Revue numérique d'histoire actuelle ISSN : 3001 – 0721 — — — Soutenue par la Fondation du Collège de France

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Les fanzines à l’université

Fin 2025, l'université Paris Sciences-Lettres (PSL) a organisé une exposition autour des fanzines, ces journaux papier artisanaux au ton transgressif, expression d'une culture médiatique alternative. Antoine Altieri, responsable de la programmation culturelle étudiante à PSL, revient sur ce que suppose la mise en exposition de tels objets documentaires, faits pour être manipulés et échangés plutôt que placés sous vitrine et regardés. 

© Daniel Nicolaevsky.

Des tas de flyers, prospectus, tracts et autres brochures traînent sans cesse sur les tables du centre Mazet de l’université Paris Sciences-Lettres (PSL) au cœur de la capitale. Ces petits journaux artisanaux, faits de copier-coller, de découpages et de photocopies sont laissés là, délibérément oubliés et attendant qu’un ou une passant·e s’y arrête pour en devenir lecteur·ice. Ils n’ont l’air de rien, et pourtant ils ont un nom, une histoire. Ce sont des fanzines. Contraction de l’anglais fanatic-magazine, le fanzine ou zine (abréviation informelle et appréciée) est un objet culturel aux variations infinies. On en trouve de toutes tailles, de toutes formes ; il y a des fanzines militants, associatifs, mais également des fanzines d’art ou scientifiques (fig. 1 et 2). Ces publications papier auto-éditées interrogent le rapport aux médias, le dialogue entre moyen de communication et militantisme, entre art et discours scientifique. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’ils occupent en permanence le centre Mazet, ce lieu hybride et singulier de PSL, spécifiquement rattaché à la vie étudiante ; à la fois tiers-lieu associatif et espace ouvert à la diffusion des savoirs académiques via des expositions et des conférences. La programmation du centre valorise aussi les productions culturelles urbaines, associatives et estudiantines pour mettre en lumière leur richesse artistique ainsi que les pratiques sociales qui leur donnent sens. Aussi, quand j’ai dû proposer un thème pour l’exposition semestrielle du centre, en tant que chargé de sa gestion et de sa programmation, tout semblait démontrer la pertinence d’une mise en avant de ces objets. L’exposition les Fanzines à l’Univ’, s’est déroulée d’octobre à décembre 2025. La mise en exposition d’objets documentaires rarement reconnus dignes d’intérêt, tenants d’une forme de contre-culture, souvent fragiles mais faits pour être manipulés et non regardés n’a pas été sans enjeux sur lesquels je souhaite revenir ici.

Un objet pratique devenu sujet d’une exposition

Une belle partie de l’histoire culturelle du XXe siècle pourrait se raconter à travers les fanzines. Les premiers datent des années 1920, à l’époque où les magazines de science-fiction commencent à publier des courriers de leurs lecteurs en précisant leurs coordonnées. Les lecteurs sont ainsi entrés en contact, décidant progressivement de publier leurs propres histoires dans des journaux à part, fabriqués par eux-mêmes. L’essor du rock d’après-guerre, des séries télévisées dans les années 1960, de la philosophie DIY (do it yourself) vers 1968, des mouvements punks des années 1970 ont été des occasions nouvelles de créer et d’inventer des fanzines. L’histoire ne s’arrête pas là, et même après la montée du numérique et des médias en ligne, le fanzine reste un objet documentaire courant dans les milieux estudiantins, militants, artistiques ou associatifs, et c’est précisément sa persistance dans notre monde actuel qui m’a incité à le mettre en valeur. 

Tout le monde peut faire un fanzine, est libre d’en créer un, et de lui donner forme avec ce qu’on a sous la main, même si c’est parfois très peu. C’est pour cela que le fanzine est devenu le média de celles et ceux qui n’ont pas forcément accès aux journaux traditionnels, qu’iels soient artistes ou militant·es. Les associations fréquentant le centre Mazet, par exemple, ont souvent en marge de leur événement des tracts, des photocopies et toutes sortes de flyers qui circulent. Mais si les fanzines étaient chez eux au centre Mazet, et ce depuis bien longtemps, il a fallu en rassembler en grande quantité et d’horizons divers pour en faire un sujet d’exposition.

Constituer une collection

Avec Samuel Étienne, scientifique et artiste qui s’intéresse depuis longtemps aux fanzines, comme commissaire et avec l’aide du Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) de Paris, nous avons passé le printemps et l’été 2025 à constituer la collection à exposer. Les deux origines principales des pièces exposées renseignent sur la place du fanzine au sein des communautés étudiantes aujourd’hui. La majorité des créations provient de fanzinothèques (ou fanzinariums, selon les villes), lieux d’archives qui collectent, protègent, conservent, répertorient et prêtent des fanzines de multiples horizons. La Fanzinothèque de Genève nous en a fournis un grand nombre. La nature de ces centres est révélatrice de l’origine de leurs archives ; il s’agit pour la plupart de petites structures indépendantes, généralement associatives et non institutionnelles. Les conservateur·ices sont des bénévoles passionné·es dont l’érudition est un réel atout pour les chercheurs qui s’intéressent à ces œuvres. Au-delà des prêts, ces instances et les spécialistes qui les font vivre ont joué indirectement (par leur retour, leur choix de prêts, leur conseil) un rôle essentiel dans l’organisation de l’exposition. L’autre partie de la collection rassemble les fanzines directement fournis par des étudiant·es et des associations. Certains sont le résultat de projets collectifs, comme le fanzine Recettes et Coloriages qui dénonce – non sans second degré – l’absurdité du patriarcat. D’autres sont des fanzines réalisés individuellement par des artistes ou des étudiant·es, dont certain·es ont même proposé sous ce format une adaptation graphique de leur mémoire de master en école d’art (fig. 2)

