Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

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Échos de soutenance. 1 : Distances

Nouvelle série d'Entre-Temps, autour du discours de soutenance de thèse. Celui qui, prononcé par la doctorante ou le doctorant face au jury, marque le début de la soutenance et donne l'impulsion aux discussions scientifiques qui suivront. Mais au-delà de l'exercice académique, il est l'occasion de poser pour la première fois des mots sur un objet de recherche tout juste livré, sur une tranche de vie pas vraiment tranchée. À travers la collecte de quelques-uns de ces discours publics mais jamais publiés, nous proposons une plongée à chaud dans le comment-ça-se-fait et le comment-ça-se-vit de la recherche doctorale en histoire aujourd'hui, dans sa vitalité et sa diversité. Premier épisode avec Hugo Vidon, qui nous invite à suivre les voies de l'eau et à questionner les distances entre recherche et engagement.

© Hugo Vidon.

Introduction & contextualisation

Écrit d’un point de vue rétrospectif, ce texte donne une cohérence factice à l’ensemble du processus de recherche et d’écriture de ma thèse. Il apporte une impression de certitude là où ces dernières années ont avant tout été celles du doute et des questionnements permanents, aussi bien sur le « comment » que sur le « pourquoi ». Il est aussi une mise en scène, que j’espère la plus sincère possible, de ce parcours, à destination d’un public spécifique et avec un objectif précis. Il a été légèrement repris en vue de sa publication, notamment par l’ajout d’illustrations afin de donner une réalité matérielle à la recherche que je présente.

Ce texte a été écrit et prononcé à l’occasion de la soutenance de ma thèse le 8 novembre 2025, dans la salle 6 du centre Panthéon de l’université Paris 1, avant tout afin de m’adresser à un public composé d’ami⋅es, de collègues et de proches, soient des gens qui n’ont pas lu ce travail et qui, souvent, ne savent pas exactement ce dont il s’agit. Il était aussi destiné aux membres du jury, situés en face de moi sur une estrade et à qui je m’adressais. Mais, ceux-ci ayant déjà lu ma thèse, il m’apparaissait (sur une suggestion judicieuse de mon directeur de thèse) moins important de m’adresser directement à elles et eux. L’objectif principal de ce discours de 20 minutes était donc de donner au public les clefs des échanges qui ont eu lieu durant les quatre heures qui ont suivi.

J’y ai présenté ce qu’est une thèse, quelle était la spécificité de mon sujet et de mon approche, ainsi que le plan de mon travail et quelques-unes de ses conclusions importantes. Il s’agissait d’une sorte de note d’intention afin d’expliquer l’ambition et les objectifs de ce travail. J’ai aussi voulu présenter ce qu’était véritablement un travail de thèse, en insistant sur ses aspects les plus concrets possibles. Cette présentation de la thèse comme un travail normal, avec ses difficultés et ses joies, me semblait important pour démystifier l’image d’un objet strictement intellectuel et décorrélé de la société et de son contexte de production.

Loin de cet exercice solitaire, presque monacal, j’ai voulu insister sur ses aspects les plus collectifs, afin de remercier celles et ceux qui m’ont permis de mener à bien ce travail et dont une partie était dans la salle, mais aussi de payer mes dettes professionnelles et scientifiques. C’est pour cela que j’ai mentionné plusieurs auteur·rices et enseignant⋅es qui ont formé ma réflexion et mes pratiques d’enseignant-chercheur. Il me semblait en effet nécessaire de lier cette activité avec mon métier, puisque c’est dans l’enseignement et la diffusion de ces connaissances que j’ai trouvé la motivation et la conviction d’accomplir ce travail.

