CadNap85 : une nouvelle jeunesse numérique et participative du cadastre napoléonien – 1 : Des plans à la plateforme
Magali Watteaux, archéogéographe, revient pour Entre-Temps sur l'histoire de CapNad85, plateforme numérique collaborative de saisie du cadastre napoléonien en Vendée. L'occasion de mettre à l'honneur cette documentation textuelle et cartographique, de réfléchir à l'articulation entre archives et données numériques et de présenter comment la recherche peut s'ouvrir à tous. Premier épisode (sur deux) : des origines du projet à la confection de la plateforme.
Je n’avais pas prévu de faire ça. Quand j’ai déposé à l’Agence nationale de la recherche (ANR) en 2021 un projet de recherche sur les parcellaires agraires, CadNap85 n’existait pas – pas même comme idée. Il n’y avait pas de ligne budgétaire dans le dossier de candidature pour un géoportail participatif, pas de livrable de ce type dans le plan de travail, pas de partenariat formalisé avec le Département de la Vendée. Il y avait seulement, en filigrane, une intuition : que la valorisation du cadastre napoléonien en Vendée pouvait aller beaucoup plus loin que ce qu’on avait jusqu’alors imaginé. Ce texte raconte comment cette intuition est devenue une plateforme utilisée chaque jour par des dizaines de personnes et un modèle que d’autres départements cherchent aujourd’hui à reproduire. C’est aussi le récit d’une aventure scientifique, technique et humaine, qui m’a apporté des données précieuses et surtout beaucoup de plaisir.
Mais avant de commencer ce récit, il est préférable d’expliquer tout de suite ce qu’est la plateforme CadNap85. Moitié géoportail, moitié plateforme web plus classique, ce dispositif (développé avec ArcGis Online) permet la saisie participative des registres d’« états de section » du cadastre napoléonien sur le territoire vendéen. Ce sont des registres qui consignent la nature des parcelles (terre labourable, bois, landes, bâti, prés, vignes, etc.), leur(s) propriétaire(s), leur lieu-dit cadastral et d’autres informations au moment de l’établissement du cadastre. Ces informations sont rentrées dans une base de données géographique à l’échelle des parcelles cartographiées sur les plans parcellaires associés. L’objectif est de co-construire une carte numérique des paysages et de la propriété foncière au début du XIXe siècle en Vendée, utile à la recherche et à la connaissance partagée du territoire.

Toutes les communes du département ne sont pas (encore) concernées car il faut disposer de couches vectorisées (le dessin numérique des parcelles) en plus des plans d’époque numérisés (couches raster). Nous avons commencé par 21 puis 29 communes en Sud-Vendée et, depuis novembre 2025 et avril 2026, le périmètre des saisies s’est étendu au Nord-Vendée et à une grande bande allant du littoral de Saint-Gilles-Croix-de-Vie à La Roche-sur-Yon, totalisant aujourd’hui 68 communes.

Concrètement, le déroulement d’une saisie suit quelques étapes simples. On choisit le secteur sur lequel on souhaite travailler – si les parcelles n’ont pas déjà été traitées – et on zoome. On sélectionne une parcelle en cliquant dessus, ce qui ouvre automatiquement une fenêtre d’information indiquant, par défaut, le nom de la commune, la lettre de la section cadastrale et l’année du cadastre. On ouvre alors le formulaire de saisie, puis la visionneuse de la source documentaire, les états de section, où l’on recherche la bonne page en sélectionnant dans les menus le nom de la commune, la lettre de la section et l’intervalle de numéros de parcelle. Des outils de zoom facilitent la lecture du registre. On renseigne ce formulaire en fonction de ce qui y est écrit : lieudit, nature de la parcelle, nom du propriétaire. Des champs « Commentaires » permettent de consigner toute remarque utile : difficulté de lecture, profession et lieu de résidence du propriétaire, nature de parcelle plus précise, métairie de rattachement… Une fois la saisie validée, la parcelle se colore instantanément en fonction de la légende des natures de parcelles, rejoignant la carte en cours de construction. C’est à la fois simple, efficace et assez fascinant. Comme le dit une contributrice : « le paysage vendéen du début du XIXe siècle apparaît sur nos écrans comme par magie ». Cette image d’une opération « magique » revient régulièrement, ce qui constitue à mes yeux un beau compliment. Ce moment-là, c’est à la fois de la recherche, de la généalogie, de la géographie sensible, de la mémoire collective partagée. Et c’est ce que CadNap85 rend possible, chaque jour, pour des dizaines de personnes.