Faire un fanzine pour mieux le comprendre

Pour compléter cet ensemble, le centre Mazet a accueilli en amont de l’exposition (en juin et septembre 2025) des ateliers « fabrication de fanzines » animés par Samuel, dans l’esprit de la philosophie DIY (voir supra). Pour beaucoup de participantes et participants, cela a été l’occasion de découvrir ce format, comme pour cette jeune philosophe de l’École normale supérieure (ENS-PSL) qui a saisi cette occasion pour fabriquer son petit magazine sur le rapport à la nature et à la balade (en lien avec ses thématiques de recherche abordant la nature comme espace possible d’évasion). J’ai moi-même directement participé à l’exercice. Et, finalement, c’est par cet exercice que j’ai réellement compris l’objet autour duquel nous étions en train de monter une exposition. Travaillant sur l’iconographie politique à la Renaissance, une pièce de monnaie milanaise me parut pertinente pour donner forme à un zine historique. Lui donner forme, littéralement, puisqu’il a pris celle, circulaire, de la pièce agrandie, reproduite sur les couvertures (fig. 3).

Le plus compliqué fut de trouver le bon ton à adopter. Les fanzines ont souvent une dimension scientifique, que ce soient les premiers fanzines de science-fiction, où l’on dissertait sur les découvertes astronomiques des années 1930, ou ceux de médiation plus récents. Mais à chaque fois, il y a un ton singulier, pas forcément punk mais a minima décalé (fig. 4). L’exercice m’était étranger, le cursus académique n’incitant pas vraiment à parler de ses recherches avec humour, dérision et ironie. La difficulté à trouver les bons mots, pas forcément les plus compréhensibles, mais plutôt des mots irrévérencieux pour parler de sa recherche est plus âpre que je ne me l’étais imaginé. L’exercice révèle pourtant une réalité ; les mots peuvent exclure et distancer. Si les textes des fanzines sont volontairement décalés, parfois vulgaires, et parfois sciemment truffés de fautes, c’est précisément parce qu’un texte trop lisse peut sembler froid, voire hostile à un lectorat non universitaire. Et c’est spécifiquement parce que le fanzine se veut largement accessible que ses auteurs et autrices s’emploient à ne pas faire de leur langage une barrière. Mais, le langage de mon fanzine n’avait rien du ton attendu, et sans le vouloir, en imposait trop pour le format. Il a donc fallu revoir les tournures, le ton, et ultimement la place accordée au langage. Cette expérience périlleuse a été l’occasion de revoir l’ensemble des codes que ma formation m’avait inculqués et de les envisager comme un possible frein à une diffusion généreuse du savoir. C’est ainsi au détour de cet atelier qu’un questionnement profond et personnel sur mes habitudes d’historien a pu surgir, et l’exposition, sans avoir commencé, me marquait déjà.

Exposer un fanzine : voir ou lire, protéger ou toucher

La scénographie de l’exposition fut également assez compliquée à mettre en place. Comment exposer un fanzine ? D’ordinaire, il se prend, se plie, se déplie, s’étire, se tourne et se retourne au fil de la lecture. La nature même de l’objet semble refuser la mise sous vitrine. Pourtant, les fanzines sont des objets fragiles et rares car artisanaux, et parfois précieux (en 2006, un des tout premiers fanzines s’est vendu aux enchères 48 000 dollars !). L’enjeu de la protection des œuvres est aussi très important dans le cadre de prêts négociés entre structures culturelles. Deux logiques bien connues s’affrontent dès lors, celle de la conservation des pièces, qui, poussée à l’extrême, tend à mettre chaque exemplaire sous cloche, loin des mains – supposées hostiles – des visiteurs, et celle de l’inclusion, qui ne doit pourtant pas entraîner une dégradation des objets exposés. Nous avons voulu, autant que possible, montrer le fanzine pour ce qu’il est, à savoir un petit bout de média non professionnel qui passe de main en main légèrement. Les choix ont été adaptés à la matérialité des documents, à leur fragilité, à leur rareté (fig. 5). 

Nous avons aussi opté pour des solutions hybrides, comme dans le cas du Radis radicaljournal militant auto-défini comme « journal de lutte et de jardinage » (fig. 6). Pour protéger les exemplaires, il a été décidé de n’en donner à voir que la quatrième de couverture, très esthétique. Au bas des cadres, en revanche, des photocopies permettaient de lire la première page correspondante et même de repartir avec.

