Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

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Le visage, gardien du temps

Soit un visage. L'identifier, mais aussi observer son regard, ses traits, les mouvements qui l'animent. Ne pas l'oublier. Christian Delage, historien et réalisateur, évoque dans Entre-Temps comment s'est imposé à lui la nécessité de porter l'attention aux visages et à leur utilisation mémorielle, tout particulièrement en contexte de guerre et de violences. Comme une ouverture, à juste distance, pour faire face à l'histoire.

Le 6 octobre dernier, l’École nationale des chartes (Christophe Gauthier, Stéphanie Louis), avec le soutien de Paris Sciences-Lettres (PSL), d’Expertise France et de l’ambassade de France en Ukraine (Héloïse Marmouset de la Taille), a reçu à Paris pendant une semaine une délégation d’archivistes audiovisuels et d’universitaires ukrainiens désireux de connaître le fonctionnement de plusieurs institutions patrimoniales françaises (Bibliothèque nationale de France, Institut national de l’audiovisuel, Archives nationales, Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense). La première journée est introduite par une leçon inaugurale que je suis invité à donner, intitulée « Construire, diffuser, conserver l’archive en temps de guerre ». 

Attester 

C’est la première fois que je me trouve devant des Ukrainiens qui enseignent, apprennent ou pratiquent la médiation audiovisuelle en temps de guerre et se posent des questions sur la manière de filmer, d’enquêter, de recueillir des preuves matérielles et des témoignages alors que des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ont été commis lors de l’agression de leur pays par la Fédération de Russie en 2014 puis en 2022.

Si je suis sollicité pour donner cette conférence, c’est certes parce que je travaille sur ces questions depuis longtemps, mais aussi parce que j’ai commencé à faire une veille quotidienne sur les enjeux judiciaires du conflit russo-ukrainien, très précisément depuis le 4 avril 2022. Ce jour-là, le président Volodymyr Zelenski sort pour la première fois de Kyiv pour se rendre à Boutcha afin de découvrir, de ses propres yeux, et attester, par sa présence, les massacres commis par les soldats russes lors de leur repli le mois précédent, après l’échec de la tentative de prise de la capitale. Tandis que, la veille, son ministre de la défense Oleksii Reznikov, avocat de profession, avait appelé à la tenue de « nouveaux procès de Nuremberg » pour juger les crimes russes (TV5 Monde, 4 février 2022), Zelensky explique devant la presse internationale :

Le moment viendra où chaque Russe apprendra toute la vérité sur ceux de ses concitoyens qui ont tué. Qui a donné des ordres. Qui a fermé les yeux sur ces meurtres. Nous allons établir tout cela. Et le faire connaître dans le monde entier. Nous sommes maintenant en 2022. Et nous avons beaucoup plus d’outils que ceux qui ont poursuivi les nazis après la Seconde Guerre mondiale (Le Monde, chaîne Youtube, 4 avril 2022).

Le lendemain, s’exprimant depuis Kyiv en visioconférence devant le Conseil de sécurité de l’ONU, en présence du membre permanent russe, le président ukrainien montre un court montage d’images des crimes commis à Motyzhyn, Dymerka, Boutcha, Irpin et Marioupol : « Je vous demande de regarder cette vidéo. Elle est courte. Une vidéo qui montre ce qui a remplacé votre pouvoir parce qu’une seule personne peut abuser de ses droits. C’est ce à quoi mène l’impunité » (« Speech by the President of Ukraine at a meeting of the UN Security Council », 5 avril 2022). 

La référence à Nuremberg et la place accordée à l’image réactivent, si besoin était, le long parcours qui me conduit depuis le début des années 2000 à travailler sur la part de l’image dans la procédure judiciaire et l’importance du procès filmé comme source historique et mémorielle1.