Ce dispositif numérique est innovant à plusieurs titres et constitue, à ma connaissance, une première en France. De manière générale, les plans anciens numérisés sont parfois valorisés auprès du grand public sur des webSIG – systèmes d’information géographique en ligne –, mais ils ne permettent que la visualisation passive des plans, sans participation à un processus d’enrichissement des sources. Le cadastre napoléonien est par ailleurs rarement mis en ligne sur ces outils, car le géoréférencement est long et coûteux, sauf sur des sites web relativement confidentiels et sans être associés, le plus souvent, à des cartographies numériques. Ces dernières restent en effet trop souvent confinées dans les ordinateurs des chercheurs, en particulier des archéologues. D’un autre côté, les archives écrites font parfois l’objet de projets collaboratifs ouverts au grand public – transcriptions de documents, indexations diverses – mais sans projection cartographique spatialisée. CadNap85 se démarque de ces deux traditions en articulant dans un seul outil, accessible à tous sans inscription préalable ni compétence technique requise, trois dimensions jusqu’alors séparées : la visualisation spatiale d’un fond cadastral ancien géoréférencé et vectorisé, avec des outils d’exploration cartographique propres aux webSIG ; la mise à disposition facilitée des registres d’états de section numérisés liés aux plans parcellaires ; et des outils de saisie participative directement intégrés à l’interface cartographique.

Au départ, un « non-livrable » du projet ANR PARCEDES
Avant le projet, anticiper sa valorisation en Vendée. Entre routine des montages de projet et initiatives personnelles
Il y a des projets qui naissent d’une longue préméditation, d’un plan soigneusement élaboré, de financements fléchés et de livrables promis. CadNap85 n’est pas de ceux-là – ou plutôt, il n’est pas exactement de ceux-là. Il est né indirectement d’une incitation de l’ANR à anticiper ce que pourraient être les actions de valorisation des résultats de la recherche aprèsle projet. Obligation bureaucratique, certes, mais seulement en apparence car elle a son utilité. Elle force à sortir du laboratoire mental, à aller frapper aux portes, à nouer des contacts, et ainsi, parfois, à planter les graines de quelque chose qu’on n’avait pas du tout prévu.

Ce projet ANR, comme on dit, portait l’acronyme de PARCEDES pour « Parcellaires agraires et dynamiques d’exploitation du sol dans la longue durée » et concernait quatre terrains en France (Sud-Vendée, plaine de Nîmes), en Italie (Maremme) et en Angleterre (South Hams dans le Devon). Dans le dossier de candidature déposé en avril 2021, j’avais listé consciencieusement les actions de « dissémination » et de « médiation culturelle » envisagées pour chacun des terrains, et en l’espèce pour la Vendée : conférences, participation à la réflexion sur la future muséographie de l’Historial de Vendée, collaboration avec les Archives départementales de la Vendée (AD85) pour une exposition sur les paysages et territoires vendéens à travers la documentation planimétrique conservée. Ce contact avec les Archives, je l’avais noué dès le 25 mars 2021 – plusieurs mois avant même l’obtention du financement – dans un mail à Emmanuelle Gardan, cheffe du service Internautes et réseaux collaboratifs aux Archives, au sujet des archives du cadastre napoléonien, auquel elle avait répondu avec enthousiasme.
À la veille de la panthéonisation de Marc Bloch – prévue le 23 juin 2026 –, il me plaît de rappeler que c’est en grande partie grâce à lui que les historiens français ont commencé à regarder les plans cadastraux napoléoniens comme une source à part entière :
Il est urgent d’attirer sur eux l’attention […] : écrire l’histoire d’un village, sans même avoir jeté les yeux sur la carte cadastrale, c’est se priver, de gaieté de cœur, d’un instrument entre tous efficace […] En leurs traits figés, une vie mouvante, pleine de travaux et d’aventures, s’est inscrite et se révèle, toute chaude, a qui a l’art de la saisir : la vie rurale, dans ses péripéties et l’infini de ses variétés régionales.
« Les plans parcellaires : Allemagne, Angleterre, Danemark, France », Annales d’histoire économique et sociale, n° 1, 1929, p. 60-70.