C’est enfin un texte que j’ai pensé comme militant. D’une part car il me semble essentiel, dans la période critique que nous vivons, d’affirmer l’importance de la lutte démocratique contre les oppressions systémiques. Mais aussi car c’est au croisement du savant et du politique que j’ai trouvé les réponses à mes doutes et à mes incertitudes. Et que ce sont mes perspectives et mes choix idéologiques et militants qui ont donné du sens et une direction à ce texte. En cela, j’espère qu’il pourra apporter des éléments à la réflexion d’autres collègues confrontés aux mêmes questions que moi.

Comme ce texte se concentrait sur des aspects plus personnels de mon parcours, sa lecture publique m’a au début causé une certaine appréhension. J’avais peur de trop me livrer, de ne pas répondre aux attendus de l’exercice et, plus généralement, à ses aspects scientifiques. Mais il me semble avoir ressenti, dès les premiers mots du discours, qu’il avait atteint son but : parler de recherche, faire comprendre et ressentir ce qu’est véritablement une thèse. Avec le recul, il me semble que ce discours, par son aspect plus direct et personnel, est le passage de la soutenance qui a le plus marqué les personnes du public. Le moment de sa prononciation me reste également particulièrement en mémoire, là où les traces des échanges scientifiques qui ont suivi sont elles précieusement consignées sur un carnet en vue de leur reprise et intégration. En cela, j’ai l’impression qu’il m’a permis de ne pas m’adresser qu’à mes collègues, et que sa diffusion plus large peut trouver un sens et un intérêt.


Thèse soutenue le 8 novembre 2025 à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne devant un jury composé de
Patrick Boucheron (directeur de thèse), Juliette Dumasy-Rabineau, Laurent Feller, Giuliano Milani, Riccardo Rao, Tiziana Lazzari


Monsieur le président, mesdames et messieurs les membres du jury,

 Trouver la bonne distance – 4 minutes

Que faire ? Que faire quand la catastrophe est là ? Est-il vraiment conséquent d’écrire une thèse en histoire médiévale alors que l’extrême droite est à la porte ? N’y avait t-il pas mieux à faire en 2019 que de se lancer dans une enquête approfondie sur le gouvernement de l’eau dans l’Italie du nord entre 900 et 1200 ? La question de la pertinence de faire ce travail s’est posée dès ses débuts, et a débouché sur des moments de profonds doutes. Mais, contre toute attente (à commencer par les miennes), au bout de six ans de recherches, de rédaction, d’échecs, d’incertitudes et de joies, voilà que cette thèse est finalement terminée. Suffisamment en tout cas pour pouvoir être discutée aujourd’hui avec vous, membres du jury ci-présent, que je remercie de m’avoir lu, et devant un public, que je remercie d’autant plus d’être là qu’il ne m’a pas lu.

C’est donc bien que, quelque part, j’ai dû trouver, au plus profond de la crise, une réponse à cette question : pourquoi faire de l’histoire ?

Cette question, je ne suis pas le seul à me la poser, puisque même des gens qui ne sont pas du tout historiens m’ont demandé un jour « mais comment ta thèse va servir à Veolia ? ». Pour une fois, la réponse était simple : elle ne le pourra pas. Parce qu’elle n’est pas faite pour ça. Mais surtout, parce que je doute qu’elle serve l’intérêt d’une entreprise née au XIXe siècle de l’une des premières concessions d’eaux publiques, celles de la ville de Lyon et dont la raison d’être repose sur l’accaparement d’une ressource commune et vitale au profit d’une minorité. Un accaparement privé dont on voit assez bien en quoi il est néfaste et criminel : destruction des écosystèmes, eaux contaminées, successions d’inondations dramatiques et de sécheresses dévastatrices. Car, il faut bien le dire, cette thèse est écrite au temps de la catastrophe. Écologique, donc, mais pas seulement.

En regardant dans les détails de mes dossiers informatiques, je me suis rendu compte que j’ai créé le dossier nommé « chapitre 1 rédaction » le 29 juin 2024, c’est-à-dire la veille du 1er tour des élections législatives anticipées, qui s’annonçaient alors comme une catastrophe.