Une photographie retient particulièrement mon attention, celle où l’on voit Zelensky s’adresser à un vieil homme de Boutcha. Elle me rappelle la venue du général Eisenhower à Ohrdruf le 12 avril 1945. Ce dernier évoque ainsi sa découverte du système concentrationnaire nazi : « J’ai fait cette visite délibérément, afin d’être en mesure de donner des preuves de première main de ces choses si jamais, à l’avenir, il y a une tendance à accuser ces allégations de n’être que de la “propagande” » (Télégramme au général George C. Marshall, chef d’État-major interarmées à Washington, 12 avril 1945). Exactement ce que font les Russes en 2022 quand le porte-parole du Kremlin, Dmitry Peskov, affirme que « l’histoire de Boutcha est un montage et un faux ».

Il y a donc l’attestation officielle. 

Et puis il y a le travail que fait singulièrement l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) depuis qu’il a pris, en 1980, le relais du Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, créé en 1944 : associer le témoignage à l’archive, dans une situation où le chercheur intervient alors que les acteurs de l’histoire qu’il étudie sont toujours présents. Au point de s’inscrire dans l’immédiateté de l’événement ? 

Le 7 janvier 2015, les radios interrompent leurs programmes pour annoncer qu’une attaque meurtrière vient d’avoir lieu dans les locaux de Charlie Hebdo, à Paris. Les noms des premières victimes sont bientôt cités, à commencer par Cabu, Charb, Wolinski et Tignous. Ces dessinateurs sont connus, en particulier le premier d’entre eux, et leurs visages tout autant, rendant notre sidération d’autant plus forte qu’ils nous sont familiers. 

Le 13 novembre 2015, au stade de France, sur les terrasses et au Bataclan, ce sont au contraire des anonymes qui sont assassinés. Le choc de la réitération d’un attentat terroriste se heurte, pour ce qui me concerne, à une sorte de nécessité de rapidement mettre un visage sur les victimes, comme pour permettre à l’événement de s’incarner, de ne pas se réduire à la quantification des morts, dans une ville qui est la mienne depuis ma naissance. Dans les jours qui suivent, les quotidiens Libération et Le Monde procèdent tous les deux à la construction d’un mémorial des 130 victimes sous la forme d’une planche de photographies de format d’identité publiée en pleine page. Sur celui du Monde, en cliquant sur chaque cliché, on peut lire une courte biographie de la personne (« Mémorial du 13-novembre », Le Monde, 25 novembre 2015, la mosaïque de portraits n’y est aujourd’hui plus accessible, mais elle est encore en partie visible ici). Cette opération requérant le consentement des proches, le mémorial évolue au jour le jour, certaines cases restant vides par décision des familles concernées. Je consulte ces données très régulièrement, de manière un peu convulsive. 

D’où vient ce besoin ? C’est en rédigeant cet article que me sont progressivement revenus plusieurs souvenirs de moments d’histoire dont j’avais été ou non le contemporain, et qui avaient en commun la présence du visage comme forme d’incarnation de vies brisées ou fauchées brutalement par la violence génocidaire ou terroriste. L’expérience, en tant que réalisateur, d’avoir animé et filmé des entretiens avec des survivants de la Shoah m’avait déjà obligé à réfléchir à la manière de m’approcher d’eux, à la bonne distance qui va permettre, suivant les propos de Paul Ricœur, de rendre l’expression du visage « transparente à l’intériorité d’une âme ». Dans mon film, Nuremberg, les nazis face à leurs crimes (Arte, 2006), je m’étais également intéressé à ce que l’on pouvait lire sur le visage des accusés pendant la projection du film sur les camps de concentration, citant Joseph Kessel, présent ce jour-là, qui écrivait qu’« on voyait sur l’une toute l’horreur décharnée des camps de concentration. Sur l’autre se profilaient les figures, mises à nu, des hommes qui en étaient comptables. Prodigieuse, spectrale confrontation. » (France Soir, 3 décembre 1945). Le fait d’avoir eu très tôt cette opportunité de passer d’une forme de langage, l’écriture scientifique, à une autre, l’écriture cinématographique, a sans doute aiguisé mon envie de voir les acteurs de l’histoire, de connaître leurs expériences et leur ressenti, de faire retour sur leurs parcours.