 En définissant ainsi une proximité variable aux fanzines, en choisissant d’en protéger certaines plus que d’autres, et donc de les éloigner du public, l’exposition a opéré, sans le vouloir, une hiérarchisation. La mise sur le même plan de fanzines de multiples origines a dérivé, pour des raisons de sécurité et de conservation, à une forme de mise en regard vertical, où certaines pièces se regardaient de loin, là où d’autres, depuis la table basse du coin de lecture, invitaient plutôt à se rapprocher (fig. 7 et 8).   

Vivre l’exposition : rencontres et temps forts

L’exposition s’est ouverte au public le 9 octobre 2025. Le vernissage fut l’occasion d’un premier temps de rencontre. L’ambiance festive de ce type d’événement est idéale pour attirer du public (fig. 9). Ce sont d’ailleurs avant tout les rencontres et les temps d’échanges programmés qui ont fait venir du monde dans l’exposition, outre les visiteurs de passage au centre Mazet. 

Dans cet esprit, nous avons monté une foire aux zines en novembre, durant laquelle des artistes ont présenté leurs créations destinées au troc. Le public a reçu quelques jetons fabriqués la veille pour acheter les œuvres – avec un argent purement fictif, donc – et se les partager. Au sein de l’exposition, elles ont circulé de main en main, le fanzine redevenant un objet vivant et un vecteur de sociabilité. Les fanzines sous cloche pouvaient dès lors être regardés sans que leur modalité d’usage soit effacée. Il était important que l’exposition ne conduise pas à une forme de mise sous autorité académique de l’objet, accaparé par les chercheuses et chercheurs et laissant de côté celles et ceux qui le fabriquent, l’utilisent, et le diffusent quotidiennement. Les créateurs et créatrices, les artistes étant convié·es et impliqué·es via la foire aux zines, le regard scientifique porté par l’exposition et le centre culturel risquait moins de paraitre surplombant. 

Cette même logique a structuré l’organisation de la table-ronde sur le militantisme politique à travers le fanzine le mois suivant. Elle a réuni Stéphanie Probst, bénévole à la fanzinothèque de Genève, ainsi qu’Anouck Duclos et Paola Bonami, membres d’une association étudiante dont les créations faisaient aussi partie de l’exposition. La table-ronde a rendu ainsi visible tout ce qui avait été réalisé en amont de l’exposition, donnant la parole à celles qui avaient œuvré à la constitution de la collection. Les échanges ont souligné le caractère toujours plus actuel du fanzine, devenu récemment un objet de résistance. Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, par exemple, des collectifs se sont organisés pour diffuser des fanzines indiquant comment échapper à la police dans les campus américains, et la police de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) n’hésite désormais plus à intervenir directement dans les clubs-lectures de fanzines pour procéder à des expulsions.

Enfin, Samuel Etienne a programmé deux sessions de son séminaire de l’École pratique des hautes études (EPHE-PSL) sur la médiation scientifique au centre Mazet en lien avec l’exposition. En faire le lieu et le support du séminaire de master a permis d’amener un autre public, et de diversifier à nouveau les usages de l’exposition. Une auditrice de la table-ronde sur les usages politiques du fanzine, en master de graphisme, s’est même jointe au séminaire, suscitant un échange fécond avec des biologistes mastérant·es sur les enjeux artistiques et scientifiques de réalisation de ce type d’objet documentaire (fig. 10). 

Par-delà l’exposition

Une fois l’ensemble démonté mi-décembre, les pièces ont été dissociées et rendues à leurs propriétaires respectifs. Cette exposition de fanzines à l’université a permis de donner une place dans le monde académique à un espace d’expression indépendant, non institutionnel. Bien que les fanzines aient été soumis de fait à une forme de patrimonialisation inévitable, nous avons voulu, par certains choix d’exposition, par les multiples évènements organisés autour du fanzine, le de donner à voir – même sous cloches – pour ce qui l’est : un objet que l’on manipule, que l’on transforme et que l’on fabrique soi-même pour diffuser des créations artistiques, des idées ou de la connaissance scientifique. 

Cette multiplicité des usages du fanzine fut peut-être ce qui a été le plus difficile à transposer. Elle explique aussi pourquoi le fanzine peut allier tout à la fois discours transgressif et savant, message érudit et prise de position avant-gardiste, poésie et revendication pragmatique. Ces associations sont parfois difficiles à appréhender dans la création d’un zine, car elles détonnent et interrogent les codes par lesquels l’université conditionne la production et la diffusion de savoirs. Mais la diversité de ces usages explique plus encore pourquoi, une fois les tables et les vitrines démontées, tout n’a pas disparu du centre Mazet. Toujours autant d’actualité qu’en Mai 68, les fanzines demeurent et, jour après jour, des anonymes continuent de venir à Mazet y oublier, innocemment ou volontairement, ces journaux si intéressants.

Publié le 18 février 2026
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