En 2023 et 2024, la tentative de conjurer cette dernière par la lutte sociale a pris pour moi le pas sur tout le reste. En parallèle, ou en conséquence, un violent burn-out militant et une longue maladie m’ont épuisé. La thèse est alors passée au second plan, m’apparaissant au mieux comme un travail coûteux en temps qu’il fallait donc repousser à des jours meilleurs, au pire comme une échappatoire indigne des enjeux de la période. À ce moment-là, je n’ai jamais été aussi près de me plonger à corps perdu dans l’enseignement et le militantisme et d’abandonner la recherche. Je dois à mes ami⋅es de ne pas m’être effondré alors.

Ceci dit, il ne s’agit pas pour autant de faire une histoire de la catastrophe, qui chercherait à en dévoiler la généalogie et en démasquer les responsables en se plongeant dans le passé. Mais, s’il ne s’agit ni de l’expliquer, ni de la résoudre, que faire face à la catastrophe ? Lutter, inlassablement, pour la repousser et pour faire advenir des alternatives. Et, à côté donc, faire une thèse, qui n’est ni le reflet d’une conviction dans la capacité de la science critique à changer les choses seule, ni un renoncement individualiste au combat.

Finalement, c’est une histoire de distance : celle à laquelle j’ai dû apprendre à maintenir mon sujet. Pas trop loin, pour ne pas l’oublier. Mais pas trop près non plus, pour qu’il reste un simple travail.

Alors remontons le cours de cette écriture désordonnée pour essayer de lui trouver un sens, de démêler le réseau qui la sous-tend et peut-être de comprendre ce qu’on peut en faire. Comme pour l’histoire des communes, il me semble nécessaire d’insister sur les fondations, sur le prologue, afin de dévoiler les raisons obscures qui m’ont conduit à commencer cette thèse, presque en somnambule comme le dirait Chris Wickham (Somnambules d’un nouveau monde, 2021). Comment en est-on arrivé là ?

 Comment en est-on arrivé là ?– 5 minutes

À la fin de ma classe préparatoire littéraire, je décide de m’orienter en histoire, malgré un amour des cartes qui ne s’est jamais démenti. Je suis à ce moment-là intéressé par l’histoire contemporaine et plus particulièrement par la Commune de Paris, qui joue un rôle crucial dans la construction de mes engagements politiques. Cependant, il m’apparaît déjà important de prendre de la distance et de ne pas travailler sur une période aussi émotionnellement chargée pour moi. Je reporte alors mon intérêt pour la forme communale et l’histoire sociale des villes vers un autre cadre, le bas Moyen Âge italien, dont je ne connaissais – presque – que Machiavel et Assassin’s Creed II. C’était donc une pure projection théorique sur un objet idéalisé, la ville italienne perçue comme l’incarnation du phénomène urbain. J’espérais y trouver un objet suffisamment loin dans le temps et l’espace pour étudier la construction des revendications d’autonomies urbaines.

J’ai alors contacté Patrick Boucheron, qui venait de publier son ouvrage Conjurer la peur. Sienne 1338 (2013), qui, déjà, présentait une république aux prises avec le spectre de la tyrannie. Il accepta, en 2014, de me diriger en master à Paris 1 et de m’orienter vers un sujet plus restreint, l’histoire sociale d’une ville moyenne de l’Italie centro-septentrionale, Piacenza aux XIe et XIIe siècles. Rapidement, j’y ai trouvé un statut de métier édité, celui des meuniers, à propos duquel je me souviens avoir déclaré, sûr de moi « je ne vais quand même pas faire un master sur les moulins ! »…

Cependant, mes premiers séjours d’archives m’ont forcé à constater une omniprésence de l’eau dans la documentation placentine des deux siècles précédant l’affirmation communale. Il me semblait alors avoir trouvé un sujet suffisamment à distance de mes préoccupations politiques et propice à l’exercice d’une méthode scientifique avec rigueur et recul : la construction des institutions communales au prisme de la ressource hydrique.