J’ai finalement choisi quatre situations dans lesquelles je me suis trouvé concerné comme historien et cinéaste : le visage des enfants d’Izieu, celui des victimes des attentats du 11 septembre 2001 à New York, celui d’une de mes étudiantes dont j’apprends la mort au moment de lui rendre la copie de son examen final, et la décision prise en décembre 2015 de procéder, en tant que directeur de l’IHTP, à une collecte de témoignages sur la nuit des attentats du 13 novembre 2015.

1993, face à Barbie

Le premier se situe en 1993, quand Henry Rousso me convie avec Anne Grynberg à rejoindre l’équipe chargée du contenu scénographique du Musée-mémorial des enfants d’Izieu, pour réaliser les films du parcours permanent. Je propose un film en deux parties, où, après l’évocation du parcours des enfants réfugiés à Izieu puis déportés à Auschwitz-Birkenau, des extraits filmés du procès Barbie seront montrés. Je sais que le public du futur Musée-mémorial va être majoritairement composé de collégiens et de lycéens encadrés par leurs enseignants. Il s’agit d’abord de leur apprendre qui a pris l’initiative, à partir de l’année 1942, de déporter plus de 11 000 enfants juifs de France vers les camps d’extermination. Puis de les confronter à celle des 44 enfants d’Izieu – et sept des adultes qui s’occupent d’eux – arrêtés le 6 avril 1944 puis déportés par ordre de Klaus Barbie. L’histoire de l’un d’entre eux, Majer Bulka, nourrira un récit incarné par des comédiens professionnels.  Un débat s’engage avec l’Association du musée-mémorial, certains pensant qu’il n’est pas possible de donner un autre visage aux enfants d’Izieu que celui des photographies réunies par Serge Klarsfeld (Les Enfants d’Izieu. Une tragédie juive, Paris, 20002). 

Ce livre constitue notre inspiration principale, Klarsfeld y proposant une biographie de chaque enfant, précisant le numéro et la date du convoi de déportation. C’est une base essentielle pour nourrir le synopsis du film mais non suffisante pour permettre aux jeunes spectateurs de connaître les conditions et le déroulement de leur tragique parcours, par manque d’archives visuelles. Nous avons donc soumis – et réussi à faire accepter – un projet mêlant documentaire et fiction où l’on suivait la vie à Paris d’une famille juive, son départ précipité pour la zone non occupée, la séparation des deux enfants d’avec leurs parents, pour les sécuriser au sein de la Colonie des enfants réfugiés de l’Hérault, puis, bientôt à Izieu, dans l’Ain. À la fin du film, les enfants, marchant sur des rails, s’enfoncent dans le brouillard, symbolisant leur arrivée à Auschwitz-Birkenau le 15 avril 1944 et leur mise à mort le jour-même. 

En tant que réalisateur, la difficulté principale résidait dans le passage entre les archives – écrites et iconographiques – et le jeu des comédiens. Les images des enfants que nous avons choisies étaient pour la plupart des portraits de groupe, saisis dans une vie quotidienne rendue le plus possible heureuse par Miron Zlatin qui, avec sa femme Sabine, s’occupait d’eux. La fiction permettait d’individualiser l’histoire, et de recréer un contexte familial bienveillant, aidant le public scolaire à partager ces moments d’identification, avant la rupture du départ en déportation. C’est ainsi qu’à ce premier film, Avec les enfants ?, j’ai souhaité faire succéder sans transition un deuxième, La Rafle des enfants d’Izieu : extraits des archives filmées du procès Barbie, pour éviter qu’ils ne soient trop choqués par le sort des enfants d’Izieu. 

L’idée était de leur donner à voir immédiatement le visage de leur criminel, Klaus Barbie, lors du prononcé de son jugement en 1987, puis de revenir au moment où le procès est centré sur l’arrestation et la déportation des enfants par le chef de la Gestapo de Lyon. 