Annie Antoine, ma collègue professeur honoraire d’histoire moderne à Rennes 2, spécialiste renommée d’histoire rurale et en particulier des plans terriers du XVIIIe siècle, me taquine régulièrement en me rappelant les imperfections de ce cadastre du XIXe siècle. Je profite de cette tribune pour lui faire écho : il s’agit d’une source historique qui procède d’une intention qui est d’abord et avant tout fiscale, ce qui génère certains biais quant aux déclarations. En outre, elle fonctionne avec un certain degré de généralisation. Ainsi, les parcelles complantées ne sont-elles pas mentionnées et la diversité végétale des paysages et cultures est rapportée à des catégories plus globales (quand bien même nombreuses), donc imparfaites. À cet égard, j’ai pu apprécier combien les registres italiens du catasto Lorenese en Toscane, dépouillés dans le cadre du même projet PARCEDES, sont au contraire d’un niveau de détails incroyable. Ceci étant, le cadastre napoléonien reste une source majeure parce qu’homogène sur tout le territoire national (contrairement aux plans terriers) et parce que ce recensement des usages du sol et des propriétaires reste précieux pour cette époque. Pourtant, près de deux siècles plus tard, il reste largement sous-exploité, probablement en raison des difficultés pratiques de son utilisation. Constitué de trois sous-ensembles documentaires (états de section, matrices, tableaux d’assemblage et plans de section), tout n’est pas numérisé partout en France (en particulier les états de section), les plans sont longs à assembler, l’articulation des plans et des registres demande du temps, et tout ceci suppose d’être à l’aise avec certains outils informatiques. C’est précisément ce paradoxe qui m’habitait. Et une exposition, pour y répondre, me semblait alors la voie la plus évidente en tant que chercheuse.