Au printemps 2016, ce plan bien ficelé a été bouleversé par la promulgation la loi Travail, les manifestations qui s’en sont suivi massives et leur violente répression. Mais aussi le temps de Nuit Debout, de son expérience de la démocratie d’assemblée et de ses atelier d’éducation populaire sur la place de la République renommée… « Place de la Commune ». Le temps aussi pour moi de la découverte des travaux de la prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, de l’ouvrage Communs. Essai sur la révolution au XXIe siècle de Pierre Dardot et Christian Laval (2014), de la commission Rodotà et de la charte de Bologne sur la réglementation municipale de l’eau en Italie. Par une ruse de la raison, ce sujet de l’eau comme bien commun, dont j’espérais qu’il reste à distance de mes engagements en est devenu le cœur. Au prix, certainement, d’un relatif abandon de mon mémoire de master 2, alors dirigé par Laurent Feller, que je remercie d’avoir aujourd’hui accepté de présider ce jury afin de boucler la boucle. Déjà à l’époque, le sentiment d’urgence militante avait fait passer la pratique scientifique au second plan ; car après tout, pourquoi étudier les communes quand on a l’impression de pouvoir les vivre.

Et puis, en 2017, j’ai été rattrapé par la réalité. Politique mais également professionnelle, suite à l’obtention du concours de l’enseignement public en histoire. Durant deux années d’enseignement dans le secondaire, puis pendant les six qui ont suivi à l’université à Paris 1 et à Amiens, j’ai découvert le plaisir de l’enseignement, malgré la complexité du métier et de ses conditions matérielles d’exercice. L’étincelle critique dans les yeux d’un·e élève ou étudiant⋅e, si elle n’est certes pas le quotidien, représente le summum de la réussite et de la joie professionnelle que je puisse espérer. Et, les jours sans, c’est la solidarité entre collègues qui permet de tenir. J’en profite pour remercier mes propres enseignants⋅e⋅s, parmi lesquels, pour n’en citer que quelques-un·es, Geneviève Bührer-Thierry, Didier Panfili et Élisabeth Schmit, ainsi que mes nombreux⋅ses collègues, qui ont été pour moi des exemples et des soutiens et à qui je dois de faire ce métier.

Durant ces années, mon engagement croissant dans le syndicalisme m’a appris que c’est en changeant la manière dont on effectue notre travail, en construisant une autre école ou une autre université, que nous pourrons construire une autre société. Je ne sais pas si cet objectif est moins ambitieux que celui de vouloir changer le monde par son travail, mais il est en tout cas plus satisfaisant et plus collectif.

Outre l’enseignement, je gardais cependant en tête l’idée de candidater à un contrat doctoral, afin d’approfondir mes réflexions de master à un cadre nord-italien plus large, pour mieux en comprendre les spécificités mais aussi les liens avec des dynamiques sociales plus générales et communes à toute l’Europe médiévale. Cette idée s’est concrétisée après la lecture de La soif de Jérusalem (2010), ouvrage où Vincent Lemire développe la méthode de l’hydrohistoire en observant une lente dépossession, celle des eaux des Palestiniens de Jérusalem par les pouvoirs coloniaux. Dépossession dont les dernières années nous ont assez prouvé qu’elle n’était pas terminée. Il ne suffit pas de faire cette histoire pour en empêcher les conséquences génocidaires.

Le décor est posé, le sujet choisi : il est désormais temps de se plonger dans la thèse à proprement parler, en suivant le chemin tracé par Umberto Eco, fin connaisseur de la plaine du Pô, de ses marais et de ses brouillards et auteur d’un ouvrage justement intitulé : « Comment écrire sa thèse » (1977) ?