Interrogés sur la réaction de leurs élèves, les enseignants nous ont exposé que leur souvenir le plus marquant, juste après la projection – celui qui allait s’imprimer dans leur mémoire – était le visage de Barbie. Des enfants étaient morts gazés parce qu’ils étaient juifs, mais le responsable de leur sort avait finalement été condamné. Justice avait été rendue, devant les mères qui s’étaient constituées parties civiles et, pour la première fois depuis le vote de la loi Badinter, devant les caméras d’une chaîne de télévision publique, FR33

2001, Portraits of Grief

Le deuxième moment se situe en 2001, alors que je publie les premiers résultats de mon enquête au long cours sur la double expérience inédite du Tribunal militaire international de Nuremberg (image comme témoignage et comme preuve, procès filmé). La recherche s’est effectuée à Washington, mais également à Bloomington, Los Angeles et New York, une ville où je me rends régulièrement depuis le début des années 1990. C’est cependant à distance que je prends connaissance des premières images des avions précipités sur les deux tours du World Trade Center le 11 septembre 2001 et, plus particulièrement, de celles réalisées par deux documentaristes français, Gédéon et Jules Naudet, dont l’un accompagne sur place des pompiers dont ils sont en train de faire le portrait documentaire. Je prends des nouvelles de mes amis new-yorkais. Et je découvre les « Portraits de deuil » des victimes des attentats que le New York Times commence à élaborer et à proposer aux lecteurs sous la forme d’une série d’images

« Portraits of Grief » (bandeau), New York Times, 31 décembre 2001.

Le nombre important de victimes rend difficile la vision d’ensemble des clichés. Pour autant, la rédaction du quotidien new-yorkais précise qu’elle ne peut renseigner les noms que de manière limitée, en raison de la difficile identification des corps. Ce travail va s’avérer long et douloureux pour les médecins légistes et pour les familles. Aujourd’hui, sur les 2753 victimes, un millier reste encore anonyme. Ainsi, et c’est ce que je découvre en me rendant à New York quelques mois plus tard, ce sont moins les photographies des morts qui hantent la population que celles des disparus : accompagnées de messages désespérés, elles sont affichées partout dans la ville. Elles donnent une idée de la diversité de générations et d’origines des habitants de cette ville muticulturelle sans pareil qu’est New York. Une ville où la sociabilité du quotidien était déjà caractéristique, et qui va se renforcer après le 11 septembre. Des écoles avaient dû être fermées dans le sud de Manhattan en raison, entre autres, de la pollution provoquée par l’effondrement des tours, et beaucoup d’habitants du quartier avaient dû provisoirement déménager. Une solidarité nouvelle s’est développée, chacun aidant l’autre à obtenir en particulier des nouvelles des disparus sur les lieux où photos et petits mots avaient été accrochés.

Le New York Times consacre plusieurs articles à la prolifération de ces messages. Dan Berry, le 25 septembre, titre : « Une nation mise à l’épreuve : messages. D’un monde perdu, des notes éphémères témoignent de l’indicible ». Ces petites notes sont effectivement éphémères, mais elles sont également, surtout pour les plus jeunes, la trace d’une vie trop tôt interrompue.

2011, Jasmine Jahanshahi

Troisième moment : le 12 avril 2011, je donne un cours à Sciences Po Paris sur la justice internationale depuis le procès de Nuremberg. J’en suis arrivé à l’histoire des massacres de masse commis par les Khmers rouges. Un élément est essentiel, dans le cadre d’un enseignement qui doit s’efforcer de redonner une place à l’individu, quand la mort de masse produit de l’anonymat. Les Khmers rouges n’ont pas eu le temps de détruire les archives de S21, alias Tuol Sleng, une école de Phnom Penh transformée en centre de torture et de mort, et parmi celles-ci, les photographies d’identité d’une grande partie de ses internés. Ces photos permettent de mettre un visage sur ces hommes et ces femmes – souvent très jeunes, même si l’on peut ne pas être satisfait d’avoir comme trace quelque chose qui a été prélevé par les criminels.

