du département. Cela représente déjà une opportunité plutôt rare à l’échelle du pays. C’est également une façon de constituer une base de noms à partir des toponymes et patronymes mentionnés dans les états de section. L’idée est de permettre, à terme, d’enrichir le dictionnaire toponymique (29 000 fiches) et la base « Noms de Vendée » (3 595 989 patronymes) portés par les Archives de la Vendée et tous deux ouverts à la collaboration du public. Cela constituerait un bénéfice indirect et non négligeable du projet. Plus largement, CadNap85 est l’occasion d’ouvrir le champ des recherches généalogiques, plébiscitées par le public des AD, à la généalogie foncière qui offre une perspective unique sur l’histoire des familles à travers leurs propriétés.
Au-delà de la Vendée, mais grâce à mes nouvelles relations avec les Archives de ce département, j’ai très rapidement été sollicitée pour présenter CadNap85 dans les cénacles qui sont les leurs : au Forum des archivistes à Rennes dans une session « Archivistes et publics à la croisée des attentions – le renouvellement des dispositifs » qui ne pouvait pas être plus en phase avec notre propos, ou encore sur le site France Archives. Enfin, c’est par le biais d’Emmanuelle Gardan et Cyril Longin, directeur, que j’ai été invitée à la journée d’étude « Particip-archives : dialogue interdisciplinaire autour des démarches participatives dans les archives » organisée par le réseau Particip’Arc, le Ministère de la Culture et les Archives nationales. Ce fut l’occasion de découvrir ce Particip’Arc qui a pour mission, depuis 2018, de recenser les projets de recherche participative dans le domaine culturel (au sens très large et pas uniquement archivistique) et dans lequel CadNap85 est maintenant répertorié.

Un développement auquel je ne m’attendais pas mérite d’être signalé, dans le champ de l’informatique et de l’intelligence artificielle. Les vectorisations et les saisies des contributeurs représentent une quantité de données importantes qui peuvent utilement constituer des bases d’apprentissage pour des agents IA. Ainsi, les données de deux communes saisies manuellement par les contributeurs ont été communiquées au laboratoire Lastig de l’IGN qui explore le déchiffrement automatique des états de section et matrices cadastrales, et les couches vectorisées sont à disposition des consortia Pictoriaet Projets Time Machine de l’IR* Huma-Num, qui s’intéressent au développement d’outils matures pour automatiser la vectorisation des plans cadastraux. Que le travail minutieux et patient des « cadnapistes » et des « vectorisateurs » serve à entraîner les systèmes qui, demain, pourraient rendre ces opérations infiniment plus rapides et scalables, voilà une perspective stimulante ! CadNap85, avec ses centaines de milliers de parcelles vectorisées et enrichies, devient ainsi une ressource précieuse pour la recherche en humanités numériques bien au-delà de la Vendée et même du cadastre napoléonien.
Pour terminer, en tant qu’enseignante, je n’oublie pas les étudiants ! CadNap85 est un bon moyen, je crois, de faire découvrir le cadastre napoléonien à la fois sur le plan documentaire (en associant plusieurs types de sources dans une seule interface) et sur le plan scientifique. Il pourrait aussi faire l’objet de séquences pédagogiques dans les enseignements d’histoire-géographie des collèges et lycées de Vendée. En 2021, lors de la genèse du projet PARCEDES, j’avais d’ailleurs rencontré un professeur certifié d’histoire en détachement aux Archives départementales afin de discuter avec lui des potentialités de valorisation pédagogique des recherches de nature géo-historique. Je crois que les temps sont mûrs pour que je refrappe à cette porte !
2.4. Une démarche qui inspire : vers un CadNap95 et un CadNap63
Ce succès et la couverture médiatique associée, même modestes, ont fini par s’entendre hors des frontières départementales. Voilà encore une étape aussi réjouissante qu’inattendue. Il faut souligner le rôle majeur joué par La Gazette des communes, magazine hebdomadaire dont j’ignorais totalement l’existence alors qu’il est très diffusé auprès des élus et fonctionnaires territoriaux (ceci expliquant cela !). Le 1er septembre 2025, la Gazette a donc jeté sur CadNap85 un coup de projecteur qui s’est avéré décisif, dans la rubrique « Innovations & territoires » (quasiment du sur-mesure !). Suite à la parution de l’article, j’ai été contactée par des représentants des Archives départementales du Val-d’Oise, la Maison des Sciences Humaines de Clermont-Ferrand, la Régie de gestion des données Savoie Mont Blanc, et les Archives départementales de Loire-Atlantique. Tous souhaiteraient réaliser un CadNap à l’échelle de leur département – ou du moins en savoir plus, séduits par l’idée. Cette déclinaison départementale ne dépend cependant pas que des désirs des uns et des autres. Encore faut-il disposer des « briques » nécessaires, comme j’aime à les appeler – les plans géoréférencés, les dessins numériques qui en découlent, les états de section numérisés –, et un service informatique pour assurer le support technique.