 Comment écrire sa thèse ? – 8 minutes

Commençons, sans originalité, par le début et le titre initial, « Une hydrohistoire de la plaine du Pô de l’empire aux communes, IXe-XIIe siècle ». Ce choix renvoyait à une lecture extrêmement téléologique du sujet, qui vise à justifier une fin perçue comme nécessaire : l’avènement des communes nord-italiennes dans les années 1100. Toute l’histoire du gouvernement impérial ou épiscopal de ces territoires apparaissait alors comme une période en négatif, dans tous les sens du terme, qui servirait de simple terreau aux racines cachées de l’autonomie communale.

Ce n’est qu’au début de l’année 2024 que j’avais pris suffisamment de distance pour pouvoir identifier le titre définitif : « Pouvoirs et territoires de l’eau », en gardant pour le sous-titre la référence à la méthode de l’hydrohistoire. Le sujet apparaît bien plus clair et dynamique : proposer une histoire des pouvoirs, inscrits dans un espace lui-même structuré autour de ses eaux. La commune, d’un bloc cohérent dont il faudrait retracer la naissance, est devenue une des formes de gouvernement choisi par l’aristocratie pour dominer un territoire, la ville et son contado, c’est-à-dire la campagne et les villes alentours sur lesquelles elle a étendu sa domination. Là encore, c’est une histoire de distance. On ne voit bien la forme de la cité qu’en effectuant des allers-retours entre son centre et ses environs, sans se laisser berner par la stabilité apparente de ses remparts ou la majesté de sa cathédrale.

Ces aller-retours ne sont pas seulement métaphoriques, puisque j’ai effectué de nombreux voyages d’archives dans les villes que j’étudiais : Plaisance, Crémone, Parme, Reggio Emilia et Mantoue. J’ai pu y déguster leurs spécialités culinaires et y explorer la beauté de leurs architectures, mais aussi voir directement ces fleuves dont je parlais tant. C’est également là que j’ai vraiment découvert ce qu’il est convenu d’appeler « le goût de l’archive », devenu véritablement un plaisir. Durant ces séjours, tout mon temps disponible était consacré à l’enquête dans les fonds d’archives, à leur lecture et à leur transcription. Ces documents sont en effet notre principal lien matériel avec ces sociétés que nous étudions, où, parfois, on peut presque lire la voix des femmes et des hommes qui ne sont le reste du temps que des abstractions. Ce lien, sensible, contribue à les faire passer d’objet à sujet de nos recherches, et continue de m’émouvoir au simple contact d’un parchemin. Ces nombreuses journées passées dans les archivi di stato m’ont ainsi permis de mieux comprendre la région, tout autant que les longues heures de train à travers la morne plaine padane, les promenades le long du Mincio ou les dégustations de glaces entre ami⋅es.

Ces périodes intenses mais joyeuses ne reflètent cependant pas la seule réalité de la recherche. C’est ce que révèle l’étude de mon carnet de thèse, dans lequel j’ai inscrit mes calendriers et ma progression. Si la plupart des pages sont restées vides, certaines d’entre elles révèlent tout de même le quotidien de ce travail.

Celui des pistes suivies ou non, des livres à lire, des tâches administratives à remplir et des projets plus ou moins aboutis. Certains, souvent collectifs, sortent du lot, comme le colloque Dominer la nature, naturaliser les dominations co-organisé en novembre 2021 avec Justine Audebrand et Jonas Matheron. Mais je pense aussi au séminaire des doctorant⋅es de mon laboratoire, le Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (Lamop), lieu d’échange scientifique mais surtout de sociabilité, fondamental durant toutes ces années pour partager le quotidien, les joies et les difficultés de la thèse. C’est également dans ce cadre que j’ai eu la chance de rédiger mon manuscrit de thèse, loin de la solitude qui est souvent associée à ce moment, au sein du très cher collectif de la bibliothèque de notre laboratoire, dans le fauteuil près du radiateur réservé par la coutume à ce rôle. Sans mes collègues, je n’aurais certainement jamais trouvé le courage et la détermination, durant l’année 2024-2025, d’écrire cette thèse, et je les en remercie infiniment.