Une fois le financement obtenu, à l’été 2021, je n’y pensais plus vraiment – du moins pas en cette veille de Noël 2021 où j’assistais, presque par hasard, à l’inauguration de l’exposition « Sur les traces des Gaulois et des Romains en Vendée » à l’Historial de la Vendée, co-organisée avec l’INRAP, au catalogue duquel j’avais participé. Ce soir-là, lors des discours introductifs, je découvrais le président du Conseil départemental, Alain Leboeuf. Je décidai de l’informer du programme PARCEDES. J’avais à cœur que cette recherche ne reste pas confinée dans les couloirs de l’université. Je pris donc ma plume pour lui expliquer que je venais d’obtenir un financement de l’ANR pour un programme sur l’histoire des parcellaires en zone rurale dans la très longue durée, dont l’un des quatre terrains d’étude était situé dans la plaine sud-vendéenne, en bordure du Marais poitevin (feu Golfe des Pictons). Ce territoire, sur lequel j’avais réalisé ma thèse en archéogéographie, soutenue en 2009 à l’université Paris 1, est aussi celui de mes racines maternelles et de ma jeunesse avant la montée familiale à la capitale. Contre toute attente, une réponse enthousiaste arriva début février, suivie par une réunion avec le directeur de la Direction de la culture, rassemblant les responsables de cinq services du Département de la Vendée : les Archives départementales (AD85), la Conservation des musées, le service Patrimoine et archéologie, la Direction des solutions numériques (DSN), le service Culture Jeunesse. À l’issue de la discussion générale, le directeur exprima un avis favorable sur la collaboration de ses services avec le projet PARCEDES en Vendée.
Une idée un peu folle pour résoudre un problème de chercheur
Alors que le volet valorisation du cadastre napoléonien devait normalement prendre place après la réalisation du projet de recherche, je me suis rapidement retrouvée confrontée à un problème scientifique. Pour ce projet, Christophe Collard et Pascal Vialet de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) Grand Ouest conduisaient la vectorisation (le dessin numérique sur ordinateur) des plans parcellaires de 21 communes en Sud-Vendée. Ainsi, nous allions obtenir une belle « couche » géohistorique composée de l’ensemble des parcelles et du bâti au début du XIXesiècle (avec les réseaux viaire et hydrographique en creux). Voilà qui serait déjà fort utile pour nos recherches. Cependant, j’aurais aimé lui associer les informations contenues dans les états de section mais avec 180 000 parcelles attendues, c’était tout simplement inenvisageable ; la tâche était titanesque. À titre d’ordre de grandeur : à raison d’une minute pour saisir les informations relatives à une parcelle, cela représente, pour une seule personne, 3 000 heures de travail avec CapNap85, qui rassemble déjà les sources en un même espace. Bref, je devais de toute évidence en faire le deuil…
C’est dans ce contexte de tension entre l’ambition scientifique et les moyens réels que l’idée a surgi : et si on demandait au grand public de le faire ? J’avais un peu d’hésitation – c’était ambitieux, peut-être même irréaliste –, mais notre enthousiasme a vite pris le dessus et je soumis l’idée aux Archives départementales et à la DSN du Département.
Cet eurêka ne procédait que d’une envie très forte de trouver une solution au problème qui entravait mon désir de chercheuse, et pas du tout d’une analyse objective des possibilités techniques de la réaliser ! Heureusement, outre que nous avions la couche de base nécessaire (la vectorisation du parcellaire et du bâti), les AD85 disposaient d’un atout majeur, unanimement reconnus et salués dans le cercle des archivistes professionnels en France : une politique pionnière en matière de numérisation des sources archivistiques et de projets collaboratifs avec le grand public (généalogistes, amateurs d’histoire locale, curieux de toute nature). Ils avaient ainsi numérisé dès 2003 les 5 158 plans parcellaires du cadastre napoléonien – qu’ils avaient même re-numérisés dans une meilleure définition en 2012, en même temps qu’ils numérisaient les états de section. En outre, le Département de la Vendée avait lancé, en 2012 aussi, une mission d’envergure assez rare pour être félicitée : le géoréférencement des plans napoléoniens sur l’ensemble du territoire départemental, grâce à un cofinancement État-Région-Europe (avec la condition de rendre libre d’accès la donnée), ce qui représentait un patrimoine cartographique exceptionnel, mais assez peu utilisé en réalité (faute de véritable problématique associée ?) et surtout très peu partagé (dans des conditions techniques assez confidentielles et ardues).…
Inversement, les archéologues de l’INRAP en Vendée, basés à Fontenay-le-Comte possédaient dans leurs ordinateurs de nombreuses couches de vectorisation à partir des plans cadastraux napoléoniens, connues seulement de quelques happy few. Cette situation m’apparaissait un peu absurde, du moins franchement regrettable. Elle tenait au fait – répandu car humain – que les corporations professionnelles se côtoient souvent sans bien se connaître : d’un côté, beaucoup d’historiens et d’archivistes ne mesurent pas à quel point les archéologues créent des jeux de données à partir du cadastre napoléonien dans le cadre de leurs missions ordinaires de préparation des opérations archéologiques, et, d’un autre côté, les archéologues ne discutent pas, en majorité, au quotidien avec les archivistes. Je pense que ma spécialité de recherche en archéogéographie, donc au carrefour de l’histoire, de l’archéologie et de la géographie, me faisait prendre pleinement conscience de cette situation et des ponts à construire. Enfin, les gestionnaires de données SIG pour les collectivités territoriales brassent quantité de couches géographiques et n’imaginent pas l’appétit des chercheurs pour certaines d’entre elles. Par ailleurs, quand on n’est pas agent de la collectivité en question, on a très peu accès à ces bases, qui semblent jalousement gardées !