Ces contacts ont posé deux enjeux : celui de l’accompagnement de ces « désirs de CadNap » et celui de la duplication technique de la plateforme CadNap85 – puisqu’il serait dommage de repartir de zéro alors que le site a été testé et approuvé. Concernant le premier, j’ai assumé avec plaisir le rôle de « consultante » faisant part de l’expérience vendéenne afin de transmettre à ces autres équipes l’ensemble des informations nécessaires à la création d’un tel projet puis à son succès. Concernant le deuxième enjeu, grâce à la sainte « Loi pour une République numérique » (2016) et à un état d’esprit (qui en est largement la conséquence) plutôt imprégné du paradigme de la science ouverte, il a été rapidement conclu qu’il n’y avait aucun obstacle à transmettre gratuitement le « template » de la plateforme CadNap85. S’il existe des éléments codés sur mesure qui ne seront a priori pas exportés automatiquement, la bonne nouvelle est qu’il est possible de refaire la plateforme très facilement, tout bêtement en copiant sa présentation et en personnalisant le back office selon l’organisation des données propre à tel département. Ô joie des outils informatiques des années 2020 ! Certaines équipes sont d’ores et déjà constituées et elles ont mis ce projet à leur agenda, ce qui laisse augurer un CadNap63 pour le Puy-de-Dôme en 2027 ou 2028 et peut-être un en Val-d’Oise (si le projet CadNap95 est officiellement validé par le Département). Restera à voir ensuite le niveau d’engagement des habitants de ces départements. Cela supposera d’aller les chercher pour réussir à constituer une communauté aussi active qu’en Vendée.
En définitive, à l’issue de l’aventure CadNap85, une autre idée a commencé à germer dans mon esprit – et je la formule avec toute la prudence qui s’impose car il faudra des moyens humains et financiers réels : celle d’ouvrir une série départementale de CadNap, à l’échelle de la France. Une idée très ambitieuse, c’est vrai, mais après tout, vu le chemin parcouru sous le soleil, il n’est pas déraisonnable d’y penser ! Le programme PARCEDES en Vendée aura été, en quelque sorte, le moment de la « preuve de concept ». La suite appartient à d’autres : d’autres territoires et d’autres équipes – mais dans le même esprit. Si elle advient, cela imposera cependant un minimum de coordination. On imagine mal des choix divergents sur la légende des natures de parcelles entre deux départements voisins. Par ailleurs, il serait appréciable que les bonnes idées des uns ou des autres servent à tous. Enfin, je suis persuadée que cela apporterait une visibilité nationale plus forte, profitable en retour aux départements impliqués et à ceux qui voudraient emboîter le pas. La prochaine étape, après les développements en Val-d’Oise et Puy-de-Dôme, serait alors la constitution d’une sorte de comité de pilotage, probablement assuré par l’Association française d’archéogéographie (AFAG), dont la raison d’être est pleinement en phase avec le projet.
Le cadastre napoléonien a décidément – de nouveau, mais avec des finalités bien différentes – une belle jeunesse devant lui !
Pour aller plus loin :
Accès direct à CadNap85, ou via le portail des Archives départementales
Le carnet de blog du projet PARCEDES (rubrique CadNap85 dans le menu principal)
Watteaux M. et al., « Le géoportail collaboratif CadNap85 : un outil de valorisation et de découverte du cadastre napoléonien en Vendée », Recherches vendéennes, n° 30, 2025, p. 359-370.
Une autre saisie collaborative, aux Archives nationales, à lire sur Entre-Temps :
« Lire entre les fiches. Les mots des réfugiés espagnols à l’épreuve de l’indexation aux Archives nationales », par Marine Garnier.