C’est justement à l’occasion de la soutenance de thèse d’un de mes prédécesseurs, Gaëtan Bonnot, que j’ai trouvé l’impulsion, sous forme d’une ébauche de plan et d’une problématique. C’est en tout cas ce qu’indique la page 143 de mon carnet, sur laquelle est écrite une question ainsi formulée : « l’instabilité du territoire de l’eau malgré les essais incessants des pouvoirs pour la contrôler ». Elle devait, à la suite d’une analyse multiscalaire allant du centre (la ville) vers les périphéries, faire la démonstration que l’hydrosystème de la plaine du Pô fournit l’infrastructure régionale nécessaire au développement progressif de cette forme particulière de la structure féodale que sont les communes. Le tout en gardant en tête une autre perspective fondamentale, écrite parmi des réflexions plus libres ailleurs dans le carnet : celle de « prendre les acteurs au sérieux ».

Ce qui devait être le plan général s’est finalement mué en note d’intention : étudier les différents groupes sociaux de la plaine du Pô, à partir de leur position de pouvoir sur l’eau et plus généralement sur l’espace qu’ils dominent et qu’ils organisent.

Pour mener au mieux l’histoire de la société padane, il me fallait d’abord identifier toute l’infrastructure qui permet le déploiement de ces relations sociales. C’est l’objet de la première partie, consacrée aux aménagements et au droit. Derrière ces aspects arides se cache en fait un enjeu fondamental, celui de « l’équilibre padan » tel que défini par Rossella Rinaldi (Dalla via Emilia al Po. Il disegno del territorio e i segni del popolamento (secc VIII-XIV), 2005). Sans tomber dans l’illusion d’une société idyllique subissant une profonde rupture entre nature et culture au XIIe siècle, il m’apparaît néanmoins que l’affirmation progressive des communes urbaines et leur expansion territoriale les rend prédatrices des terres et des eaux des communautés des environs. Ce faisant, elles bouleversent, par des dynamiques extérieures, les équilibres environnementaux, sociaux et politiques fondés sur la coutume et la pratique quotidienne, entraînant des crises qu’elles ne peuvent résoudre que par une augmentation permanente de leur contrôle.

Contrôle qui s’appuie sur un ensemble d’infrastructures hydrauliques mises au service de l’aménagement productif du territoire. Parmi elles, les canaux de diverses tailles et usages, de plus en plus nombreux au long de la période et qui forment le maillage des politiques territoriales des différents seigneurs. Ils permettent à ces derniers d’affirmer leur pouvoir sur l’ensemble des campagnes, ouvrant des voies d’accès vers de nouveaux territoires à exploiter et permettant la mise sous tutelle de nombreuses communautés. Cependant, cette canalisation massive a un effet hydraulique majeur : l’augmentation de l’instabilité des cours d’eau et de la violence de leurs crues.

Afin de résoudre cette crise permanente, les dominants s’appuient sur le droit. En faisant de l’eau une abstraction théorique, les juristes lombards, carolingiens ou communaux ont créé les conditions de son appropriation. Car c’est fondamentalement de cela qu’il s’agit. Par sa nature même, l’eau est difficilement contrôlable, ou alors avec un fort coût, comme pour les canaux. À l’inverse, le droit offre une structure plus souple, qui sous-tend les rapports sociaux et les usages des rivières. Il s’adapte à la diversité des situations hydrauliques, comme les changements de cours des fleuves ou la naissance d’îles. Il est aussi la meilleure manière de réguler, par des outils souvent collectifs, les conflits intrinsèques à la possession partagée d’un cours d’eau entre ses usagers.