Ainsi, toutes les « briques » techniques et humaines nécessaires pour oser envisager un outil de saisie collective des états de section dans une base SIG étaient en place : les plans anciens numérisés et, surtout, géoréférencés ; les états de section numérisés ; une couche numérique vectorisée du parcellaire et du bâti indispensable pour permettre les saisies ; des géomaticiens au Département compétents et ouverts pour assurer la dimension technique cruciale du projet ; des archivistes motivés ; des archéologues généreux, partageant leurs données de travail. C’est ainsi qu’est né CadNap85 – « Cadastre Napoléonien 85 », le 85 étant le numéro de département de la Vendée – un livrable que je n’avais pas prévu dans le dossier de candidature à l’ANR et qui a finalement éclipsé en visibilité la plupart des livrables prévus ! Dans la recherche sur projet, il arrive parfois – souvent ? – que les meilleures choses ne soient pas celles que l’on avait planifiées. Il manquait juste un espace concret, sur le web, où rassembler tout cela, pour un accès facile et au plus grand nombre.
De plein pied dans les humanités numériques : inventer la plateforme CadNap85
L’équipe aux manettes : une « dream team »
Raconter comment on construit un géoportail de science participative, c’est aussi raconter une histoire d’équipe. Je vais donc ouvrir la boîte noire d’un projet dans le champ de ce qu’on appelle depuis quelques années les « humanités numériques ». Avant tout, j’ai eu une chance extraordinaire : côtoyer les bonnes personnes, au bon moment, issues d’institutions aux cultures très différentes mais portées par un objectif commun. Pascal Vialet de l’INRAP n’est pas pour rien mon « meilleur » collègue vendéen, et ami, depuis ma thèse : préhistorien, il est devenu spécialiste de l’étude des espaces ruraux grâce aux diagnostics archéologiques, une pratique qui ouvre naturellement sur des problématiques géographiques et diachroniques. Christophe Collard, son compère de terrain, prend quant à lui plaisir à vectoriser du parcellaire pendant des heures – comme une pause méditative entre deux diagnostics ou fouilles. Quant à Emmanuelle Gardan des AD85, elle incarne la tradition vendéenne des projets collaboratifs numériques dont j’ai parlé. Enfin, Jérémy Guilbaud, chef de projet SIG à la DSN est un passionné d’histoire locale et a même été un temps le plus gros contributeur de CadNap85, ce qui en dit long sur sa façon de s’approprier le projet bien au-delà de sa mission technique. Le hasard a également fait sa part en plaçant à ses côtés, justement à ce moment-là, le jeune apprenti SIG, Abdelaziz Souissi ; il a été une cheville ouvrière complice et précieuse pour construire la plateforme. Ce sont eux deux qui ont traduit nos idées en lignes de code et en fonctionnalités réelles.
Très rapidement, chacun a assuré son rôle, à son échelle. Du côté de la DSN, Jérémy Guilbaud et Abdelaziz Souissi ont conçu la plateforme informatique et gèrent les données qui la nourrissent. À leurs côtés, Emmanuelle Gardan – avec le soutien actif de Cyril Longin, directeur des Archives départementales – a assuré l’accès dans CadNap85 aux images numérisées des états de section grâce au renommage des milliers de fichiers (en fonction des numéros de parcelles listées dans les registres), et gère l’articulation avec le site web des Archives.
Côté Inrap, Christophe Collard et Pascal Vialet avaient, comme je l’ai dit, vectorisé de nombreuses parcelles en Sud-Vendée, qu’ils communiquèrent à nos chefs de projet SIG. Ils poursuivirent la vectorisation pour finaliser certaines communes et, par gourmandise, en ajouter quelques autres (CadNap85 a eu un autre mérite : celui de pousser à vectoriser beaucoup plus !). Et puis il y avait moi, coordinatrice du projet scientifique matrice de CadNap85, qui me suis aussi retrouvée à animer la communauté des contributeurs – j’y reviendrai. Afin d’accélérer et sécuriser le travail en cours, j’ai proposé une convention de collaboration entre l’université Rennes 2 et le Département de la Vendée (finalisée en février 2024), qui a offert une assise institutionnelle à ce qui s’était construit de manière relativement artisanale depuis deux ans et qui assurera une plus grande pérennité à la plateforme informatique.