Ce jour-là, Jasmine Jahanshahi, une étudiante d’origine iranienne, mais vivant aux États-Unis et inscrite à Berkeley, est présente, pour la dixième séance consécutive, dans le cadre d’un semestre d’échanges à Sciences Po. J’avais vu sa photo sur le trombinoscope qui nous est fourni au début du semestre. Elle occupait à peu près toujours la même place et je pouvais donc facilement mettre un nom sur son visage, même si elle était assise au milieu de 51 autres étudiants, quand je scrutais les regards de mon audience. 

Le lendemain, dans la nuit, Jasmine meurt dans l’incendie de l’immeuble du vingtième arrondissement de Paris où elle résidait. 

Très choqué par cette disparition, je propose une tribune au Monde, « Le Visage comme trace d’une vie éphémère », qui la publie le 26 avril. Ce visage était tout autant lié au souvenir physique de sa présence qu’à la photographie du trombinoscope qui devient, avec la copie corrigée de son devoir terminal qu’elle n’a pu récupérer, une trace de son passage par Sciences po, autant qu’une archive que je vais alors conserver dans les dossiers de mes enseignements.

Et c’est donc quatre ans plus tard que surviennent les attentats de janvier et novembre 2015. 

2015, des visages souvent jeunes

Je venais d’interroger les responsables de la production et/ou de la conservation des grandes collectes de témoignages de survivants de la Shoah, la Fortunoff Video Archive for Holocaust Testimonies (FVAHT) et la USC Shoah Foundation Visual History, autour d’une question simple : pourquoi avoir choisi de filmer et non pas simplement d’enregistrer en son seul ces entretiens, et en même temps d’avoir restreint à sa plus simple expression l’acte de filmer ? En conversant avec Geoffrey Hartman, professeur de littérature comparée à Yale et fondateur de la FVAHT, il nous confie pendant une pause qu’il appréciait la qualité du tournage et qu’il aurait bien aimé naguère en faire profiter ses témoins. Par chance, le chef-opérateur qui avait accepté de venir le filmer était Tom Hurwitz, dont le père avait filmé le procès Eichmann, et qui était lui-même un documentariste chevronné. 

En 2015, je dirigeais l’Institut d’histoire du temps présent depuis deux ans quand un de mes amis, Antoine Lefébure, m’a informé qu’il avait commencé à interroger en les filmant les habitants de l’immeuble près du Bataclan où habitait sa fille, juste après les attentats du 13-Novembre. « Chaque témoin compte », me disait-il, pensant que l’IHTP serait dans son rôle en recueillant la parole de ceux et celles que le procureur Molins avait désigné comme victimes. Après en avoir parlé avec le Conseil de valorisation scientifique que je venais de mettre en place dans l’Institut, nous avons commencé une collecte de témoignages – modeste, en fonction des moyens financiers dont nous disposions, mais professionnelle, avec Zadig productions – qui allait s’étaler de 2016 à 20194. Avec le chef-opérateur, Jean-Christophe Beauvallet, nous avons choisi de cadrer en proximité les personnes interviewées – même si nous disposions de deux caméras dont l’une était plus éloignée – mettant en valeur leur visage et ce qu’on pouvait y lire, en lien ou non avec leur verbalisation. Quand l’une d’entre elles était submergée par l’émotion, nous interrompions le tournage, pour lui laisser le temps nécessaire à reprendre la maîtrise de son témoignage. Notre manière de recueillir les récits des vingt personnes que nous avons finalement rencontrées s’inspirait de la méthode de l’« open questionnaire » que Geoffrey Hartman avait privilégiée pour la collecte de la FVAHT : laisser parler le témoin, ne jamais l’interrompre pour lui demander une précision factuelle, contenir en tant qu’interviewer sa propre émotion ou sidération face à des propos déstabilisants. Les entretiens ont tous été montés individuellement pour être déposés à la Bibliothèque nationale de France, juste avant l’ouverture du procès V13, puis ont donné matière, pour la moitié d’entre eux, à un film, 13 Novembre, des vies plus jamais ordinaires, qui a été diffusé en France et montré aux États-Unis (à New York, le film a été projeté en avant-première le 14 juin 2023 au Cantor Film Center et introduit par Linda Mills, présidente de New York University).