Les quatre chapitres de la seconde partie correspondent justement à ces différents acteurs. Les empereurs, mais aussi quelques grandes familles aristocratiques, comme les Speroni ou les Canossa, fondent leur pouvoir politico-économique sur le contrôle de certains « lieux de l’eau » particulièrement stratégiques. Mais ce sont les institutions ecclésiastiques, en tant que seigneures mais aussi et surtout en tant que productrices de l’idéologie dominante, qui nouent un lien particulier, parfois même identitaire, avec les eaux. Les évêques et dans une moindre mesure les moines s’affirment comme les maîtres d’un ordre naturel et social immuable dont il faudrait éviter les débordements. C’est pourquoi, au fil du XIIesiècle, les crues, jusque-là considérées comme normales, deviennent, dans le discours clérical au moins, des catastrophes. Des catastrophes bien utiles pour affirmer une nouvelle domination, celle de l’Église remodelée par la réforme grégorienne, qui se présente comme seule capable de canaliser ces eaux.

Cette affirmation politique se couple presque systématiquement avec une affirmation territoriale de la part de chaque acteur. L’avant-dernier chapitre de ma thèse, consacré à l’apparition progressive des communes urbaines comme actrices politiques cohérentes et de premier plan, permet de creuser cet aspect, puisqu’il est organisé comme une étude concentrique allant du centre vers les périphéries, de la constitution de la ville en tant que telle à sa projection vers ses alentours. C’est, selon moi, la logique qui permet le mieux de rendre compte des phénomènes d’expansion et de construction communale sans tomber dans la téléologie.

 À la mémoire des sans noms – 2 minutes

Reste le dernier chapitre, consacré au peuple de l’eau. Il était fondamental pour moi de terminer par ces développements sur l’habitat, les usages et le travail des populations qui vivent au quotidien avec les eaux de la plaine du Pô. J’ai le regret de ne pas avoir pu trouver plus d’éléments sur leur vécu, au-delà de quelques anecdotes durant des procès ou de quelques suppositions tirées de chartes de colonisation. J’ai par contre, je pense, insisté sur l’inventivité des pratiques et des savoirs organiques des populations riveraines en terme de gouvernement des eaux, pratiques et savoirs basés sur une habitude des usages du terrain.

Car, plus un acteur est loin d’une rivière, plus celle-ci devient à ses yeux une simple ressource, une chose, qu’il peut découper, transmettre, échanger, exploiter ou faire exploiter comme il le souhaite. Le véritable sujet de cette thèse, ce n’est pas l’eau, mais la distance entre les acteurs et les eaux. Une distance géographique, sociale, culturelle, qui nécessite donc de se sortir de l’évidence cartographique qui reviendrait à pouvoir définir simplement une rivière comme un trait fixe et immuable. Les riverain·es eux, savent bien que leur cours d’eau local ne se restreint pas à un nom sur une charte, mais représente un écosystème complexe, changeant et aux usages riches et variés.

En fait, par de longs détours visant à me mettre à distance, cette thèse s’est avérée être un retour à la politique. Et précisément à l’étude de la lente mise sous tutelle d’une population autonome et de ses droits au prétexte d’une crise hydrique, spirituelle et politique créée par les pouvoirs qui prétendent la régler.

Il me semble que ce qui m’a toujours fasciné dans les communes, plutôt qu’un exemple de « que faire ? » qui nous guiderait avec clarté dans des temps incertains, c’est cette histoire des possibles non advenus, qui permettent de casser les fausses évidences du « there is no alternative ». Ces parcours que tant de gens ont emprunté, ces tentatives de construire d’autres sociétés, plus ou moins couronnées de succès mais qui ont laissé des traces. Et en parlant de « traces », je souhaite terminer en citant un analyste contemporain et lucide du désastre, Walter Benjamin, qui écrit en 1940 dans ses Thèses sur le concept d’histoire (1942): « À la mémoire des sans noms est dédiée la construction historique […]. L’histoire des opprimés est un discontinuum ». À la mémoire des sans noms, donc, cette exploration des innombrables rameaux des fleuves, de leurs cours souterrains et de leurs sources, toujours émergentes là où on ne les attend pas.

Je vous remercie.

Publié le 16 avril 2026
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