Lancé comme concept en février 2022, acté en avril de la même année, la construction informatique de CadNap85 s’est déroulée dans un premier temps jusqu’en juillet 2022, débouchant sur une sorte de brouillon de plateforme qui a permis de tester l’outil. Ensuite, les avancées ont été plus lentes. Le projet aurait pu sombrer corps et bien sous le flot des impératifs professionnels des uns et des autres, mais les perspectives de certaines de mes conférences à venir ainsi que mes déplacements en Vendée ont été autant d’occasion de se retrouver pour continuer le travail. Cette longue gestation a donné lieu à de multiples discussions par mail ou lors de réunions en visio et sur place, à La Roche-sur-Yon. À cette occasion, nous avons vraiment commencé à constituer une « équipe », soudée par une confiance réciproque et de nombreuses interactions, ce qui fait qu’aujourd’hui la plateforme continue d’évoluer efficacement. Les contributeurs s’en rendent compte lorsqu’ils signalent parfois de petits bugs, qui sont résolus immédiatement grâce à cette communication particulièrement fluide, construite au fil du temps. En avril et mai 2026, un stagiaire est venu renforcer l’équipe, Gwendal Raymond, issu en toute logique du Master Humanités numériques de Rennes 2 et accueilli par la Société d’émulation de la Vendée. Traiter les fichiers des états de section pour leur mise en ligne, corriger les erreurs de vectorisation signalées par les contributeurs, avancer dans le chantier des nouvelles vectorisations, etc. ; autant de petites tâches essentielles pour faire tourner la plateforme technique au quotidien.
J’ai parlé de « dream team » – mais je dois avouer que l’expression n’est pas de moi. Elle vient de Louis Cazaubon, l’un de nos contributeurs les plus assidus et qui connaît bien l’équipe pour avoir également intégré le chantier de vectorisation collaborative (plus restreint pour des raisons techniques). Voilà qui résume mieux que n’importe quel bilan d’activité ce que ce projet est devenu et l’implication de ses membres fondateurs dans ce chantier d’humanités numériques.
Du rêve à la réalité : les choix à l’heure de la technique
Les sujets de discussion ont été – et sont toujours – multiples et réguliers, allant de l’ergonomie de la plateforme aux données gérées en passant par le périmètre de nos attentes. Sans pouvoir tout évoquer, citons quelques points intéressants.
L’utilisation des plans parcellaires géoréférencés a révélé quelques défauts inévitables, qu’il a fallu gérer et assumer. Certains sont imputables au travail réalisé en 2012 pour le géoréférencement : soudures imparfaites entre feuilles conduisant parfois à la disparition de quelques parcelles en bordure, oublis de certains micro-secteurs car cartographiés au XIXe siècle sur les marges d’une feuille de section, et, surtout, choix hautement contestable d’avoir juxtaposé des plans levés à plus d’une vingtaine d’années d’écart, certains dans les années 1810 et d’autres dans les années 1830-1840, alors qu’un historien ou un archiviste aurait évidemment conseillé de privilégier tous les plans des années 1830-1840 afin d’obtenir une couverture la plus homogène possible chronologiquement (dans la mesure où toutes les communes cadastrées dans les années 1810 ont fait l’objet d’un deuxième arpentage). Le problème est cependant réduit dans la zone PARCEDES car la plupart des plans parcellaires datent des années 1810-1820. D’autres défauts tiennent à la source historique elle-même : numéros oubliés pour certaines parcelles sur les plans ou disparition de certains registres (par exemple pour L’Orbrie, section B : nous avons les plans mais pas les états de section). Ces imperfections font partie de la réalité de toute source historique : le cadastre napoléonien n’échappe ni aux aléas de sa fabrication ni à ceux de sa conservation.
Nous avons décidé ce que les contributeurs devaient saisir dans le formulaire ad hoc, à savoir le numéro de la parcelle, sa nature, son (ou ses) propriétaire et son lieu-dit cadastral. Rapidement, nous avons ajouté des rubriques de commentaires libres afin de s’adapter à la variabilité des informations consignées dans les états de section et aux incertitudes des contributeurs concernant l’orthographe des noms. La superficie, le classement fiscal ainsi que le revenu et le nombre d’ouvertures imposables ont été volontairement écartés afin de ne pas alourdir la saisie et donc de ne pas ralentir l’obtention des résultats (tout en sachant que nous avions les informations qui nous intéressaient prioritairement). Avec le recul, nous avons cependant regretté d’avoir négligé la saisie du numéro de propriétaire car cette donnée aurait facilité le lien avec les matrices cadastrales (organisées par propriétaire) et l’harmonisation de la saisie des patronymes…


La symbologie a également donné lieu à quelques choix, dont nous ne sommes d’ailleurs pas pleinement satisfaits faute d’avoir trouvé le temps de s’y consacrer plus. Il faudra clairement la revoir pour l’améliorer. Le débat est en cours pour savoir s’il est pertinent d’ajouter un contour (visible) aux parcelles de terres labourables ; en l’état la plaine d’openfield sud-vendéenne ressemble à une mer de labours, ce qui est une bonne évocation du paysage, certes, mais qui fait disparaître l’armature des chemins qui l’irrigue (uniquement visibles en creux à grande échelle) et la dimension foncière des champs.