Le film, diffusé en 2023, sur Histoire TV et les plateformes de Canal+ et TF1, a été rediffusé le 13 novembre 2025, à l’occasion de la commémoration du dixième anniversaire des attentats. 

De Paris à Odessa

Parmi les contacts noués le 6 octobre 2025 à l’École des Chartes avec les représentants de la télévision et de la médiathèque publiques ukrainiennes – Suspilne –, la représentante de l’oblast d’Odessa, Olena Kvasha, m’a proposé de nouer une collaboration sur un projet de film qu’elle était en train de développer. Je lui ai alors envoyé une copie de mon film pour qu’elle puisse voir mon travail de réalisateur. S’en est suivi un échange de courriels : 

7 octobre 2025, 8h29

Olena Kvasha : J’aimerais montrer votre film à Odessa et organiser ensuite un débat en visio – si vous êtes intéressé. Nous aurons une traduction simultanée.

7 octobre 2025, 14h32

Christian Delage : Je vous en remercie et serai très heureux de pouvoir parler ensuite avec les étudiants et les journalistes d’Odessa.

21 octobre 2025, 11h02

J’ai organisé la traduction de votre film pour notre projection à Odessa. Je pense que nous pouvons prévoir une date après le 10 novembre, si cela vous convient !

23 octobre 2025, 10h25

Entendu ! Le 11 ou le 12 me conviennent.

10 novembre 2025, 10h28

Tout se déroule comme prévu malgré les coupures de courant. Nous sommes prêts à présenter et à discuter de votre film demain. La seule chose, c’est que nous commencerons à le regarder à 13 h (heure de Paris) et que nous vous inclurons dans la discussion à 13 h 55, juste après le film. Nous ne pourrons pas le faire avant le début. J’espère donc que tout se passera à merveille ! Près de 60 étudiants, enseignants et journalistes seront avec nous demain. 

10 novembre 2025, 20h15

Nous avons entendu dire qu’il y a en ce moment en Ukraine des coupures d’électricité, d’eau et de chauffage.
J’espère que cela ne vous dérange pas trop.
En tout cas, je suis vraiment ravi que mon film soit projeté demain. J’ai hâte de converser avec les étudiants.

11 novembre 2025, 11h51

Merci, cher Christian ! Nous tenons bon !

11 novembre 2025, 13h30

Nous vous mettrons en relation depuis Paris vers 14h05, d’accord ?

Projection de 13-Novembre, des vies plus jamais ordinaires, Odessa, 11 novembre 2025. © Olena Kvasha.

11 novembre 2025, 13h57

Nous sommes en état d’alerte. Pour l’instant, nous sommes allés à l’abri et nous resterons en contact avec vous depuis là-bas.

[La projection terminée, le débat commence au sous-sol. Au milieu de la discussion, l’alerte se termine et tout le monde remonte dans la salle de projection pour la suite et la fin de la rencontre]

14 novembre, 18h10

Hier, Paris a commémoré les attentats du 13 novembre, et ce fut un moment très émouvant. Pour ma part, j’ai été très honoré de pouvoir montrer mon film à un moment où les Français se souviennent des attentats et où l’Ukraine continue de lutter contre l’envahisseur.

14 novembre, 18h16

Le fait que la projection a coïncidé avec cet anniversaire lui a donné une signification et une valeur symbolique particulières. Le film a été à nouveau projeté hier dans deux universités devant des étudiants en journalisme et en histoire. Je vais recueillir les commentaires sur les réseaux sociaux, et une publication sera mise en ligne sur notre site web. Je vous enverrai le lien dès que possible. Tout le monde a discuté de la résilience des Français et l’a comparée à la nôtre ; bien sûr, ils ont également parlé de la réalisation et de votre travail avec les témoins. Tout était formidable, et nous en voulons encore plus !

Envisager l’histoire

Pour imprévu que soit ce télescopage entre le moment mémoriel français des attentats du 13 novembre 2015 et l’actualité brûlante de la guerre en Ukraine, il oblige à constater combien les outils façonnés par l’histoire du temps présent autour de l’analyse de la Seconde guerre mondiale et de la Shoah nous permettent désormais d’affronter sans délai les violences de guerre et les attentats terroristes, et de porter attention aux visages de l’histoire, qui permettent d’identifier les criminels et d’individualiser les victimes, comme dans cette enquête exemplaire du New York Times sur les crimes commis par les soldats russes dans la rue Yablonska à Boutcha. 

La scène judiciaire joue également son rôle en confrontant par exemple, lors du premier procès tenu en Ukraine, le parent d’une victime à son exécuteur, dont le langage du corps, filmé à l’audience, dit autant que les paroles de sa défense5.

Ici, les visages se font face et la victime attend toujours ce moment avec un sentiment d’urgence mêlé d’appréhension. À ceux qui s’interrogent sur la pertinence de juger en temps de guerre, cette confrontation est la meilleure réponse. Dans l’échange des regards se joue une forme de reconnaissance : Vadim Shishimarin va-t-il avouer son crime et demander pardon ? Kateryna Shelipova va-t-elle obtenir des explications sur la raison du meurtre délibéré de son mari ? Le cinéaste américain John Ford avait mis en scène avec brio cette reconnaissance dans Judge Priest (1934). Un de ses collaborateurs, comme le rapporte Martin Scorsese dans son film Un voyage personnel à travers le cinéma américain (1995), « se plaignait un jour des mauvaises conditions climatiques alors qu’ils s’apprêtaient à tourner dans le désert. L’homme lui dit : “Écoutez, Monsieur Ford, qu’est-ce qu’on peut bien filmer ici ?” Et Ford répondit : “Qu’est-ce qu’on peut bien filmer ? La chose la plus intéressante et la plus passionnante au monde : un visage humain.” »


  1. Sur les données sensorielles de la vision historienne du procès filmé, lire Timothée Brunet-Lefèvre, « (D)écrire l’image judiciaire. Sur les archives audiovisuelles de procès tenus en France pour le génocide des Tutsi au Rwanda », Entre-Temps, 6 novembre 2024, et Maxime Gasnault, « Sélectionner, capter, enregistrer : le dispositif de filmage du procès des attentats de janvier 2015 en question », 20 & 21. Revue d’histoire, 2025/3, 167, p. 163-174. ↩︎
  2. Sur la question, dans la fiction, de l’incarnation de l’histoire, lire Vincent Guigueno, « Le Visage de l’histoire. L’Armée des ombres », in Christian Delage & Vincent Guigueno, L’Historien et le film, 2018, p. 85-103. ↩︎
  3. Lire Louise Testot-Ferry, L’Exception de la captation audiovisuelle de la Justice selon la loi Badinter du 11 juillet 1985. Des archives entre Histoire et Mémoire (1981-2019), Thèse de doctorat d’histoire du droit, 2025. Lire également David Schreiber, « Histoire, justice et télévision : Le Procès Barbie sur la chaîne Histoire », Cahiers du judaïsme, 15/2003, p. 100-111. ↩︎
  4. Lire Pierre Assouline, « La Mémoire immédiate du 13 Novembre », L’Histoire, n° 422, avril 2016. Le Conseil de valorisation scientifique de l’IHTP était composé de Marta Gili, François Hartog, Clément Hervieu-Léger, Alice Kaplan, Jean Lebrun, Julien Neutres, Pascal Ory, Rithy Panh et Éric Vuillard. ↩︎
  5. Lire Iryna Salii, « Ukraine : premier procès pour crime de guerre d’un soldat russe », JUSTICEINFO.NET, 17 mai 2022.  ↩︎
Publié le 14 janvier 2026
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