Ce que nous ne regrettons vraiment pas, par contre, c’est d’avoir ouvert la plateforme à tous, sans barrière d’accès. Il n’y a pas de compte à créer, pas d’abonnement, pas de paiement et pas d’authentification pour valider une saisie. La mention du nom du contributeur qui a effectué la saisie, dans la dernière rubrique du formulaire, est même optionnelle – cependant 67 % des répondants à une enquête sur les contributeurs dont je vais reparler disent le faire. La découverte du site est donc immédiate et la saisie sans entrave. Certains pourront nous le reprocher ou plutôt sans inquiéter – surtout dans un contexte où la sécurité informatique est devenue un enjeu majeur –, mais c’était pour nous autant un gage d’efficacité qu’un état d’esprit. Par ailleurs, nous avons décidé, après mûre réflexion, de ne pas modérer les saisies, tout simplement parce que cela reviendrait à saisir deux fois la parcelle. Nous avons donc opté pour d’autres façons de contrôler la qualité des informations relevées : par des sondages ponctuels, en particulier au moment où certains contributeurs se lancent (et en les contactant éventuellement pour suggérer des améliorations), par des conseils sur la manière de saisir distillés via les réseaux sociaux (messages et/ou notes de synthèse), et par l’entraide entre les contributeurs sur ces réseaux (cf. infra).
Je termine avec un dernier exemple. Nous avons aussi débattu de l’ajout de fonctionnalités ou de données autres que celles servant stricto sensu à la saisie (l’objectif premier de CadNap85, je le rappelle). Dans le fond, nous nous interrogions sur le périmètre d’utilisation qui devait être celui de CadNap85. La « vue tabulaire » permet de faire quelques recherches basiques dans la base et quelques fonds de carte ont été ajoutés ont été sélectionnés de sorte à permettre une navigation géo-historique du XVIIIe siècle à nos jours – mais de manière très parcimonieuse afin de ne pas devenir un véritable géoportail et de rester un site dédié à la saisie participative. Un petit pas en direction de l’exploration du territoire et des paysages sur plusieurs siècles, donc, mais sans aller trop loin (et pour celui qui en voudrait plus, il y a également le webSIG sud-vendéen conçu dans le cadre de l’ANR PARCEDES !). Ainsi, très tôt il nous est apparu qu’il valait mieux contenir CadNap85 dans son rôle d’outil destiné à la saisie collaborative pour ne pas risquer d’accoucher d’une « usine à gaz », comme on dit trivialement, plus lourde à gérer et plus complexe à apprivoiser pour les utilisateurs. La contrepartie fut de considérer, très rapidement, qu’il fallait nécessairement développer, un jour prochain, une deuxième plateforme qui serait quant à elle dédiée à l’exploration des données saisies.

Enfin, la dernière salve importante de modifications techniques est advenue grâce aux premiers contributeurs, qui nous ont fait des retours précieux car constructifs. Certains signalaient des difficultés de navigation, d’autres suggéraient des améliorations ergonomiques, d’autres encore identifiaient des erreurs de vectorisation ou des incohérences dans l’organisation des fichiers des états de section. J’ai également réalisé que les difficultés de lecture de la paléographie nécessitaient d’apporter quelques outils pratiques, ou que le niveau de maîtrise de l’outil informatique par les contributeurs était variable et que quelques conseils d’expert (en particulier sur les raccourcis clavier) leur profiteraient beaucoup. À partir de ces échanges, j’ai rédigé une deuxième version du mode d’emploi en ligne, plus complète et plus performante (texte commentant des captures d’écran).


J’ai également réalisé une série de cinq tutoriels vidéo pour faciliter la prise en main de CadNap85 (entre autres accessible depuis le géoportail lui-même). Bref, l’équipe initiale s’ouvrait alors pleinement à la participation des citoyens, pas uniquement pour leurs saisies, mais également pour leur contribution à la plateforme elle-même. Depuis, ils continuent de nous aider à l’améliorer grâce à leur pratique quotidienne, en particulier en signalant certains bugs, inévitables, et en signalant des limites parcellaires oubliées ou mal dessinées ce qui permet, chemin faisant, de corriger le jeu de données vectorielles.

Bref. La plateforme était prête ; il restait maintenant à lui donner une âme.
(À suivre, dans deux semaines, la prise en main de la plateforme par les contributeurs et contributrices, les utilisations de CadNp85 et ses devenirs, ndlr.)
Pour aller plus loin :
Accès direct à CadNap85, ou via le portail des Archives départementales
Le carnet de blog du projet PARCEDES (rubrique CadNap85 dans le menu principal)
Watteaux M. et al., « Le géoportail collaboratif CadNap85 : un outil de valorisation et de découverte du cadastre napoléonien en Vendée », Recherches vendéennes, n° 30, 2025, p. 359-370.